samedi 13 décembre 2014

Le colonel imbibé

Pour rehausser le niveau du débat ou plus exactement le laisser là où il était initialement (et d'ailleurs modestement et incidemment par rapport à mon sujet principal) : le rapport de la cour des comptes sur la comparaison entre les conditions de travail et de rémunération de la Police nationale et de la Gendarmerie. Je ne connais effectivement pas le travail policier aussi ai-je pris le temps de le lire même si fondamentalement le sujet ne me concerne pas directement et ne m'intéresse en réalité pas plus que ça.

Je salue au passage l''honnêteté" et la rigueur du syndicat Alliance qui n'hésite pas à sortir quelques éléments de leur contexte pour déclencher un lynchage médiatique. Je souligne aussi le talent graphique et l'imagination des artistes syndicaux. Une belle découverte.

Je rends hommage au talent littéraire et au sens de la mesure de la plupart qui ont pris le temps de m'insulter sans lire ou écouter mes propos réels. Il est vrai que je suis et, cette petite affaire me renforce dans cette idée, totalement opposé à l'existence de syndicat dans les armées. C'est sans doute là ce qu'on me reproche réellement. Merci sincèrement aux rares qui m'ont intelligemment proposé, sans insulte, de venir les voir dans leur travail. 

Je suis admiratif  de la rigueur professionnelle des journaux qui se sont contentés de faire des copier-coller de la dépêche d'Alliance en y ajoutant des titres idiots (un colonel tire à vue, etc...) et des inventions (je cherche toujours le tweet-clash) mais surtout sans faire un minimum d'enquête.

Une dernière fois, si mes propos ont pu être interprétés comme un jugement moral et ont pu blesser des fonctionnaires de police, dont je respecte le travail difficile, j'en suis désolé.


jeudi 11 décembre 2014

Mais que fait la police ?

Je tiens à préciser que ces quelques extraits, très bref passage d'une audition dont ce n'était pas l'objet principal, reprennent surtout les propos du député Philippe Folliot et deux exemples vécus.


PARIS,  11 déc 2014 (AFP) - Un colonel de l'armée de terre a assuré récemment devant les parlementaires qu'il fallait "un policier et demi, voire deux" pour faire le travail d'un gendarme, des propos condamnés par le syndicat de police Alliance, premier syndicat des gardiens de la paix.

 Le 19 novembre, le colonel Michel Goya, chef du bureau de recherche au centre de doctrine et d'emploi des forces de l'armée de terre, a défendu devant les membres de la commission de défense de l'assemblée nationale, l'absence de syndicats pour les militaires.

Cette absence a valu à la France une condamnation par la cour européenne des droits de l'Homme (CEDH) le 2 octobre. Bien que rattachées au ministère de l'Intérieur depuis 2009, les gendarmes possèdent le statut militaire, et y sont très attachés.

 Partant du postulat "généralement" admis qu'il fallait "un policier et demi, voire deux (...) pour accomplir le travail d'un gendarme", le colonel Goya a estimé devant les parlementaires qu'une "syndicalisation" induirait donc un coût supplémentaire pour obtenir "une efficacité équivalente".

Le colonel a poursuivi les comparaisons entre policiers et gendarmes, assurant qu'il existait une "différence de traitement" entre les deux forces, "sources de frustration". "Quand on a vu comme moi, pendant les événements en Nouvelle-Calédonie dans les années 1980, des gendarmes mobiles loger sous des tentes à côté de l'hôtel où résidaient les compagnies républicaines de sécurité (CRS) qui remplissaient les mêmes tâches qu'eux, on peut le concevoir", a-t-il expliqué.

Ce colonel s'est également dit "sidéré" après avoir constaté que "tous les policiers s'arrêtaient de patrouiller entre une heure à deux heures du matin pour respecter la +pause syndicale+".

Le syndicat Alliance s'est dit lui aussi mercredi "sidéré" par les déclarations du colonel Michel Goya "qui n'a sans doute jamais mis les pieds dans un service de police pour débiter un tel tissu d'inepties". Le syndicat demande au ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve de "réagir publiquement et fermement" devant ces propos "dégradants voire outrageants".

vendredi 5 décembre 2014

Pour une révolution humaine dans les affaires militaires

Version 07-12-14

« L’homme au cœur de tout » est un figure imposée de tout discours militaire, surtout ceux qui décrivent la mise en place d’équipements très sophistiqués et suffisamment coûteux pour justifier justement la suppression des hommes afin de les financer. L’homme est effectivement au cœur des préoccupations comptables de ceux qui raisonnent la productivité du ministère de la défense en termes de rapport budget/personnel au lieu de raisonner en termes d’effets à obtenir. Il est temps qu’il le soit également pour ceux qui réfléchissent à limiter les dégâts de l’implosion rampante qui accable l’armée de terre. 

En temps de pénurie, le réflexe est bien souvent de centraliser les moyens afin de mieux « gérer la misère ». Ce n’est bien souvent qu’un court répit. On aboutit ainsi à une macrocéphalie, avec des états-majors énormes pour diriger de manière de plus en plus rigide un pool de forces de plus en amaigries et déstructurées. Le résultat est un paralysie croissante de l’armée de terre d’ « en bas » empêtrée dans le feu croisé de commandements « transverses », de réglementations de plus en plus étouffantes et de moyens autonomes d’entraînement, et même de combat, de plus en plus réduits. On fait ainsi des économies de court terme au prix de l’appauvrissement des conditions de travail de nos unités élémentaires, ces réunions de volontaires sur qui in fine tout repose. Que ces hommes et ces femmes se lassent, viennent en moins grand nombre ou quittent l’armée de terre plus tôt et c’est la dégradation de notre capital humain qui s’accélérera jusqu’à l’impuissance finale.

Comme John Maynard Keynes inversant les signes des équations économiques « classiques » ou Dick Fosbury sautant à l’envers, il suffit parfois d’inverser le regard pour, peut-être, trouver des solutions. Notre préoccupation première doit être le soldat, qui n’est pas un problème de coût mais au contraire une solution. Celui-ci doit être heureux dans son unité, ce qui passe bien sûr par une « condition de vie » correcte mais aussi par la camaraderie, la fierté d’appartenir à une unité de combat forte et le sentiment que l’on reconnaît justement ses efforts.

Le premier moyen de maintenir les savoir-faire tactiques collectifs, voire de les augmenter, est de maintenir la stabilité des unités. A la fin des années 1970, le général américain Don Starry assistait à une démonstration de tir d’une unité israélienne (de réserve) de chars. Etonné par l’efficacité du tir d’un des équipages, il leur demanda combien ils pouvaient tirer d’obus chaque année pour être aussi bons. Les tankistes répondirent que six à huit suffisaient car ils étaient ensemble dans le même char depuis quinze ans. Des hommes maintenus ensemble dans des unités stables pendant des années finissent par créer des obligations mutuelles et des compétences liées. Pour ma part, en onze ans de vie en compagnie d’infanterie, j’ai eu le sentiment d’un éternel recommencement du fait du sous-effectif chronique et de l’instabilité des sections. En trois ans à la tête d’une section au 21e régiment d’infanterie de marine, j’ai commandé soixante-trois hommes différents pour un effectif moyen sur les rangs de trente. Efforçons nous d’avoir des unités élémentaires à effectifs complets et constants, ralentissons le système de mutations des cadres, hérité de l’époque du service national, pour maintenir les cadres et les soldats ensemble plus longtemps, arrêtons d’avoir une structure différente pour chaque mission et nous verrons d’un seul coup augmenter les compétences sans dépense supplémentaire.

Dans le même esprit, les groupements tactiques interarmes organiques et non constitués pour la mission, s’ils posent des problèmes de maintenance sont également de très forts économiseurs d’entraînement. J’ai vécu dans deux unités de ce type (un régiment mécanisé ancienne formule et un régiment interarmes d’outre-mer). On y apprend la coopération interarmes sans avoir à bouger; par simple imprégnation. Cela suppose aussi de déstructurer la déstructuration et ramener les équipements, notamment les véhicules, à leurs servants. D’autres voies existent, à la fois culturelle (développer une obsession de l’entraînement permanent jusqu’au plus bas échelon, en tous temps et tous lieux) et organisationnelle, par exemple en desserrant l’étau des procédures administratives ou en supprimant certaines missions peu utiles. D’une manière générale tout ce qui peut contribuer à la stabilité des unités, à la facilitation de la vie courante, au gain de temps au profit de l’entrainement de proximité contribue indirectement à l’élévation du niveau opérationnel. On peut économiser ensuite sur les « coûts de transaction » nécessaires pour réunir et rendre cohérentes toutes les composantes matérielles et humaines d’une formation dans un grand camp.

Ces GTIA permanents, bien équipés, complets et cohérents sont destinés à être projetés. Ils n’ont pas forcément besoin d’être très volumineux pour peu que l’on ait fait effort sur la « productivité tactique » de chacune de ses cellules. Ils constituent le cadre de travail normal des hommes et des femmes pendant plusieurs années. 

On peut concevoir de les intégrer dans un cadre plus large de tradition et de gestion, du niveau régiment, corps à l’identité bien marquée et au sein duquel on ferait carrière. Ce corps aurait une double vocation organique (en particulier dans la gestion des ressources humaines) et opérationnelle, en intégrant un centre opérationnel de niveau brigade. Il coifferait les GTIA mais aussi un bataillon d’instruction qui, organisé en équipes d’assistance militaire opérationnelle, gérerait, outre cette mission d’AMO, la formation initiale des engagés mais aussi celle des réserves voire éventuellement du service civique. Le régiment comprendrait aussi un bataillon de montée en puissance, armé principalement de réservistes mais pas seulement, à vocation de maintien en condition de matériels moins immédiatement nécessaires, et de renforcement des GTIA. Il pourrait aussi être engagé de manière autonome, essentiellement sur le territoire national mais possiblement sur un théâtre d’engagement majeur. Les hommes du régiment auraient vocation à tourner dans ces trois fonctions, opération, instruction et montée en puissance. 

Au dessus de ces régiments-brigades, la structure doit redevenir simple, claire et directe vers le Chef d'état-major. Il paraît nécessaire de reformer un échelon divisionnaire, non plus « en l’air » comme les Etats-majors de force, ce qui est peu compréhensible pour les comptables (et donc vulnérable) mais bien relié à des unités identifiées. Ces divisions auraient, selon l’esprit des réformes qui avaient succédé au désastre de l’armée du Second Empire, à nouveau une double prérogative opérationnelle et organique.

C’est peut-être au-dessus de ces échelons que les économies sont à faire : dans l’allègement de la préparation centralisée des forces, dans la suppression de l’état-major de corps d’armée de 400 personnes que nous maintenons à grand (certes payés en partie par l’OTAN c’est-à-dire aussi avec nos contributions) en attente de l’emploi très hypothétique de la Nato Response force. Par les temps contraints qui courent, n’est-il pas concevable d’employer au moins cet état-major au profit de la France et de revenir en arrière en le fusionnant avec l’actuel Commandement des forces terrestres. On pourrait aussi pour donner plus de visibilité vis-à-vis de l’extérieur dangereux (en France), faire en sorte que le Chef d’état-major de l’armée de terre soit aussi directement et clairement le commandant des forces terrestres engagées en opérations.

Tout cela n’évitera pas la nécessité d’une recapitalisation des forces terrestres et le renforcement des effectifs, ni le démontage des structures interarmées rigidifiantes qui ont été mises en place, tout cela inéluctable à terme, mais, en attendant, l’expérience tend à prouver que lorsqu’on combat ce sont plutôt les combattants qu’il faut privilégier.

lundi 1 décembre 2014

Contre le déclin militaire : le Military Reform Movement

John Boyd
Le Military Reform Movement est né au milieu des années 1970, a connu un grand développement dans les années 1980 pour finalement disparaître dans les années 1990.

Ce mouvement est d’abord le résultat d’une profonde inquiétude quant aux capacités militaires des Etats-Unis au sortir de la guerre du Vietnam. Les forces armées sont alors entièrement professionnalisées mais elles cumulent les échecs : libération de l’équipage du Mayaguez en 1975 (39 soldats américains tués), fiasco du raid de libération des otages de l’ambassade américaine à Téhéran en 1980 ; attentat de Beyrouth tuant d’un coup 241 Marines en 1983 et, à la même époque, innombrables maladresses lords de l’invasion de la Grenade. Comme pendant la même période, l’armée soviétique multiplie les innovations et les interventions, le sentiment e répand d’une infériorité militaire américaine pouvant se révéler désastreuse, en particulier en Europe. 

Une première réaction survient avec la forte augmentation du budget de la défense par l’administration Reagan mais beaucoup considèrent que le problème n’est pas seulement budgétaire mais aussi structurel : il faut obliger le Pentagone à se réformer.

Le noyau dur de cette guérilla politique est un groupe de membres (jusqu’à 130) de la chambre des représentants et du Sénat, démocrates comme républicains, associés dans un caucus (réunion sur un intérêt commun) sur l’initiative de Gary Hart et William Whitehurst. Le caucus s’appuie sur les réflexions de cinq hommes : Steve Canby, ancien officier de l’Army et consultant indépendant ; Norman Polmar, rédacteur au Jane’s Fighting Ships ; Pierre Sprey, ingénieur à l’origine du design de l’avion A-10, et surtout l’analyste Williman Lind  et le colonel en retraite John Boyd, ancien pilote, tacticien et technicien reconnu de l’Air force. Leurs écrits et propos souvent iconoclastes attirent l’attention des médias. Ils sont rapidement rejoints, souvent anonymement, par de nombreux officiers mais aussi des universitaires comme Jeffrey Record, Richard Gabriel ou Paul Savage, séduits par leurs idées neuves. Cet ensemble, baptisé Military Reform Movement (MRM) est très informel. Il s’entend cependant pour mettre l’accent sur ce qui apparaît comme les trois principales faiblesses des forces armées américaines : la gestion des hommes, la doctrine d’emploi et la politique des équipements.

Contrairement à une administration militaire plutôt orientée par les grands programmes d’armements, la priorité du MRM est accordée à ceux qui utilisent les armes plutôt qu’à ceux qui les fabriquent. La gestion des nouveaux est alors calquée sur celle des fonctionnaires civils alors que pour des questions de rationalisation des coûts de fonctionnement les unités de combat sont déstructurées. Les soldats font alors des carrières très courtes et leur taux de rotation dans les unités est le plus élevé au monde, près de 25 % tous les trois mois dans les compagnies de l’US Army. La cohésion est faible. Le MRM pousse donc à revenir à des logiques plus militaires. L’US Army, la plus réceptive des armées aux idées des réformateurs, reconstitue le régiment comme échelon de tradition et de gestion des ressources humaines, et lance l’expérimentation COHORT (Cohesion, Operational Readiness, Training) visant à garder ensemble le même personnel d’une compagnie pendant trois ans. Au Tactical Air Command, le général Creech réassocie avions, pilotes et mécaniciens dans des escadrilles reconstituées. La deuxième priorité est l’entraînement, dont les moyens et surtout le réalisme sont augmenté, grâce à la mise en place de camps comme Fort Irwin, 29 Palms ou camp Nellis, utilisant les technologies de simulation moderne. L’enseignement militaire supérieur est également refondu.
En attirant plus de volontaires et en les conservant plus longtemps, Ce meilleur environnement humain, au coût de fonctionnement apparemment plus élevé,  crée un cercle vertueux où la qualité des hommes et des unités augmente de manière bien plus importante (mais il est vrai moins visible) que les coûts de fonctionnement.

Les réformateurs insistent ensuite beaucoup également sur la manière de combattre, critiquant notamment vivement le FM 100-5 de 1976, le règlement de base de l’US Army, qui se résume selon eux à une série de procédés pour avoir le meilleur ratio de pertes contre les Soviétiques.

Par opposition à ce combat d’attrition et faisant souvent appel aux exemples de la Wechmacht ou de Tsahal, les réformateurs prônent plutôt le Maneuver Warfare visant à obtenir plus de prisonniers que de tués par la destruction de la volonté et de la capacité de combattre de l’adversaire. L’idée est surtout de s’attaquer à la structure de commandement adverse ou à la surprendre en permanence en agissant et réagissant plus vite qu’elle. A l’imitation des Soviétiques, on s’intéresse également pour la première fois à l’art opératif, combinaison harmonieuse des batailles afin d’atteindre les objectifs stratégiques. Ces réflexions aboutissent aux FM 100-5 de 1982 et surtout de 1986, dits aussi Air-Land Battle car sur l’impulsion de la « Mafia des chasseurs », la coopération Air-Sol est sérieusement organisée. Ces concepts, destinés à compenser un rapport de forces défavorable, ne seront finalement pas utilisés face aux Soviétiques mais contre les Irakiens, par deux fois avec succès, même si, au moins en 1991, on était assez loin de la fluidité et de la prise d’initiative prônée.

Si les deux premiers axes de réflexion des réformateurs ont été stimulants et incontestablement positifs, le troisième, une  politique des équipements orientée uniquement vers la réussite au combat, a plutôt été un échec. L’idée première était de renoncer à l’acquisition systématique de matériels les plus sophistiqués, souvent par simple prolongement de l’existant, au prix d’une plus grande complexité (et donc parfois aussi d’une faible disponibilité) et surtout de coûts exponentiels. Les réformateurs prônaient plutôt un équilibre des forces entre quelques engins de « supériorité » et des matériels plus petits, fiables et surtout nombreux à l’instar du chasseur F-16. Finalement, les industriels, se sont associés aux agents de l’administration de la défense (dont beaucoup font une deuxième carrière dans l’industrie) et utilisé les journaux qu’ils contrôlaient pour ne rien changer aux pratiques anciennes. La haute-technologie restait pour eux beaucoup plus prestigieuse et surtout lucrative.  

Dans les années 1990, avec la disparition de l’ennemi soviétique et le spectacle de la victoire de 1991 le besoin de réformer la défense se fait moins sentir et le MRM disparaît. Certains de ses membres, Newt Gingrich et Dick Cheney, ont opportunément utilisé cette image de réformateurs pour parfaire leur carrière politique mais sans rien changer.

Au bilan, malgré ses échecs, le MRM, par le courage et la diversité de ses membres, a largement contribué à contrer la spirale négative dans laquelle les forces armées étaient engagées dans les années 1970 et à établir la nouvelle suprématie américaine. Il témoigne donc que le déclin militaire n’est pas une fatalité pour peu que des citoyens, civils ou militaires,  élus ou non, se sentent concernés.  

mercredi 19 novembre 2014

Le syndicat du crime ?-Audition devant la commission de la défense nationale et des forces armées

Mesdames et messieurs les députés,

Je précise que je m’exprime ici en mon nom propre, n’engageant en rien l’armée de terre et encore moins le centre de doctrine dans lequel je sers, et qui, par ailleurs, ne traite pas de ses questions. C’est un simple officier, un peu expérimenté et un peu historien, qui vous parle en essayant de refléter ce qui lui semble être l’opinion générale de ses camarades.

Pour commencer, je voudrais rappeler certaines évidences. Le service des armes est certes un métier mais c’est aussi tout autre chose, et c’est ce « tout autre chose » qui fait la différence. Ce « tout autre chose », c’est en réalité une série de caractères extraordinaires relatifs à la chose militaire.

Le premier est son importance. L’armée est, ne l’oublions pas, l’instrument de défense des intérêts de la nation et de sa vie même. Que ce mur humain se fissure et c’est la Patrie qui se trouve en danger. Il y a encore des millions de Français qui ont connu l’occupation allemande. Avant eux, leurs parents avaient connu l’invasion allemande de 1914 et leurs grands-parents celle de 1870. On ne peut que se féliciter de l’apaisement des relations entre Etats européens qui nous connaissons depuis plusieurs dizaines d’années. L’historien ne peut s’empêcher cependant d’y voir plus une heureuse anomalie qu’une nouvelle normalité, une parenthèse qui peut hélas se refermer très vite. S’il avait existé à l’époque, le prix Nobel aurait sans doute été attribué à la Sainte-Alliance issue du Congrès de Vienne qui avait déjà régulé les relations internes de l’Europe peu de temps que celle-ci ne bascule dans deux guerres totales. Le prix Nobel de la paix a, en revanche, été attribué à  Norman Angell auteur d’un essai au retentissement mondial où il expliquait que dans le cadre de ce que l’on n’appelait pas encore la mondialisation toute guerre entre Etats européens était devenu impossible. Ce livre s’appelait La grande illusion et il a été publié en 1910. 

Le premier principe extraordinaire est donc qu’on ne badine pas avec la vie de la nation et que rien ne doit entacher le fonctionnement de ce qui la protège. L’exemple ukrainien est là pour nous montrer ce qui peut advenir lorsqu’un Etat vide son armée de toute substance.

J’ajoute, et ce n’est pas neutre dans le débat en cours, que contrairement aux armées qui nous entourent, à l’exception du Royaume-Uni, le combat n’a jamais cessé pour l’armée française. Le nombre de soldats français tombés au combat depuis 1945 dépasse, et de très loin, celui de tous les autres armées de l’Union européenne réunies. Et ils tombent encore, plus de 600 depuis 40 ans, et ce sont même les seuls soldats européens qui tombent actuellement au combat. L’armée française reste donc, plus que d’autre, sensible au deuxième caractère extraordinaire de la chose militaire : la mort comme hypothèse de travail. Lorsque je suis revenu d’une mission de six mois dans Sarajevo, période où j’ai vu plus de 50 soldats français tués ou blessés,  j’ai découvert la nouvelle existence dans mon régiment d’une chargée de prévention qui est venue me demander quels étaient les emplois dangereux dans mon unité. Le moment de surprise passé, je lui ai expliqué que par principe tous l’étaient. Car notre première association professionnelle se fait avec la mort. La mort reçue, bien sûr, et il n’est pas inutile de rappeler que, même si nous n’avons pas le monopole du risque, être soldat dans l’armée de terre reste le métier le plus dangereux de France. La mort donnée surtout, car c’est bien là la spécificité du soldat. Il a dans certaines conditions légales bien entendu, le droit de tuer, ce qui, on en conviendra, cadre mal avec le premier des droits de l’homme : la vie. Il faut donc peut-être s’attendre à ce qu’un jour la Cour européenne des droits de l’homme soit saisie et conclut qu’il serait mieux que les soldats combattent sans mourir et surtout sans tuer.

Le troisième caractère extraordinaire de la chose militaire, lié aux deux précédents, est son caractère non-linéaire, sa turbulence. Le soldat passe son temps de la paix à la guerre, de la préparation à l’opération, de l’attente au combat,  combat qui est sa finalité, ce pourquoi il existe et il se prépare. Ces variations, ces projections rapides de la quiétude en France au cœur d’une crise à l’étranger, parfois en quelques heures, ces dilatations de violences et d’émotions, cadrent mal avec le fonctionnement habituel et réglé des autres organisations humaines. Dans cette turbulence, c’est l’impératif de la victoire qui conditionne tout ce qui peut survenir en amont. Or vaincre dans cet univers extrême impose aussi une préparation, une formation voire un modelage des hommes qui doivent, pour être efficace, se rapprocher autant que faire se peut de la dureté et de la complexité du combat réel. Un entraînement difficile reste le gage de l’efficacité au combat selon le vieil adage qui veut que « la sueur épargne le sang ». Un dernier point mérite d’être souligné. Contrairement là-aussi à toutes les autres organisations et administrations nous devons faire face à des ennemis, pas des concurrents, des contestataires ou même des délinquants, mais bien à des ennemis, c’est-à-dire des groupes politiques qui veulent nous imposer leur volonté par les armes. Outre qu’ils amènent bien sûr avec eux la mort, ces groupes que nous affrontons, dont on constatera au passage qu’aucun n’est syndiqué et n’envisage a priori de l’être, introduisent aussi l’incertitude. Face à un ennemi, le chemin le plus rapide n’est pas forcément le plus court car c’est peut-être là qu’il vous attend. Une armée doit être capable de faire face aux attaques de l’ennemi, à ses surprises, et elle a donc aussi un impératif de souplesse, de réactivité.

A la base de tout cet édifice, on trouve la relation entre toutes ces exigences du combat et de sa préparation et celles de la « condition militaire », entendu au sens de conditions de vie et de travail. La conception que l’on a de cette relation est alors essentielle.

On peut considérer qu’il y a étanchéité entre les deux et que ce qui relève de la condition militaire relève simplement du droit du travail. On peut estimer aussi et surtout qu’il y a bien une influence. On peut penser par exemple qu’au sein d’un même budget de fonctionnement que ce qui est pris pour le confort des hommes le sera au détriment par exemple de moyens d’entraînement ou même que l’amélioration du confort des hommes est contraire à la rusticité et la rudesse nécessaires aux combattants. On peut estimer au contraire que l’effort sur les conditions de vie et de travail ont une influence positive sur le fonctionnement général d’une armée, surtout quand elle compte dans ses rangs 70 % de contrats courts et qu’elle est donc fondée sur le volontariat et la bonne volonté à rester. Beaucoup des jeunes gens qui s’engagent chez nous, notamment dans les unités de combat, viennent certes pour y trouver une vie exigeante mais si on peut les faire vivre et notamment les payer correctement c’est encore mieux. Cela contribue à augmenter le nombre de volontaires et donc la sélection à l’entrée, cela contribue aussi à les maintenir en service et donc aussi à augmenter notre niveau d’expérience.

On est bien là au cœur du commandement qui doit arbitrer entre tous ces éléments y compris jusque dans les combats, où il faut là encore estimer le risque pris au regard de l’impératif de réussite de la mission et c’est bien ici également que se situe la problématique des associations destinées à la défense des droits individuels ou collectifs de ses membres. La plupart des militaires français, en particulier dans le corps des officiers pensent que l’introduction de telles structures et en particulier des syndicats aurait tendance à modifier négativement la préparation et même l’engagement de nos forces, jusqu’à avoir des conséquences stratégiques graves. Cela pour plusieurs raisons.

La première, sur laquelle je passe rapidement tant elle est évidente, est qu’elle peut introduire une deuxième hiérarchie, potentiellement contradictoire et même concurrente de la première. Elle introduit un biais qui sape le principe d’obéissance aux ordres. La discipline, force principale des armées, ne sera jamais une formule ringarde tant qu’il sera question de vie et de mort, depuis les individus engagés au combat jusqu’à la nation même. La deuxième est l’idée que cette séparation entre ceux qui s’occuperaient spécifiquement de la « condition »  et ceux qui s’occuperaient simplement de la conduite des opérations auraient des conséquences graves sur l’efficience et même l’efficacité de ces dernières. Dans un monde certes différent du monde du combat, qui est celui de la sécurité intérieure, la comparaison entre la police et la gendarmerie est édifiante. Pour reprendre les propos du député Folliot, la syndicalisation de la première induit un coût supplémentaire pour obtenir une efficacité équivalente à la seconde. Ces différences de coût sont essentiellement le fait d’une différence de traitements qui sont eux-mêmes source de frustrations. Quand on a vu, pendant les évènements en Nouvelle Calédonie, des gendarmes mobiles loger sous des tentes à côté de l’hôtel où logeaient les CRS, on peut le concevoir. Surtout, la présence de syndicats est souvent synonyme de contraintes supplémentaires destinées à améliorer les conditions de vie mais bien souvent au détriment de l’efficacité opérationnelle. Invité par un ami commissaire, j’ai passé une nuit dans un commissariat. J’avoue avoir été sidéré lorsque j’ai constaté que tous les policiers s’arrêtaient de patrouiller entre 1h à 2h du matin pour respecter la « pause syndicale ». C’est à ce moment-là que j’ai compris qu’un tel mode de fonctionnement était incompatible avec les exigences opérationnelles militaires.

Vous pourrez me rétorquer, qu’il ne s’agit  pas là du même métier que le mien, c’est vrai et c’est heureux. On peut constater cependant et malheureusement, que même si le droit de grève ou de retrait n’existe pas dans les armées syndiquées, l’habitude, une certaine posture intellectuelle, font malgré tout que les contraintes appliquées en « temps de paix », y transpirent plus qu’ailleurs dans le domaine opérationnel. Alors que je débutais ma carrière, un de mes anciens me racontaient comment le bataillon belge arrivant au sein de la FINUL (Force intérimaire des Nations-Unies au Liban sud) en 1978 avait arrêté d’un seul coup son installation, pourtant en zone dangereuse, parce qu’il ne fallait pas dépasser le nombre d’heures réglementaire de travail d’affilée. A un autre moment, le bataillon français avait dû même prendre en compte le secteur belge, le temps de la résolution de problèmes internes. Quelques années plus tard, ce sont des militaires néerlandais qui ont refusé de partir en mission dans la province afghane de l’Uruzgan prétextant que les matériels n’étaient pas adaptés et qui ont demandé à un syndicat de les appuyer dans leur refus d’exécuter un ordre.

D’une manière générale, il n’est pas inutile de souligner que les armées les plus en pointe en terme de syndicalisation sont aussi celles qui ne combattent le moins parmi les nations occidentales. Cette causalité est évidemment factice, c’est la conception politique de l’emploi de la force armée qui est en cause mais c’est cette même conception politique qui a facilité, sinon imposé, l’existence des syndicats. Quand on ne conçoit pas son armée comme un instrument de combat mais comme une force de présence ou au mieux une organisation humanitaire, autrement dit que l’on nie l’existence d’un ennemi, l’efficacité tactique importe peu et on peut tolérer toutes les contraintes syndicales. On notera au passage que les armées allemande, néerlandaise et belge, sont aussi parmi celles qui déclinent le plus vite en Europe. L’existence des syndicats militaires n’a donc pas plus sauvé ces armées que dans des nations où ils n’existent pas, comme en France.

Car après ces critiques générales, il y a un problème conjoncturel majeur qui risque de se poser en France, avec l’introduction éventuelle de syndicats. Ce problème est que cette introduction, forcée car les militaires n’en veulent pas, interviendrait dans une institution déjà en crise. Les exigences que j’évoquais plus haut sont déjà en réalité mises à mal depuis un certain nombre d’années et plus particulièrement depuis le livre blanc de 2008 qui peut apparaître désormais comme une sorte de Mai 1940 administratif. Depuis 2008, la rationalisation des coûts au sein des armées françaises s’est faite au prix d’une profonde désorganisation. Avec des monstres comme les bases de défense et des réductions d’effectifs plus importantes que celles réalisées par le Viet Minh et le FLN réunis, notre structure s’est rendue vulnérable à des catastrophes, internes comme Louvois mais peut-être aussi bientôt opérationnelles.

Nous voici désormais entrés dans une spirale de démoralisation avec les coûts humains et financiers que cela comporte. Cette implosion humaine déjà se manifeste surtout par des départs plus rapides et importants que prévus et une plus grande difficulté à recruter, des problèmes disciplinaires et des problèmes médicaux qui augmentent.

Et voici que l’on annonce la mise en place éventuelle de syndicats. Certains s’en réjouissent finalement quand ils constatent la manière dont nous avons été traités par rapport à d’autres ministères beaucoup plus aptes à la contestation. Une étude interne de 2008 indiquait que 28 % pensaient que les militaires seraient mieux défendus avec des syndicats, il est probable que ce chiffre a augmenté devant le spectacle du désastre. La grande majorité y demeure cependant très hostile et considérerait sans doute cette mesure comme un coup de grâce.

Sans même évoquer ce qu’il peut y avoir de choquant pour les défenseurs de la France de constater que celle-ci ne maîtrise pas plus le fonctionnement de son armée que celui de son économie et ses finances, il est probable qu’après avoir constaté la forte dégradation de notre soutien logistique, de notre administration, jusqu’au paiement des soldes, les militaires considèrent que c’est désormais le système de commandement, déjà affaibli, et notre système de dialogue social qui seraient aussi en danger. Que ce dernier soit perfectible est sans doute vrai mais il faut désormais être très prudent avec les innovations sociales ou organisationnelles.

Le point de rupture n’est pas loin et il suffirait maintenant de peu de choses pour l’atteindre.

Je vous remercie de votre attention.

Michel Goya

dimanche 16 novembre 2014

Une révolution arabe dans les affaires militaires-3

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A la fin de 2006, la position américaine en Irak est critique. La plupart des Alliés de la coalition se replient et la tentation politique est forte aux Etats-Unis de faire de même. Les Américains sont finalement sauvés par les erreurs de l’Etat islamique en Irak (EEI) qui, par son intransigeance et sa brutalité, a provoqué l’hostilité des organisations nationalistes et des tribus sunnites. Les Américains innovent en acceptant une alliance avec ces anciens ennemis regroupés dans le mouvement du Sahwa (Réveil). Ils déploient ensuite des moyens considérables (dix brigades dans la seule région de Bagdad) qui s’associent à l’armée irakienne et aux miliciens du Sahwa pour reprendre le contrôle des rues de Bagdad. Cette armée des rues est alors bien loin des Joint Vision 2010 et 2020, toutes de haute-technologie, développés à la fin des années 1990. Il faut quand même dix mois d’effort et encore 600 morts pour chasser l’EII de Bagdad et en faire une organisation résiduelle, mais toujours présente, dans les franges nord de l’Irak arabe.

Cette campagne est la dernière menée de cette manière par les forces américaines. Face à l’armée du Mahdi, qui tient encore solidement l’immense quartier chiite de Sadr-City (deux millions d’habitants dans un rectangle de 5 km sur 7) au nord de Bagdad le mode d’action utilisé est l’inverse de celui qui a été utilisé contre l’EEI. Perfectionnant les méthodes déjà utilisées en 2004 à Nadjaf contre les mêmes Mahdistes, il ne s’agit pas d’un étouffement par un quadrillage étroit mais d’un combat d’usure mené par des feux précis à distance et cherchant à influencer les décisions du leader adverse, avec qui, contrairement à l’EII, il est possible de négocier. Les Américains rejoignent ainsi la nouvelle approche israélienne. A partir de la fin mars 2008, Sadr-City est bouclé par un mur et les combattants chiites y sont traqués pendant plusieurs semaines par un puissant complexe « reconnaissance-frappes ». Le 12 mai, Moqtada al-Sadr, le leader mahdiste, déclare le quartier ouvert à l’armée irakienne et se réfugie en Iran. L’armée du Mahdi a perdu plus d’un millier de combattants, pour 22 Américains et 17 irakiens, mais, même en sommeil, elle existe toujours et continue à jouer un rôle politique important.

Ces victoires tactiques et le retournement d’alliance de l’ennemi irakien sunnite, le plus difficile de tous, donnent suffisamment de marges de manœuvre politiques pour négocier un repli honorable en 2010. La victoire militaire a été acquise au bout de cinq ans, par défaut au prix de pertes (4 500 morts et 32 000 blessés graves) plusieurs fois supérieures au cumul de tout ce que l’armée professionnelle américaine a pu connaître depuis 1970. Les groupes sunnites de guérilla ou l’armée, chiite, du Mahdi, plus proche du modèle du Hezbollah ont été bien plus efficaces que les armées régulières dans la manière de réduire ou d’éviter la « « supériorité informationnelle » américain et donc aussi sa puissance de feu. 

Le corps expéditionnaire américain a été contraint de se transformer en force de contre-guérilla où le fantassin s'est révélé le système d’arme le plus performant. Comme après la guerre du Vietnam, l’effort américain, y compris financier, a cependant été tel qu’il dissuade cependant de recommencer l’expérience de la guerre au milieu des populations arabes. La présence militaire américaine reste malgré tout très forte dans les monarchies du Golfe mais elle s’exprime de manière indirecte à leur profit, comme au Yémen, mais pas en Irak.

La méthode de l’action à distance est reprise par les Israéliens à la fin de 2008  avec l’opération Plomb durci contre le Hamas à Gaza. Pendant 22 jours, le territoire ceinturé de Gaza est frappé par des milliers de raids aériens et de tirs d’artillerie, puis traversé de quelques raids blindés, tandis que le Hamas tente de frapper, également à distance, la population civile israélienne. Comme à Sadr-City, le résultat tactique est atteint, le Hamas est affaibli et cesse ses tirs de roquettes, par ailleurs de plus en plus inefficaces face au système de défense israélien. Les pertes sont limitées à dix morts israéliens contre 50 à 80 fois plus pour l’ennemi mais comme en Irak il n’y a là rien de décisif. L’ennemi est toujours présent et peut même, par sa simple survie face à une grande puissance militaire, proclamer aussi la victoire. Les Israéliens réitèrent avec l’opération Pilier de défense en 2012 avec des résultats similaires quoique de moindre échelle.

En mars 2011, en Libye, une nouvelle Coalition occidentale renoue avec la guerre interétatique, non pas sur le modèle des guerres contre Saddam Hussein mais plutôt sur celui de la lutte contre l’Etat taliban, dix ans plus tôt. Les nouvelles contraintes diplomatiques mais aussi les réticences de beaucoup de nations à engager des troupes au sol imposent une action de combat à distance, presque entièrement aérienne, combinée à l’aide des groupes rebelles au colonel Kadhafi. En octobre, la victoire est acquise avec la prise de Tripoli puis de Syrte et surtout la mort de Kadhafi. Il aura donc fallu six fois plus de temps à l’OTAN, l’organisation militaire la plus puissante de tous les temps avec 80 % du budget de défense mondial, pour parvenir à un résultat similaire à celui obtenu en octobre 2001 lorsque les Taliban ont été chassés d’Afghanistan. L’ennemi s’est adapté rapidement selon les procédés habituels, à la suprématie aérienne des Alliés et les frappes n’a pas eu plus d’effet sur la volonté de Kadhafi que celle des Israéliens sur la direction du Hezbollah en 2006. La méthode est donc assez aléatoire. Les Alliés constataient ensuite que dans un « combat couplé » l’efficacité première vient d’abord de celui qui est au sol et qui mène les actions décisives. Il fallut donc attendre la formation de groupes terrestres rebelles efficaces pour exploiter l’affaiblissement de l’ennemi par les airs. Ce qui a été fait contre Kadhafi ne le sera pas contre le régime d’Assad en Syrie, témoignage des contraintes diplomatiques croissantes et surtout de l’inhibition des Américains, sans qui aucune guerre interétatique d’importance ne peut plus être lancée. 

De fait, les groupes islamistes ont remplacé, durablement semble-t-il les Etats arabes comme ennemis actuels ou potentiels des Etats-Unis et de leurs alliés. Ces groupes se développent même à l’intérieur des pays arabes, notamment dans les Etats détruits par les Occidentaux, ou les Etats voisins affaiblis, comme le Mali. La France est finalement la seule nation occidentale à accepter de les y affronter directement, au Nord Mali en janvier 2013. Elle y réussit en renouant avec ses méthodes d’intervention classiques. Une brigade aéroterrestre est déployée en quelques jours et le terrain repris à un ennemi qui avait encore peu d’emprise sur la population locale. La réduction de la base d’AQMI dans les montagnes des Ifoghas ou du MUJAO dans la région de Gao s’apparente ainsi plus à la prise de Falloujah, vide d’habitants, en novembre 2004, qu’au contrôle des rues de Bagdad deux ans plus tard.  De la même l’acceptation du combat rapproché avec une infanterie solide et sa combinaison avec de la puissance de feu indirecte a permis de détruire l’infrastructure ennemie. Malgré les risques pris, la victoire tactique est nette et le coût humain étonnamment réduit avec un soldat français perdu pour 80 ennemis. L’ennemi détruit ou chassé du Mali est cependant modeste, inférieur en volume aux forces rebelles de la seule ville de Falloujah, et toujours présent dans la région. L’opération française s’est transformée à son tour en campagne d’usure à l’échelle du Sahel, en superposition des forces locales et interafricaines fragiles à qui revient le soin de contrôler le terrain. Dans le même temps, c’est l’Etat islamique qui revient sur le devant de la scène en se territorialisant à son tour.

D’un point de vue tactique, ces para-Etats islamiques ont su profiter des réseaux de la mondialisation, notamment des trafics d’armes légère, pour équiper des armées idéologisées. Ils bénéficient maintenant de plus en plus, grâce à des sponsors étrangers puisant eux-mêmes dans l’aide russe, d’une nouvelle génération d’armements légers. C’est entre autre avec ces missiles antichars ou ces RPG-29 servis par une infanterie professionnelle que le Hezbollah a tenu tête à l’armée israélienne en 2006 ou le Hamas à l’été 2014. Associés à une organisation du terrain très poussée et en attendant de nouveaux missiles antiaériens, ils sont devenus particulièrement résistants. Leur capacité offensive anti-civile, par attentats-suicide, roquettes et missiles, est devenue en revanche inopérante face au système défensif israélien (barrière, défense anti-roquettes et anti-missiles). On assiste donc sur le front israélien à une forme de neutralisation réciproque qui ne peut être rompu qu’en acceptant des pertes élevées comme le découvre Tsahal à l’été 2014 en perdant six fois plus de soldats que lors de l’opération Plomb durci six ans plus tôt.

L’Etat islamique, nouvel avatar de l’EII, est la nouvelle organisation djihadiste à parvenir à se territorialiser à partir de 2013 en Syrie et en Irak. Ce groupe se distingue de ses prédécesseurs par sa maîtrise du swarming offensif, à base de troupes motivées et mobiles. L’emploi de petites unités sur pickup se coordonnant spontanément, n’est pas nouveau. Il est simplement rendu possible en Irak par l’absence, nouvelle depuis la départ des Américains, d’une capacité de destruction aérienne massive en particulier par hélicoptères d’attaque. C’est ainsi que l’EI s’est emparé de Mossoul et d’une partie des villes du Tigre alors qu’il procédait plutôt par infiltration sur l’Euphrate. Il y a acquis ressources locales et prestige international mais il est sans doute parvenu aux limites de son expansion. Il n’est pas évident que malgré ses prises matérielles (les Américains avaient pris soin de ne pas équiper l’armée irakienne d’armes d’infanterie sophistiquées), l’EI ait franchi le seuil tactique de la techno-guérilla.

Face à l’EI, le nouvel engagement américain, soutenu par quelques alliés, témoigne surtout d’un embarras tactique. La campagne d’usure qui est lancée manquerait déjà singulièrement de puissance pour imposer une négociation favorable, à l’instar du siège de Sadr-City ou des campagnes contre le Hamas. Elle est totalement inadaptée à l’objectif de destruction pourtant proclamé. La RMA n’est plus ce qu’elle était. Elle ne fait plus peur à des Arabes qui ont su trouver, par essais et erreurs, des moyens de la contrer. Le plus puissant d’entre eux est une forte détermination et celle-ci est d'abord le fruit de nouvelles idéologies que l'on peut qualifier de monstrueuses mais dont on ne peut nier la force. 

mercredi 5 novembre 2014

Une révolution arabe dans les affaires militaires-2

La voie des Moudjahidines

Alors même que les Etats arabes tentaient d’adapter, avec plus ou moins d’efficacité, leur outil militaire à la nouvelle donne « révolutionnaire » militaire, d’autres organisations obtenaient des succès spectaculaires dans les régions occupées par les forces occidentales et israéliennes.

En l’espace de 17 ans, le Hezbollah, groupe créé et soutenue par l’alliance syro-iranienne, parvient à obtenir le départ de Beyrouth de la Force multinationale de sécurité de Beyrouth (FMSB), une brigade occidentale appuyée par la 7e flotte américaine, le repli de l’armée israélienne au Sud du Liban un an plus tard, puis, en 2000, son départ définitif et la destruction de la force supplétive libanaise. Il arrive à ce succès par un modèle nouveau, d’inspiration iranienne et chiite, jouant simultanément d’une extrême motivation, d’une grande capacité d’adaptation et du soutien matériel de ses sponsors, eux-mêmes aidés par l’Union soviétique puis la Russie. Ce modèle utilise d’abord la surprise de l’emploi des attaques-suicide, dont la puissance et la détermination qu’elles expriment contrastent avec les faiblesses politiques occidentales qui apparaissent alors clairement derrière la puissance des moyens. Au milieu d’autres actes de harcèlement de différents groupes, ce sont les deux attaques-suicide du Hezbollah le 23 octobre 1984 qui décident finalement du repli piteux de la FMSB quelques mois plus tard. C’est ensuite l’armée israélienne qui subit une série d’attaques meurtrières jusqu’à la fin de 1985, date à laquelle, elle se replie sur le Sud du pays.Alors que ces attaques-suicide sont de moins en moins efficaces contre des Israéliens qui ont développé des parades, le Hezbollah les abandonne progressivement pour ne pas ternir son image. Le repli israélien et la domination sur le mouvement chiite rival Amal lui ont permis de se territorialiser dans la plaine de la Bekaa et de développer d'autres méthodes.

Sous l’influence d’Hassan Nasrallah, nouveau secrétaire général du parti en 1992, le mouvement s'engage simultanément dans une action politico-administrative auprès de la population locale et dans un combat de guérilla contre les forces d’occupation israéliennes. Contrairement au contrôle étroit en honneur dans les armées étatiques arabes, l’extrême motivation des membres du Parti de Dieu autorise la confiance et donc à la fois la mise en place de modes d’action décentralisés ainsi que la capacité à les discuter et les faire évoluer. Cette décentralisation et l’emploi de moyens toujours légers et parfois sophistiqués comme les missiles, permet de constituer des cellules tactiques d’une « furtivité terrestre » qui déjoue la supériorité techniques ennemie. S’il n’est évidemment pas le premier mouvement à utiliser des engins explosifs improvisés (EEI), le Hezbollah est le premier à le faire à une telle échelle et avec une telle inventivité. Ces armes finissent par être responsables de la majorité des pertes israéliennes dans le Sud-Liban dont elles réduisent aussi la capacité de manœuvre. De plus en plus retranchés et alourdis par les systèmes de protection, les Israéliens ont de moins en moins de contrôle sur le terrain et subissent les attaques par mortiers et roquettes. Ce nouvel arsenal sert aussi pour frapper le sol israélien. Au bout du compte, lassé et impuissant après avoir subi plus de 1000 pertes au Liban, Tsahal finit par évacuer le pays en 2000.  

Pendant ces combats au Liban, une autre approche se développe dans les territoires occupés palestiniens Dans la première Intifada en 1987, avec des manifestations pacifiques, la désobéissance civile ou l’exploitation médiatique de la répression en particulier contre des enfants, le but n’est plus alors de vaincre Israël par les armes mais plutôt par les images. On espère susciter ainsi un  mouvement de sympathie suffisamment fort à l’étranger et en Israël pour obtenir des gains politiques. C’est chose faite en 1993 avec les accords d’Oslo qui laissent entrevoir la perspective d’une paix. Entre temps cependant, des organisations radicales comme le Hamas ou le Djihad islamique se sont formées qui elles préfèrent le combat selon le modèle du Hezbollah, et ce d’autant plus facilement que 400 de leurs membres ont été exilés au Sud-Liban en 1992. Alors que la poursuite des négociations a été gelée par le gouvernement de droite israélien, le Hamas passe à l’Intifada armée en 2000. La lutte y suit cependant le processus inverse du Hezbollah, en privilégiant rapidement le terrorisme et les attaques-suicide, introduites ainsi pour la première fois dans le monde arabe sunnite contre la population civile plutôt qu’une guérilla jugée stérile. Si ces actes ont des effets stratégiques désastreux sur le processus de paix, ils permettent toutefois au Hamas de prendre le contrôle de Gaza peu de temps après l'évacuation par les Israéliens en 2005.

Avec le Liban, la deuxième grande matrice de la guérilla arabe s’est située hors du monde arabe, en Afghanistan, où des milliers de combattants sont venus faire le Djihad contre l’occupant soviétique. Ils ont pu y constater l’efficacité de la guérilla contre ce qui était pourtant alors considéré comme l’armée la plus puissante du monde. Ils ont pu estimer ensuite les résultats politiques de cette victoire militaire jusqu’à l’effondrement de l’URSS (alors que les Américains l’attribuaient à leur propre Révolution militaire). Ces combattants « Afghans », dont certains passés par le cadre de l’organisation Maktab al-Khadamat (MAK), ont essaimé ensuite avec leur vision et leur savoir-faire dans l’ensemble du monde musulman. En 1998, MAK, devenue Al-Qaïda, lance son appel à la formation d’un front islamique mondial pour le Djihad pour la libération des lieux saints et dépasse son rôle de réseau pour organiser à son tour une campagne d’attentats suicide contre les ambassades américaines.

Air dépendance

Face à cette nouvelle guérilla arabe animée d’une grande puissance idéologique, soutenue par les flux d’armements issus de la fin du Pacte de Varsovie mais aussi, à son tour, par les nouvelles technologies de l’information la réponse militaire israélo-occidentale consiste d’abord à éviter la confrontation directe. En jouant de plus en plus sur des feux, en particulier aériens dont on peut alors user en toute impunité, de plus en plus précis et réactifs, on espère pouvoir contrôler les territoires à distance. Tout en évacuant le Sud-Liban et la bande de Gaza, Israël s’entoure de barrières tandis que les Etats-Unis et même l’Europe se considèrent comme des îles stratégiques. L’approche opérationnelle est alors celle du containment mais sans un engagement au sol jugé trop risqué et coûteux. 

La première limite de cette approche est qu’elle laisse le terrain évacué à des organisations qui en prennent le contrôle politique comme le Hamas à Gaza et le Hezbollah au Sud-Liban alors qu’Al-Qaïda est hébergé dans l’Afghanistan des Taliban. La deuxième limite est que ces organisations incrustées dans le milieu physique et humain local ne laissent cependant guère de saillants susceptibles de constituer des objectifs militaires.

Lorsqu’il s’agit d’obtenir des résultats plus décisifs, comme après les attentats géants organisés par Al-Qaïda 11 septembre 2001, on privilégie encore une approche indirecte. En octobre 2001, les bases afghanes d’Al-Qaïda sont détruites et les Taliban chassés du pays par la combinaison, via des éléments de forces spéciales, entre des forces aériennes et des troupes locales. La campagne est brillante mais non décisive puisque les principaux leaders ennemis peuvent s’enfuir au Pakistan, tandis qu’on est obligé de faire avec les alliés locaux pour organiser un nouveau régime voire une nouvelle société. Des forces américaines limitées mais appuyées par des moyens de haute-technologie maintiennent une surveillance de la frontière avec le Pakistan tandis que la stabilisation est sous-traitée aux Alliés notamment Européens.

L’engagement en Irak deux ans plus tard est jugé suffisamment sérieux (et avec moins de risque d’enlisement qu’en Afghanistan) pour justifier d’un engagement au sol important. Cet engagement est cependant planifié comme limité dans le temps, avec là-aussi l’association de nombreux alliés pour assurer les missions de stabilisation. La victoire sur l’Irak en mars-avril 2003 est peut-être la plus éclatante réussite de la RMA et de son avatar la Transformation. Elle est aussi la dernière car tout de suite après la prise de Bagdad, les Américains doivent faire face à une guérilla sunnite inattendue dans les villes le long du Tigre et de l’Euphrate. Les unités terrestre sont insuffisantes en nombre et mal adaptées tandis que la puissance aérienne est peu utile. Quant à la supériorité informationnelle, pilier de la RMA, elle appartient aux rebelles. Alors que Bagdad était facilement tombée en 2003, il faut alors plus de huit mois et une grande concentration de moyens pour reprendre la ville de Falloujah l’année suivante. Les 3 000 combattants qui tiennent la ville sont pourtant loin d’être équipés comme l’armée de Saddam Hussein mais ils sont simplement beaucoup plus déterminés. A cette guérilla nationaliste sunnite dispersée et peu mobile, se superpose une guérilla djihadiste affilié à Al-Qaïda alors que l’armée du Mahdi, organisation de masse, s’impose dans les provinces chiites. L’Irak est alors la synthèse de tous les modes d’action de guérilla du Grand Moyen-Orient, des attentats terroristes au harcèlement des convois logistiques ou des bases militaires en passant par l’usage massif des engins explosifs improvisés.

Malgré des efforts considérables, l’armée américaine et la Coalition sont incapables de contrôler la situation et d’empêcher le pays de basculer dans la guerre civile au début de 2006. Au même moment, la Coalition en Afghanistan découvre qu’elle ne maîtrise plus la situation dans les provinces afghanes pashtounes tandis que quelques mois plus tard l’armée israélienne s’avère impuissante à vaincre le Hezbollah qui, devenu un para-Etat, a adopté et adapté le modèle syrien de l’épée et du bouclier. La puissance aérienne israélienne s’y révèle inadaptée sinon contre-productive tandis que les forces terrestres ne savent plus manœuvrer. 

L’année 2006 marque peut-être la fin de la suprématie militaire occidentale face aux Arabes.

(à suivre)