dimanche 20 avril 2014

De l’austérité comme œuf de serpent

Le 28 mars 1930, Heinrich Brüning, président du groupe parlementaire centriste au Reichstag, est nommé chancelier de l’Allemagne avec comme mission de redresser l’économie du pays. Brüning forme un gouvernement minoritaire soutenu par les partis du centre. 

Brüning est un économiste « orthodoxe ». Ses objectifs principaux sont de rétablir à la fois l’équilibre budgétaire et la « compétitivité des entreprises ». Il s’agit notamment de retrouver une balance commerciale excédentaire, afin, selon ses termes, de « mettre l'Allemagne en mesure de résister à n'importe quelle contrainte extérieure » et de « mettre à profit la crise mondiale pour exercer une pression sur les autres pays » (et de mettre ainsi un terme aux réparations). Comme il se refuse cependant à toute dévaluation du reichsmark, afin d'éviter le retour de la crise monétaire des années 1920, le seul moyen d’atteindre ces objectifs est de mener une politique déflationniste. En cela, il est en phase avec les politiques menées par les Etats-Unis jusqu’en 1932, puis, en décalage, par le gouvernement français de Pierre Laval en 1934-1935.

En juillet 1930, le Reichstag rejette son programme financier, ce qui conduit Brüning à le dissoudre. Après les élections du nouveau Parlement (septembre 1930), au cours desquelles le Parti national-socialiste des travailleurs allemands (NSDAP) passe de 14 à 107 députés, Brüning forme un gouvernement minoritaire toléré par le parti social-démocrate (SPD) et soutenu par le président de la République. Il gouverne dès lors par décrets-lois. Les principaux, promulgués le 6 décembre 1930, le 9 juin et le 8 décembre 1931, imposent des baisses de salaire des fonctionnaires de 10 %, puis une nouvelle baisse générale des salaires des ouvriers et des fonctionnaires, une diminution de l'aide aux chômeurs de 14 %, l'augmentation de l'âge nécessaire pour toucher cette aide (porté de 16 à 21 ans), l'exclusion des femmes du droit à ces indemnités, la diminution des allocations familiales, l'augmentation des impôts de 5 %.

Parallèlement, certaines grandes entreprises bénéficient de réductions d'impôts et de subventions. L’Etat accorde également des prêts aux banques en difficultés. Les salaires diminuent en moyenne de 20 % à 25 %. La consommation intérieure s’effondre encore mais les exportations sont restaurées. Ce résultat n’est cependant que très provisoire puisque les dévaluations anglaise de 1931 et américaine de 1933 affectent brutalement la compétitivité-prix des exportations allemandes. De fait, la politique a considérablement accentué la dépression. En deux ans, le nombre de chômeurs est passé de 3 à 6 millions.

Les conséquences politiques sont énormes. Le mécontentement général fait le jeu du parti communiste (KPD) et surtout du NSDAP. Aux élections législatives de 1928, le parti nazi n’avait obtenu que 2,6 % des suffrages exprimés. A l’élection présidentielle d’avril 1932, si le président Hindenburg est réélu, Ernst Thälmann (KPD) obtient 10,1 % des voix et Adolf Hitler 36,7 %. Hindenburg démet Brüning de ses fonctions de chancelier en mai 1932 et le remplace par Von Papen. Les nouvelles élections législatives qui ont lieu après les dissolutions du Reichstag en juillet et décembre 1932 font du parti nazi le premier parti allemand, avec 37,3 % des voix en juillet et encore 33,1 % en décembre. Hitler devient chancelier en janvier 1933.

Références
Pierre Bezbakh, « Brüning, l'austérité et la montée du nazisme », Le Monde économie, 26/11/2012
Romaric Godin, « Le fantôme d’Heinrich Brüning »,  La Tribune, 17/01/2012
Matthieu Pigasse, Eloge de l’anormalité, Plon, 2014.

lundi 14 avril 2014

De l’usage délicat de la surpuissance militaire-petite réflexion sur le concept de Smart power

Si l’idée du smart power, cher à l’administration Obama, est bien de comprendre comment combiner harmonieusement les différents instruments de puissance, depuis l’influence culturelle jusqu’à l’emploi massif de la force armée, en vue d’atteindre des objectifs stratégiques, force est de constater qu’il s’agit là sans doute d’une problématique assez spécifique aux Etats-Unis. De fait, les autres grandes traditions stratégiques ne se la posent pas vraiment tant cette idée paraît évidente même si sa mise en application l’est beaucoup moins.

Le smart power à l’ère des épées

Le corpus stratégique chinois tel qu’il se définit de la période des Légistes à celle des Royaumes combattants du VIIe au Ve siècle avant JC, aboutit dès cette époque à l’idée que le souverain dispose de tout un spectre d’instruments à sa disposition, violents ou non, classé simplement en fonction de leur rapport coût/efficacité, la guerre étant d’ailleurs jugée comme parmi les moins efficients de ces outils.

A l’aube du IIIe  siècle avant JC, l’Arthasastra, le grand traité de stratégie indien, se veut comme un catalogue exhaustif de tous les moyens à la disposition du Prince pour influencer ses voisins ou s’imposer à eux, depuis le petit cadeau jusqu’à l’extermination totale.

Formée bien plus tardivement, la culture stratégique européenne accorde certes la primauté aux armes comme instrument politique, oscillant entre un emploi limité post-westphalienne jusqu’à l’absolu napoléonien, mais il y a toujours cette idée  d’un spectre d’instruments, violents ou non,  comme le « blocus continental » par exemple au service du souverain. Si Clausewitz  considère que la guerre y est la continuation de la politique avec d’autres moyens, l’ « ultime argument des rois », c’est bien que les autres moyens sont aussi pris en compte.

L’ère des Minutemen

Lorsque Clausewitz écrit cela, les Etats-Unis n’ont guère plus de quarante années d’existence et celle-ci s’est fondée sur une révolte d’hommes libres, les Minutemen, prenant volontairement et « dans la minute » leurs armes pour s’affranchir de la domination britannique.

Une culture stratégique spécifique se forme alors là dans un contexte politique qui veut rompre résolument avec les pratiques de l’Ancien monde. La guerre y est certes conçue comme une continuation de la politique mais plutôt au sens de substitution pour un temps limité. Hors de ce temps, l’armée américaine est réduite au minimum suffisant pour les missions de police internationale et les petites guerres sans pouvoir pour autant constituer un instrument de tyrannie. A l’intérieur de ce temps de guerre, clairement délimité par les votes et les traités du Congrès, elle redevient un rassemblement de Minutemen, partant défendre la Patrie contre une menace extérieure, avant de revenir à la maison. Même après la professionnalisation des forces en 1973 (présentée comme une réunion permanente de « volontaires »), rien d’important ne peut se faire sans l’emploi massif des réservistes et des gardes nationaux, qui vont représenter par exemple 40 % des effectifs américains en Irak en 2005. L’armée américaine, où les contrats d’engagement restent aussi nettement plus courts que dans les armées européennes, reste fondamentalement une armée de civils.

Cette mobilisation totale ne peut, par principe et par obligation, n’être que courte. Elle ne peut être utilisée, à la manière des « guerres en dentelles », pour servir à imposer une volonté à un Etat considéré comme un autre soi pour des gains limités mais pour éliminer définitivement un ennemi volontiers présenté comme mortel et même parfois diabolique. Une telle conception de l’emploi de la force, proche de celle du policier neutralisant des délinquants, ne laisse guère de place à la négociation. En 1995, un général américain expliquait au général belge Briquemont, commandant la force des Nations-Unies en Bosnie, que les Américains ne résolvaient pas les problèmes mais les écrasaient. En lisant l’article 11 de son « credo », le soldat américain contemporain déclare toujours qu’il « détruira les ennemis des Etats-Unis », là où tous les autres soldats du monde dotés d’un « code d’honneur » parlent de « vaincre ».

Cette victoire par destruction est elle-même obtenue par une armée normalement autonome du politique dans son action. A partir de la Seconde Guerre mondiale, ce hard power autonome est également doté d’une puissance matérielle incomparable qui lui permet d’imaginer que toutes les victoires, par écrasement donc, sont possibles au moindre coût humain. Les deux redditions sans conditions obtenues en 1945 aux deux bords de monde semblent accréditer la force de cette approche. Elles en constituent en réalité le point culminant. L’engagement militaire américain depuis la Seconde Guerre mondiale présente le paradoxe de s’appuyer sur une puissance relative inégalée dans l’Histoire et pourtant d’échouer régulièrement avec à chaque fois des conséquences considérables.

Les Minutemen et le nucléaire

Dans le contexte de guerre froide qui se forme sur fond d’apocalypse nucléaire, la surpuissance militaire sans contrôle politique devient dangereuse.

L’apparition de l’arme atomique marque évidemment une rupture dans le modèle. Pour les militaires, il s’agit là de l’arme ultime. La destruction de l’ennemi est désormais possible sans même avoir à mobiliser les ressources humaines de la nation. Même lorsqu’elle devient partagée à partir de 1949, la doctrine d’emploi reste celle des représailles massives, autrement dit de destruction totale de l’ennemi, en cas de guerre. Le premier missile intercontinental, baptisé Minuteman, est lancé en 1960.

La guerre de Corée qui éclate en 1950 révèle toutes les contradictions cachées de cette posture. La puissance nucléaire américaine n’a pas dissuadé la Corée du nord d’envahir la zone sud désertée par les troupes américaines et délaissée dans le discours. Après une nouvelle mobilisation, les Américains interviennent sans employer d’armes nucléaires, il est vrai alors disponibles seulement en petit nombre. Le général Mac Arthur, qui ne conçoit pas d’alternative à la victoire, sous entendue totale, ne se contente pas de sauver la république du Sud mais impose l’invasion du Nord, ce qui provoque à son tour une intervention chinoise et en retour l’exigence d’emploi de l’arme nucléaire. Ce processus de montée aux extrêmes est stoppé par le Président Truman et cette intervention politique, suivie pour la première fois de l’imposition d’un arrêt des combats sans victoire, suscite la fureur des militaires.

L’analyse qui est faite par ces derniers est qu’ils doivent se doter d’armes atomiques tactiques en grand nombre qu’ils pourront utiliser à leur guise et sans interférence politique. Se développe alors toute une théorie du champ de bataille atomique dont la folie est stoppée par l’administration Kennedy et le secrétaire à la défense Mac Namara. La double doctrine d’emploi tactique du nucléaire et de représailles massives stratégiques est remplacée par la doctrine de la riposte graduée où l’emploi de l’arme nucléaire est étroitement contrôlé par le politique dans toutes les étapes d’une escalade éventuelle. Si des propositions d’emploi d’armes tactiques apparaissent régulièrement (bombes à neutrons, projectiles de percement d’abris, etc.), le monopole politique de l’emploi de l’arme nucléaire reste pour l’instant bien établi.  Cette confiscation est rendue plus acceptable par l’existence d’une puissance conventionnelle qui reste considérable et dès le temps de paix cette fois.

Un hard power inefficace face aux ennemis non-étatiques

Cette  dissociation du hard power entre une forme conventionnelle qui reste largement autonome une fois engagée et une forme nucléaire étroitement contrôlée intervient alors que les Etats-Unis sont engagés militairement au Sud-Vietnam. Le contexte y est plus flou qu’en Corée, l’ennemi principal étant cette fois une organisation non-étatique, le Viet-Cong, associée à une nation extérieure, le Nord-Vietnam, elle-même soutenue par l’URSS et la Chine, toutes deux puissances nucléaires hostiles aux Etats-Unis.
Après l’échec de l’approche indirecte consistant à appuyer le gouvernement sud-vietnamien et son armée, l’intervention directe qui est décidée reste dissociée entre le territoire sud-vietnamienne dans lequel l’hubris militaire peut se développer sans limite et hors de ce territoire dans lequel elle est sévèrement contrôlée politiquement afin d’éviter une intervention chinoise comme en Corée et une escalade nucléaire.

Cela ne suffit pas pour autant à contenir la montée aux extrêmes. La confusion entre écrasement des forces militaires et victoire stratégique aboutit, dans un contexte où les engagements sont limités mais multiples, à se concentrer sur la destruction de toutes les forces ennemies rencontrées. La multiplication de ces petites victoires à grands frais finit par avoir des effets macroscopiques contreproductifs. Dans un combat contre des hommes qui sont avant tout des civils volontaires, la démesure de la puissance de feu américaine (équivalente en tonnage de munitions et sur le seul Sud-Vietnam à tout ce qui été utilisé pendant la Seconde Guerre mondiale) et ses effets collatéraux finissent par produire plus de combattants ennemis qu’elle n’en détruit. Par ailleurs, sans même évoquer la crise morale qui se développe dans la société américaine et dans son armée même, les coûts cumulés de tous ces engagements au sol et des bombardements tout aussi stériles du Nord finissent à eux-seuls par contribuer à l’affaiblissement de l’économie américaine et à la fin du système de Bretton Woods. L’impuissance à maîtriser l’emploi de la force au sein d’une guerre qui aurait dû rester localisée et limitée a ainsi des effets démesurés sur la scène internationale.

La réaction militaire

Après la guerre du Vietnam, le sentiment dominant dans l’armée américaine est pourtant que, comme en Corée, c’est bien le contrôle politique de l’action qui a empêché la victoire en empêchant l’invasion du Nord.
Pour beaucoup d’officiers américains, soutenus par un courant politique de plus en plus fort, il s’agit d’abord de ne pas répéter ce type de conflit et de revenir à la « vraie guerre » entre Etats et armées régulières. Alors que les années 1950 avaient connu une floraison d’écrits français sur la « guerre révolutionnaire », dans les années 1970 les Américains se plongent eux avec passion dans la redéfinition d’une doctrine de combat conventionnel en Europe contre l’ennemi soviétique jusqu’à y voir, au bout de vingt ans, une « révolution dans les affaires militaires ».

Tout ce qui ne relève pas de ce cadre est relégué aux « opérations autres que la guerre » menées soit par des armées étrangères, des unités dédiées comme les forces spéciales, soit par des unités conventionnelles mais sans être engagées au combat, comme à Beyrouth en 1982. L’engagement militaire ne se conçoit à nouveau que comme total. En novembre 1984, Caspar Weinberger  le secrétaire à la Défense de l’administration théorise ce retour à un emploi classique de la force armée américaine. Les troupes ne peuvent engager de troupes au combat, au sol tout au moins, que pour la défense d’intérêts nationaux majeurs avec le soutien du Congrès et de l’opinion publique pour atteindre des objectifs clairs avec l’intention claire de vaincre et des moyens suffisants pour y parvenir.

Les opérations « autres que la guerre » présentèrent finalement un bilan très mitigé. Comme au Sud-Vietnam, l’appel et l’appui à des alliés locaux, aux intérêts propres et souvent peu scrupuleux se sont révélés très aléatoires notamment en Amérique centrale. Le refus de voir des ennemis au Liban n’a pas empêché d’en avoir et 241 Marines ont été tués par une attaque-suicide en une seule journée de 1983. Les engagements de « guerre » eux-mêmes sont restés très limités du fait même des blocages politiques de la « petite guerre froide » mais ces petits combats sont toujours totaux. Un rapport de forces écrasant permet, avec beaucoup de maladresses, d’envahir l’île de la Grenade en 1983 tandis qu’un raid aérien tente en vain, en 1987, de tuer le colonel Kadhafi.

La malédiction de l’homme fort

La fin de la guerre froide et de ses blocages permet la libre expression de la guerre « à l’américaine ». En 1991, l’opération Tempête du désert contre l’Irak, réalisée après six mois d’accumulation de moyens écrasants, consacrait apparemment de manière éclatante la justesse de ces vues, ainsi que les campagnes aériennes contre les Bosno-Serbes en 1995 et la Serbie en 1999. Ces succès tactiques spectaculaires initiaient cependant plusieurs phénomènes contraires chez les ennemis potentiels des Etats-Unis comme la recherche de la protection par le nucléaire, seule arme susceptible de contrer une telle puissance, ou le développement de procédés de guérilla. Elles masquaient aussi la difficulté à gérer la paix après la victoire initiale. Le duel des armes, souvent bref, doit à chaque fois être prolongé par une présence militaire permanente à proximité comme face à l’Irak de Saddam Hussein ou au milieu des populations comme en Bosnie ou au Kosovo. L’application du tout ou rien militaire aboutit aussi à un échec en Somalie en 1993, témoignant une fois de plus de la maladresse militaire américaine hors du contexte de duel clausewitzien. Encore une fois, l’analyse dominante qui en est faite dans les milieux de réflexion militaire que l’on n’est pas encore assez loin dans l’écrasement.

Les attentats du 11 septembre 2001, sont l’occasion de corriger cette anomalie. Les moyens militaires sont développés à un niveau inédit dans l’Histoire puisque, en réponse à une attaque menée par dix-neuf hommes armés de cutters, le budget de la défense américain finit par équivaloir celui du reste du monde. La lutte contre une organisation non-étatique, Al Qaïda, débouche en réalité sur la destruction de deux régimes, les talibans en Afghanistan et Saddam Hussein en Irak, qui eux-mêmes se transforment de manière inattendue en deux conflits de contre-insurrection traités à la manière vietnamienne avec des conséquences proches. Ces deux guerres sont finalement des impasses militaires à 1000 milliards de dollars, qui provoquent, comme dans les années 1970, crise économique et repli. Che Guevara rêvait d’épuiser les Etats-Unis dans plusieurs guerres du Vietnam, Oussama Ben Laden l’a fait. Mais déjà de nombreux officiers parlent de la nécessité d’un retour à la « vraie guerre ».

Fondamentalement les choses n’ont donc guère changé depuis l’époque des Pères fondateurs sinon le degré de puissance. En s’efforçant de domestiquer la puissance militaire au service d’une politique « intelligente », les Américains maudissent finalement les effets dont ils chérissent les causes. Plus que la conceptualisation éphémère d’une doctrine d’équilibre et d’harmonie, c’est la transformation profonde de la culture militaire américaine qui serait nécessaire pour ne plus faire de ce hard power, démesuré dans sa masse et son emploi, une boîte de Pandore.



mardi 8 avril 2014

Comprendre l'action militaire de la France au Rwanda


Publié le 17 août 2012

L’action militaire de la France au Rwanda s’est appuyée sur l'accord particulier d'assistance militaire signé entre les gouvernements français et rwandais le 18 juillet 1975 « pour l'organisation et l'instruction de la gendarmerie rwandaise », modifié en avril 1983, puis étendu aux « forces armées rwandaises » par avenant du 26 août 1992.

A l’origine, la coopération militaire visait à faciliter la mise en place d’une gendarmerie rwandaise sur le modèle français. L'accord d'assistance portait ainsi sur la mise à disposition du Rwanda de personnels militaires, la formation et le perfectionnement de cadres rwandais dans les écoles françaises, ainsi que sur la fourniture éventuelle de matériels militaires.

La première modification en 1983 a notamment supprimé un article du précédant accord qui stipulait que les personnels militaires français ne pouvaient en aucun cas être associés à la préparation et à l'exécution d'opérations de guerre, de maintien ou de rétablissement de l'ordre ou de la légalité.

L'assistance militaire technique (1990- 1994)

En octobre 1990, au moment de la première offensive du front patriotique rwandais (FPR) vers Kigali, les effectifs des personnels militaires mis à disposition des forces armées rwandaises (FAR) en conformité avec l’accord de 1975 représentent une vingtaine d’officiers et sous-officiers, relevant du ministère de la Coopération et du Développement et sous les ordres du chef de la Mission Militaire de Coopération (MMC) et Attaché de Défense. Les détachements d’assistance militaire sont chargés de missions traditionnelles de formation technique et tactique auprès d’unités régulières, d’écoles ou d’états-majors des FAR :

- Détachement gendarmerie (6 militaires en 1990, 7 en 1994): état-major central et école des sous-officiers de Ruhengeri ;
- Détachement terre (6 militaires en 1990, 11 en 1994): instruction et aide au soutien logistique des unités de l’aviation légère de l’armée de terre (ALAT), troupes aéroportées et blindées ;
-  Détachement air (3 militaires en 1990 et 1994) : gestion de l’avion Nord-Atlas.

Le déclenchement de l’opération Noroît (4 octobre 1990)

Déclenchée en réaction à l'offensive du 1er octobre 1990, menée par le FPR dans le nord-est du Rwanda, l'opération Noroît est destinée à assurer la sécurité des ressortissants français et officieusement à dissuader le FPR de tenter de s’emparer de la capitale. Son dispositif (2 compagnies d’infanterie initialement) couvre Kigali au Nord sur une profondeur de 10 kilomètres et comprend la participation au contrôle de l’aéroport de Kigali, nécessaire pour l’évacuation des ressortissants. Un bataillon belge est également présent jusqu’au mois de novembre 1990 ainsi que des forces zaïroises qui interviennent directement dans les combats aux côtés des FAR. Les 23 et 24 janvier, le détachement Noroît envoie deux sections dans le Nord du pays (Ruhengeri) afin d’évacuer vers la capitale 300 ressortissants français ou étrangers.

Le détachement Noroît, réduit en décembre 1990, est maintenu à la demande du président Habyarimana dans une stricte mission de préparation à une éventuelle évacuation des ressortissants.

En octobre et novembre 1990, puis de janvier à juin 1991, un officier supérieur est nommé comme adjoint de l’attaché de défense, chargé d’une mission de conseil à l’état-major des FAR. Il est à l’origine d’une profonde réorganisation des FAR et du renforcement de la mission d’assistance militaire afin de répondre aux besoins de formation d’une armée en expansion.

Les détachements militaires d'assistance et d'instruction (DAMI)

A la demande des autorités rwandaises, la France décide en mars 1991 d’implanter un détachement militaire baptisé Panda dans la région de Ruhengeri, pour une durée de 4 mois. Comprenant initialement une trentaine de militaires du 1er Régiment parachutiste d’infanterie de marine, sa mission consiste essentiellement à participer à la formation et au recyclage d’unités des FAR. Cette formation technique et tactique est destinée aux commandants de bataillon, aux commandants d’unité et aux unités en charge des appuis (mortiers, blindés légers, génie). Les règles d’ouverture du feu sont limitées à la légitime défense du détachement ou à celle des ressortissants. Ce détachement d’assistance militaire (DAMI) sera progressivement renforcé (composantes artillerie et génie) pour atteindre près de 80 militaires français au début de 1993 (soit un total de 100 pour l’ensemble de la MMC).

Par ailleurs, en janvier 1992, un DAMI « gendarmerie » est déployé afin de compléter le travail de formation à l'Etat de droit. Son action vise à :
- la formation des officiers, sous-officiers et gendarmes au sein de l’école de la gendarmerie nationale ;
-  la formation de compagnies de la garde mobile (maintien de l’ordre) ;
-  la formation d’officiers de police judiciaire  au sein de la gendarmerie rwandaise ;
- l’instruction de la Garde Présidentielle (GP) (une équipe de deux à trois officiers assurant une formation élémentaire)
-  la maintenance des matériels transmissions.

En août 1992, la France retire ses conseillers auprès de la GP, les activités de cette dernière étant fortement critiquées, mais envoie quatre assistants techniques pour aider à la création d’une section de recherche anti-terroristes. Ce sont eux qui introduisent le matériel informatique qui justifiera l’accusation de fichage de la population tutsi.

Après les missions temporaires de 1990 et 1991, un lieutenant-colonel est désigné en avril 1992 comme adjoint opérationnel de l’attaché de défense, officieusement chargé de conseiller le chef d’état-major des FAR. Son rôle consiste à apporter un conseil dans les domaines de la conduite des opérations, de la préparation et l’entraînement des forces, et de l’organisation générale des armées rwandaises.

La crise de l’été 1992 et l’opération Volcan

En juin 1992, profitant de plusieurs mutineries au sein des FAR, le FPR parvient à s’emparer d’une portion du territoire rwandais dans le Nord-Est du pays. Le dispositif Noroît monte à deux compagnies, dont une est placée en deuxième échelon des FAR sur la ligne de front. Un cessez-le-feu est signé le 1er août 1992.

C’est au cours de cette année que sont formées les milices interahamwe. Les Français sont accusés d’avoir inspiré cette création mais surtout de l’avoir encadré. Rien cependant ne permet d’étayer cette accusation d’autant plus que les milices ne monteront vraiment en puissance qu’à la fin de 1993 alors que les Français auront pratiquement tous quitté le territoire. Ce qui est certain en revanche, c’est que la France a formé des futurs formateurs des milices sans savoir comment ces dernières seraient employées.

Une nouvelle offensive du FPR en février 1993 provoque l’envoi de nouveaux renforts (le détachement Noroît comprend alors 3 compagnies), une augmentation très nette de l’aide matérielle et l’intervention française dans le Nord du pays (opération Volcan) afin d’évacuer de 67 ressortissants dont 21 français.

L’opération Chimère

Cette nouvelle crise, qui révèle une nouvelle fois la faiblesse des FAR, provoque l’envoi d’un détachement RAPAS (Recherche aéroportée d’action spéciale) d’une vingtaine d’hommes, qui forme, après fusion avec le DAMI Panda, le détachement Chimère.

La mission du détachement Chimère consiste à rehausser le niveau technique opérationnel des FAR en plaçant des conseillers au niveau de l’état-major des FAR et des principaux commandements de secteur ainsi qu’en envoyant des conseillers appuis sur la ligne des contacts. Cet encadrement français, la présence dissuasive du détachement Noroît et la réorganisation des FAR permettent de stopper définitivement le FPR. Cette période marque le sommet de l’engagement militaire français au Rwanda.

C’est au cours de cette période de février-mars 1993 que sur ordre du colonel commandant des opérations, les troupes de Noroît contrôlent les accès Nord de Kigali à partir de trois points de contrôle. Elles y agissent en soutien de la gendarmerie rwandaise qui procède aux contrôles d’identité. Il est possible, mais rien ne le prouve, que des soldats français aient procédés eux-mêmes à des contrôles d’identité. Il est en revanche exclu que des Français aient participé, à ce moment là comme dans tous les autres, aux interrogatoires de prisonniers.

A partir des accords d’Arousha (4 août 1993), les effectifs français au Rwanda sont réduits. Les détachements Chimère et Noroît quittent définitivement le Rwanda (15 décembre 1993 pour les derniers éléments) et seuls 24 assistants militaires techniques restent sur place comme avant l’intervention de 1990, sans participer en quoi que ce soit à des activités d’instruction des FAR ou autres.

La Mission des Nations-Unies pour l’assistance au Rwanda (MINUAR), soit 2 300 hommes, est mise en place au Rwanda.

L'opération Amaryllis (9-14 avril 1994)

Le 6 avril 1994, l’avion du président Habyarimana est abattu (avec trois Français à bord). Le 7 avril 1994, deux sous-officiers  de l’AMT et une épouse sont assassinés. Simultanément, le FPR parvient à atteindre la capitale.

Le 8 avril 1994, devant l’aggravation de la situation, la France décide d’évacuer ses ressortissants du Rwanda. L’opération Amaryllis est déclenchée. La MINUAR ne tenant plus l’aéroport de Kigali, il est nécessaire d’en prendre au préalable le contrôle. Strictement limitée dans le temps -elle se déroule du 8 au 14 avril- elle permet la protection et l’évacuation de près de 1 500 ressortissants français ou étrangers.

Alors que des premiers massacres de Tutsis ont lieu, le détachement français s’en tient strictement à sa mission d’évacuation. A noter que ni la MINUAR, ni même le bataillon FPR présent dans la capitale depuis le 11 avril n’interviennent.

L'opération Turquoise (22 juin - 22 août 1994).

L’opération Amaryllis s’achève le 14 avril. Au cours des deux mois suivants le Rwanda connaît des massacres de grande ampleur sans provoquer de réaction de la communauté internationale. Les forces de la MINUAR sont même réduites à 270 hommes à partir du 21 avril. Toutes les tentatives diplomatiques se soldent par un échec. En désespoir de cause, le 19 juin, le gouvernement français, qui a refusé de lancer une opération d’arrêt du FPR, prend l’initiative de demander au CSNU de l’autoriser à mener une action humanitaire au Rwanda, invoquant la nécessité de faire cesser les massacres. Le 22 juin, le CSNU adopte la Résolution 929 qui autorise la France à « employer tous les moyens » pendant deux mois pour protéger les populations.

L’opération Turquoise, à laquelle seule quelques pays africains apportent leur soutien, vise donc à mettre fin aux massacres au Rwanda (mais les plus importants ont déjà eu lieu) dans un contexte de neutralité absolue. Elle suscite cependant l’opposition du FPR qui ne voit en elle qu’un écran de fumée destiné à sauver les FAR et le gouvernement intérimaire hutu.

La mission de la force Turquoise, telle qu’elle est précisée par l’ordre d’opération du 22 juin, est de « mettre fin aux massacres partout où cela sera possible, éventuellement en utilisant la force ». L’usage de la force lui-même se fonde sur la notion de légitime défense élargie aux populations protégées et à l’obstruction à l’exécution de la mission.

Il est à noter qu’en faisant participer à l’opération certains officiers supérieurs engagés précédemment au Rwanda dans l’aide aux FAR, la France a créé une ambiguïté qui a contribué au maintien du doute sur ses intentions réelles.

Dans une première phase (22 juin-4 juillet) les forces françaises interviennent au Rwanda à partir du Zaïre (seul point d’entrée aérien possible) selon un mode de va et vient afin de réaliser des missions d’extraction des populations. Le 2 juillet a lieu un premier accrochage avec le FPR.

Constatant l’impossibilité à protéger véritablement les populations avec les missions ponctuelles et l’impossibilité d’un accord politique, la France propose le 2 juillet, d’organiser une zone humanitaire sûre (ZHS) dans le sud-ouest du Rwanda. L’ONU exprime son accord le 5 juillet et la ZHS est créée le lendemain. Dans un premier temps, les forces françaises s’efforcent de coopérer avec les autorités locales pour stabiliser la région mais au fur et à mesure de la fuite des fonctionnaires, elles sont amenées à prendre de plus en plus de responsabilités (par exemple, en maintenant en service l’usine d’épuration des eaux de Cyangugu).

Contrairement aux accusations, la France ne profite pas de la ZHS pour exfiltrer les membres d’un gouvernement intérimaire avec lequel elle a tout de suite pris ses distances mais, faute de mandat international, elle ne procède non plus à leur arrestation. Des éléments d'informations sont données aux Nations-Unies. Il est vrai aussi que la très grande majorité des principaux responsables du génocide ont déjà fui le pays. Seul Nsengiyaremye, hutu modéré, ancien Premier ministre du gouvernement d’août 1992 est évacué par hélicoptère avec sa famille.

Si la ZHS permet de de réduire l'exode hors du pays des millions de Hutus terrorisés par les représailles et de sauver des milliers de de Tutsis encore menacés, la faible densité des forces et le chaos ambiant ne permettent cependant pas aux Français d’empêcher certains massacres (en particulier celui de Bisesero fin juillet même si un millier de personnes sont finalement sauvées par les Français), ni de désarmer complètement les milices et les FAR qui y transitent. Ces faiblesses du dispositif sont présentées comme des preuves de « complicité génocidaire » par le FPR qui considère également la ZHS comme un sanctuaire destiné à accueillir les débris des FAR. Le FPR multiplie les incidents jusqu’à bombarder un camp de réfugiés à Goma.

Une troisième phase débute avec l’exode vers le Zaïre par la ville de Goma d’un million de réfugiés hutus à partir du 14 juillet. Une semaine plus tard, une épidémie de choléra provoque de 20 000 à 50 000 morts. Cette nouvelle situation impose l’intervention des militaires français à Goma afin de permettre le travail de la la Bioforce et des ONG. Ce qui reste des FAR trouve également refuge à Goma avec un soutien alimentaire conséquent de la part des forces françaises, ce qui leur sera reproché.

Les Français, relevés par la MINUAR II, quittent définitivement le territoire rwandais le 21 août 1994.

jeudi 27 mars 2014

L'anti-fabrique des officiers


Modifié le 31 mars à 18h00

« Commençons par faire de bons chefs de section 
avant de faire des ingénieurs »
Edward Luttwak

Existe-t-il un lien entre le niveau de l’enseignement supérieur d’une nation et sa prospérité économique ? Il semblerait bien que non sinon la Grèce, qui a à un taux d’inscription à l’université de 91 %, s’en sortirait bien mieux que la Suisse avec ses 47 %. De fait, l'augmentation du nombre et de valeur des diplômes universitaires dans un pays n'a aucun effet  vérifié sur sa croissance économique [1]

Existe-t-il un lien entre les études académiques qui sont imposées aux officiers et l’efficacité des armes de la France ? Je crois que s’il existe, il est négatif.

Lorsque je me suis présenté en 1980 dans un centre d’information de l’armée de terre en déclarant naïvement vouloir être « commando », on m’a rétorqué qu’avec mon bac je pouvais passer le concours de Saint-Cyr et être officier. Je me retrouvais ainsi en corniche à Aix-en-Provence sans comprendre vraiment en quoi l’étude de la versification du Rodogune de Corneille pouvait m’aider à devenir un bon soldat ou au moins à déceler les qualités d’un bon soldat. On me sortait les lieux communs habituels sur la culture (« ce qui reste quand on a tout oublié », « la vraie  école du commandement », etc.) dont je m’aperçois désormais combien ils étaient surtout des autojustifications pour ceux qui profitaient de ce système. Je m’ennuyais et échouais par deux fois, brisant ainsi d’emblée par carrière. Je croyais être né pour commander dans les batailles. Mon ratage à l’épreuve de maths (je ne sais plus de quoi il s’agissait) et dans l’interprétation d’une lettre persane démontraient que j’étais visiblement dans l’erreur.

Je décidais alors d’apprendre mon métier dans ce qui me paraissait être le plus dur en France. Je choisis le Groupement de qualification des sous-officiers de l’Ecole d’infanterie et je ne fus pas déçu. Au bout d’un an d’une sélection, non par concours mais sur dossiers puis surtout par l’épreuve, les 65 rescapés (sur 180 au départ) rejoignirent leurs régiments avec une très solide formation pratique et morale.

Je ne désespérais de devenir officier en passant cette fois un concours interne. Les épreuves écrites étaient toujours académiques mais au moins l'oral tenait compte des quelques années de métier que nous avions. Je préparais et réussissais le concours de l’Ecole militaire interarmes tout en commandant mon groupe de combat. A l’EMIA, on me fit comprendre que ce que j’avais appris comme sous-officier était nul et non advenu. Il fallait tout recommencer à zéro avec sur deux années dont une académique pour acquérir une équivalence de DEUG. Un jour je demandais en quoi les 24 disciplines que nous étudions, comme le droit administratif ou la comptabilité, pouvaient bien servir à un chef de section. Le directeur des études m’expliqua qu’il fallait bien avoir un diplôme pour exister dans la société et que ce diplôme ne pouvait sérieusement qu’être civil et universitaire. Devant mon scepticisme il ajouta que je comprendrai lorsque je serai au moins capitaine. Arrivé à ce grade, et alors que j’avais été un très bon élève à l’EMIA (quoique, ou parce que, très buissonnier) je ne conservais pas le moindre souvenir de ces centaines d’heures de bachotage. Je devais bien me rendre à l’évidence : cela ne m’avait servi à rien.

Au 2e régiment d’infanterie de marine, je réussissais mon troisième concours militaire (toujours aussi académique) en 2001 et je m’engageais dans deux années de DEA d’Histoire qui avaient le très grand mérite d’une part et pour la première fois de m’initier à la démarche scientifique et d’autre part de me laisser beaucoup de temps libre que je consacrais à l’étude personnelle de l’art de la guerre et à l’écriture.

Au bilan, sur 34 ans de vie militaire, j’en ai passé environ 11 en écoles. Sur ces 11 années, 5 ont été consacrés à apprendre concrètement mon métier aux différents échelons de commandement. Je les ai trouvées remarquables. Les 6 autres années, 15 % du total, ont été purement académiques. Leur utilité a été bien mince. Elles auraient été évidemment bien plus bénéfiques pour moi, pour l’institution et pour le contribuable, si elles avaient été consacrées à l’apprentissage et l’accomplissement de mon métier.

Des milliers et des milliers d’années d’études académiques d’une utilité plus que douteuse ont été ainsi imposées depuis des dizaines d’années à des milliers de cadets, d’élèves-officiers et d’officiers. On en imagine le coût financier et surtout ce qui aurait pu être fait avec cette ressource en temps utilisé uniquement pour combler un complexe d’infériorité intellectuelle matiné de culpabilité. De même que le soldat devenait propre en devenant soldat de la paix, il fallait qu’il ait au moins un parchemin universitaire pour pouvoir être « considéré », comme si on imposait à des futurs médecins de passer aussi un diplôme de mathématiques parce que Médecine en soi c’est pas sérieux.

Maintenant, si j’ai peu apprécié les diplômes civils imposés et sans intérêt militaire, je suis quand même passionné par beaucoup de disciplines comme l’Histoire militaire, la sociologie des organisations, le management, les théories de l’innovation, le coaching sportif, etc. dont je pense qu’elles peuvent avoir un intérêt pour mon métier (il y en a d’autres qui m’intéressent aussi mais qui ne concernent que mon enrichissement personnel). Je suis intimement persuadé, par la lecture de l’Histoire justement, que les militaires, s’ils sont d’abord orientés par les missions à remplir et les ennemis à affronter, doivent aussi observer attentivement le reste de la nation, car c’est bien de là que viennent les ressources et les innovations, humaines et matérielles, actuelles ou potentielles. Chaque fois que nous nous en sommes désintéressés, nous avons été vaincus par ceux-là même qui au contraire avaient su innover à partir de ces observations. La culture est indispensable à l'officier (et pas seulement) mais sans doute pas de cette manière peu productive. 

Je pense qu’il ne faut plus désormais avoir honte de dire que la pratique de la guerre est une vraie discipline (c’est-à-dire à la fois un art évolutif et une science, comme la médecine) qui peut s’enseigner en soi. Pourquoi, comme cela se fait dans d’autres armées, ne pas intégrer toutes ces années d’école dans un cursus de « science militaire » (« discipline militaire » serait plus juste mais aussi plus ambigu), du Master 1 au Doctorat ? Ce cursus aurait un contenu essentiellement pratique et intégrerait, selon différentes filières et options, des éléments extérieurs, modules de sciences humaines et stages en entreprises, par exemple. Ces éléments extérieurs seraient d’ailleurs plus présents en deuxième partie de carrière qu’en première, où, outre les centres de formation les plus durs et l’apprentissage de son premier métier, on ferait des passages dans les différentes spécialités de son armée ou des autres armées plutôt qu’en université. Les concours, s’il faut absolument continuer à les passer, intégreraient ces connaissances et compétences militaires, y compris le concours initial (j’ai bien conscience de m’attaquer ici à des vaches sacrées comme Khâgne ou Maths spé).

Le cursus en écoles, allégé, devrait par ailleurs être complété par un processus d’auto-formation tourné vers l'extérieur du monde militaire (et pas limité à l'université) facilité par les moyens modernes d’autodidaxie et encouragé dans la notation et l’avancement. Nous en serions, j’en suis persuadé, globalement nettement plus efficaces tout en étant moins coûteux, ce qui pourrait, mais je rêve sans doute, peut-être éviter de tailler autant et de manière aussi suicidaire dans notre capital humain comme nous le faisons actuellement.

[1] Ha-Joon Chang, 2 ou 3 choses que l’on ne vous dit jamais sur le capitalisme, Seuil, 2012 et Lant Prittchett, « Where Has All the Education Gone ? » The World Bank Economic Review, 2001, vol 13 n°3. 

mardi 18 mars 2014

Comment abuser d'une muette

Modifié le 22 mars au soir

Vous voulez vous faire une gloire universitaire et/ou journaliste facile ? Faites une enquête sur le monde militaire. Si « l'armée » est « la grande muette » c’est forcément qu’elle cache quelque chose, à vous d’inventer quoi, de compiler quelques dizaines de faits, vrais ou adaptés, puis de conclure dans un livre au titre accrocheur (avec le mot « secret » si possible ou un équivalent) à l’existence d’un phénomène particulier et dissimulé. Vous ne craignez rien puisque justement vous pensez vous attaquer à une muette.

Je passe sur les adeptes des X-files. L’un d’entre eux me demandait récemment à voix basse pourquoi l’armée refusait de publier le rapport (j’ai oublié le nom de code) sur les OVNIs. Plus sérieusement, et sans remonter à la Grande guerre (les fusillés en masse, les troupes noires chair à canons, etc.) on a droit régulièrement aux succédanés de la Guerre d’Algérie.

La notion d’ « ennemi » intérieur a beaucoup plu un temps, les militaires français rêvant, c’est bien connu, d’appliquer aux banlieues parisiennes les méthodes de la bataille d’Alger. Je me souviens donc d’une thèse, puis d’un ouvrage et d’articles dérivés, sur « la préparation au combat contre l’ennemi intérieur » dont la profondeur (au sens de creux) n’avait  d’égal que la (in) suffisance des membres du jury sur le sujet. Je me souviens aussi d’un pseudo-scientifique m’interrogeant sur les plans d’intervention militaires dans les banlieues. Le même, et ce qui a coupé court à notre conversation, me demandait aussi si les militaires étaient vraiment tous « républicains » jouant sur la variante « coup d’état » de ce fantasme algérien, variante qui revient de temps en temps sur le devant de la scène journalistique en s’appuyant sur les fantasmagories internautiques de quelques illuminés. 

Toujours dans la veine algérienne, on a eu droit aussi à une « école française de la contre-insurrection » (résumée au quadrillage étroit de la population et surtout à la torture) s’exportant dans le monde entier, inspirant toutes les dictatures d’Amérique latine (qui nous attendaient avec impatience pour imaginer tout cela) et d’Afrique subsaharienne jusqu’au Rwanda. Un géopoliticien célèbre me demandait même un jour sans rire si les militaires français ne cherchaient pas au Rwanda à prendre une revanche sur l’Algérie. Il liait ainsi la filière algérienne à ce nouveau pot à miel constitué par l’engagement au Pays des mille collines et particulièrement l’opération Turquoise. La construction, aussi farfelue qu’indécente, d’un « Sabra et Chatila à la française » (à ce détail près que les militaires français n’étaient pas présents au Rwanda au moment des massacres), a permis de créer une nouvelle branche secondaire qui a fait la fortune de quelques uns au mépris de la moindre rigueur intellectuelle.

Voici maintenant le temps des enquêtes internes. Après avoir tenté, sans grand succès, d’accuser l’institution militaire de raciste (ce qui est différent évidemment de cas individuels) La guerre invisible. Révélations sur les violences sexuelles dans l'armée française permet à deux journalistes de faire un joli succès de librairie en « dénonçant », « dévoilant », les horreurs sexistes du monde militaire. Voici donc une compilation de quarante témoignages d’agressions sexuelles ayant eu lieu dans les armées depuis 2001. Ces témoignages sont tous évidemment vrais et également odieux (et autant que je sache sanctionnés) mais là n’est pas la question. Le problème est que la compilation de quelques dizaines de faits ne fait pas un phénomène de fond. On pourrait d’ailleurs avec cette méthode et en ne compilant que des témoignages contraires (il pourrait y en avoir des milliers) expliquer qu’il n’y a jamais eu aucun problème dans les armées, ce qui n'aurait en soi pas plus de signification. Passons sur la méthode qui consiste à associer aux agressions sexuelles, la prostitution lors des opérations en Afrique (présentée forcément comme une forme d'agression) et des bizutages d'une crétinerie sans noms (au sein d'écoles militaires qui sont, selon les auteures, forcément peuplées de nazis ou de catho-tradis voire souvent les deux). On pourrait presque croire à un pamphlet idéologique, disons ultra-féministe, tant tous les hommes présentés, ou presque, sont systématiquement cons et pervers.  

La population militaire (gendarmes compris) représente à peu près la population adulte de Lyon (Rennes si on ne tient compte que des femmes), or, si on regarde les registres policiers de cette ville depuis 2001 on trouvera probablement et malheureusement bien plus de 40 cas d’agressions sexuelles ou autres. Quant aux non-dits, très probablement plus nombreux, il n’y a pas de raison qu’ils soient plus importants dans un cas que dans l’autre. Autrement-dit, loin de « la guerre invisible », il est possible qu’en réalité la proportion de ces actes soit inférieure à la moyenne nationale. Je n’en sais rien, toujours est-il qu’en 34 ans de vie militaire je n’en ai jamais rencontré. Les seuls cas d’agressions sexuelles, rares et impitoyablement sanctionnés, dont j’ai jamais entendu parler concernait en réalité des hommes. Peut-être verra-t-on bientôt un livre sur les agressions sexuelles exercées par les homosexuels. Je crois qu’on aura plutôt quelque chose sur les persécutions dont ces derniers auraient fait l'objet et on trouvera aussi sans aucun doute 40 cas qui ne prouveront pas pour autant que les armées sont d’odieuses organisations homophobes.

Quant à l’accusation de dissimulation, qu’il y ait volonté de certains de cacher des faits en espérant ainsi ne pas écorner l’image de leur unité ou leur carrière, c’est l’évidence…comme dans n’importe quelle autre structure, jusqu’au moment où les faits sont connus et les sanctions plus lourdes encore. Maintenant les armées sont elles obligées de faire un communiqué de presse chaque fois qu’il y a une vilenie dans ses rangs hormis le cas où chacun de ses membres n’est plus un citoyen comme les autres mais un représentant armé de la nation, c’est-à-dire en opération ? Dans ce cas, et alors que l’honneur de la nation est engagé, il est évident que cela doit être porté à la connaissance du public ainsi que la manière dont l’affaire est traitée. Cela a été le cas notamment lors de la sordide affaire Mahé en Côte d’Ivoire. Dans les autres cas, l’armée n’est pas plus muette que n’importe quelle autre administration, entreprise ou association.

Encore une fois, tout cela ne signifie pas qu’il n’y ait rien de répréhensible dans l’institution militaire. Individuellement on trouvera certainement dans une population de près de 400 000 hommes et femmes à peu près tous les types de comportement possibles. C’est collectivement qu’l faut s’interroger en gardant à l’esprit que l’on parle d’une organisation bien plus complexe et hétérogène que la vision que peut en avoir un public non averti. Un militaire ne parle jamais par exemple de « l’armée » parce que ce grand tout qui englobe les trois armées (avec leurs nombreuses subdivisions), la délégation générale pour l’armement, la gendarmerie et peut-être même le secrétariat général pour l’administration ne signifie pas grand-chose pour lui. Qu'on évoque la manière dont les premières femmes ont été traitées à Saint-Cyr, non par l'Ecole elle-même mais par les autres élèves-officiers, ça c'était (c'est ?) un phénomène collectif inadmissible qui méritait d'être traité de manière moins caricaturale. Dire que « l’armée cache des choses » ne veut en revanche par dire grand chose mais c'est tellement facile. 

samedi 15 mars 2014

Hors série Batailles et blindés : La cavalerie au combat

Billet retranscris avec l'aimable autorisation de Mars attaque

Les éditions Caraktère sortent d'ici quelques jours un hors-série exceptionnel sur la cavalerie française au combat. En effet, le HS n°24 de Batailles et blindés sera entièrement consacré à l'engagement des différentes unités de l'arme blindé cavalerie (lourde, légère, renseignement, etc.).


En plus de la présentation de la cavalerie aujourd'hui (doctrine, organisation, etc.), et avec la qualité que nous connaissons aux publications de cette maison d'édition, ce numéro fera la part belle aux témoignages des acteurs engagés au Mali, en Afghanistan, en Côte-d'Ivoire, au Tchad, etc.


Plus de 200 illustrations (dont un certain nombre sont inédites) viendront compléter les 150 pages de ce magazine, entièrement rédigé par des cavaliers (officiers, sous-officiers, militaires du rang), avec 15 pages d'infographies présentant les principaux matériels en 3D (Leclerc, VB2L, AMX-10RCR).


A mettre dans toutes les mains pour découvrir ou mieux comprendre en quoi la cavalerie via toutes ses composantes a été et sera au cœur de la mêlée et du combat interarmes d'hier et de demain.

C'est en plus un bel hommage rendu à tous ces cavaliers engagés aujourd'hui quotidiennement en opérations et dans quasiment toutes les dernières opérations menées par les armées françaises.

Très bientôt dans les kiosques.

A NOTER : les bénéfices des ventes de ce numéro seront intégralement reversés à l'association "Terre fraternité" qui accompagne les blessés de l'armée de Terre, et leurs proches.