mercredi 19 novembre 2014

Le syndicat du crime ?-Audition devant la commission de la défense nationale et des forces armées

Mesdames et messieurs les députés,

Je précise que je m’exprime ici en mon nom propre, n’engageant en rien l’armée de terre et encore moins le centre de doctrine dans lequel je sers, et qui, par ailleurs, ne traite pas de ses questions. C’est un simple officier, un peu expérimenté et un peu historien, qui vous parle en essayant de refléter ce qui lui semble être l’opinion générale de ses camarades.

Pour commencer, je voudrais rappeler certaines évidences. Le service des armes est certes un métier mais c’est aussi tout autre chose, et c’est ce « tout autre chose » qui fait la différence. Ce « tout autre chose », c’est en réalité une série de caractères extraordinaires relatifs à la chose militaire.

Le premier est son importance. L’armée est, ne l’oublions pas, l’instrument de défense des intérêts de la nation et de sa vie même. Que ce mur humain se fissure et c’est la Patrie qui se trouve en danger. Il y a encore des millions de Français qui ont connu l’occupation allemande. Avant eux, leurs parents avaient connu l’invasion allemande de 1914 et leurs grands-parents celle de 1870. On ne peut que se féliciter de l’apaisement des relations entre Etats européens qui nous connaissons depuis plusieurs dizaines d’années. L’historien ne peut s’empêcher cependant d’y voir plus une heureuse anomalie qu’une nouvelle normalité, une parenthèse qui peut hélas se refermer très vite. S’il avait existé à l’époque, le prix Nobel aurait sans doute été attribué à la Sainte-Alliance issue du Congrès de Vienne qui avait déjà régulé les relations internes de l’Europe peu de temps que celle-ci ne bascule dans deux guerres totales. Le prix Nobel de la paix a, en revanche, été attribué à  Norman Angell auteur d’un essai au retentissement mondial où il expliquait que dans le cadre de ce que l’on n’appelait pas encore la mondialisation toute guerre entre Etats européens était devenu impossible. Ce livre s’appelait La grande illusion et il a été publié en 1910. 

Le premier principe extraordinaire est donc qu’on ne badine pas avec la vie de la nation et que rien ne doit entacher le fonctionnement de ce qui la protège. L’exemple ukrainien est là pour nous montrer ce qui peut advenir lorsqu’un Etat vide son armée de toute substance.

J’ajoute, et ce n’est pas neutre dans le débat en cours, que contrairement aux armées qui nous entourent, à l’exception du Royaume-Uni, le combat n’a jamais cessé pour l’armée française. Le nombre de soldats français tombés au combat depuis 1945 dépasse, et de très loin, celui de tous les autres armées de l’Union européenne réunies. Et ils tombent encore, plus de 600 depuis 40 ans, et ce sont même les seuls soldats européens qui tombent actuellement au combat. L’armée française reste donc, plus que d’autre, sensible au deuxième caractère extraordinaire de la chose militaire : la mort comme hypothèse de travail. Lorsque je suis revenu d’une mission de six mois dans Sarajevo, période où j’ai vu plus de 50 soldats français tués ou blessés,  j’ai découvert la nouvelle existence dans mon régiment d’une chargée de prévention qui est venue me demander quels étaient les emplois dangereux dans mon unité. Le moment de surprise passé, je lui ai expliqué que par principe tous l’étaient. Car notre première association professionnelle se fait avec la mort. La mort reçue, bien sûr, et il n’est pas inutile de rappeler que, même si nous n’avons pas le monopole du risque, être soldat dans l’armée de terre reste le métier le plus dangereux de France. La mort donnée surtout, car c’est bien là la spécificité du soldat. Il a dans certaines conditions légales bien entendu, le droit de tuer, ce qui, on en conviendra, cadre mal avec le premier des droits de l’homme : la vie. Il faut donc peut-être s’attendre à ce qu’un jour la Cour européenne des droits de l’homme soit saisie et conclut qu’il serait mieux que les soldats combattent sans mourir et surtout sans tuer.

Le troisième caractère extraordinaire de la chose militaire, lié aux deux précédents, est son caractère non-linéaire, sa turbulence. Le soldat passe son temps de la paix à la guerre, de la préparation à l’opération, de l’attente au combat,  combat qui est sa finalité, ce pourquoi il existe et il se prépare. Ces variations, ces projections rapides de la quiétude en France au cœur d’une crise à l’étranger, parfois en quelques heures, ces dilatations de violences et d’émotions, cadrent mal avec le fonctionnement habituel et réglé des autres organisations humaines. Dans cette turbulence, c’est l’impératif de la victoire qui conditionne tout ce qui peut survenir en amont. Or vaincre dans cet univers extrême impose aussi une préparation, une formation voire un modelage des hommes qui doivent, pour être efficace, se rapprocher autant que faire se peut de la dureté et de la complexité du combat réel. Un entraînement difficile reste le gage de l’efficacité au combat selon le vieil adage qui veut que « la sueur épargne le sang ». Un dernier point mérite d’être souligné. Contrairement là-aussi à toutes les autres organisations et administrations nous devons faire face à des ennemis, pas des concurrents, des contestataires ou même des délinquants, mais bien à des ennemis, c’est-à-dire des groupes politiques qui veulent nous imposer leur volonté par les armes. Outre qu’ils amènent bien sûr avec eux la mort, ces groupes que nous affrontons, dont on constatera au passage qu’aucun n’est syndiqué et n’envisage a priori de l’être, introduisent aussi l’incertitude. Face à un ennemi, le chemin le plus rapide n’est pas forcément le plus court car c’est peut-être là qu’il vous attend. Une armée doit être capable de faire face aux attaques de l’ennemi, à ses surprises, et elle a donc aussi un impératif de souplesse, de réactivité.

A la base de tout cet édifice, on trouve la relation entre toutes ces exigences du combat et de sa préparation et celles de la « condition militaire », entendu au sens de conditions de vie et de travail. La conception que l’on a de cette relation est alors essentielle.

On peut considérer qu’il y a étanchéité entre les deux et que ce qui relève de la condition militaire relève simplement du droit du travail. On peut estimer aussi et surtout qu’il y a bien une influence. On peut penser par exemple qu’au sein d’un même budget de fonctionnement que ce qui est pris pour le confort des hommes le sera au détriment par exemple de moyens d’entraînement ou même que l’amélioration du confort des hommes est contraire à la rusticité et la rudesse nécessaires aux combattants. On peut estimer au contraire que l’effort sur les conditions de vie et de travail ont une influence positive sur le fonctionnement général d’une armée, surtout quand elle compte dans ses rangs 70 % de contrats courts et qu’elle est donc fondée sur le volontariat et la bonne volonté à rester. Beaucoup des jeunes gens qui s’engagent chez nous, notamment dans les unités de combat, viennent certes pour y trouver une vie exigeante mais si on peut les faire vivre et notamment les payer correctement c’est encore mieux. Cela contribue à augmenter le nombre de volontaires et donc la sélection à l’entrée, cela contribue aussi à les maintenir en service et donc aussi à augmenter notre niveau d’expérience.

On est bien là au cœur du commandement qui doit arbitrer entre tous ces éléments y compris jusque dans les combats, où il faut là encore estimer le risque pris au regard de l’impératif de réussite de la mission et c’est bien ici également que se situe la problématique des associations destinées à la défense des droits individuels ou collectifs de ses membres. La plupart des militaires français, en particulier dans le corps des officiers pensent que l’introduction de telles structures et en particulier des syndicats aurait tendance à modifier négativement la préparation et même l’engagement de nos forces, jusqu’à avoir des conséquences stratégiques graves. Cela pour plusieurs raisons.

La première, sur laquelle je passe rapidement tant elle est évidente, est qu’elle peut introduire une deuxième hiérarchie, potentiellement contradictoire et même concurrente de la première. Elle introduit un biais qui sape le principe d’obéissance aux ordres. La discipline, force principale des armées, ne sera jamais une formule ringarde tant qu’il sera question de vie et de mort, depuis les individus engagés au combat jusqu’à la nation même. La deuxième est l’idée que cette séparation entre ceux qui s’occuperaient spécifiquement de la « condition »  et ceux qui s’occuperaient simplement de la conduite des opérations auraient des conséquences graves sur l’efficience et même l’efficacité de ces dernières. Dans un monde certes différent du monde du combat, qui est celui de la sécurité intérieure, la comparaison entre la police et la gendarmerie est édifiante. La syndicalisation de la première induit un coût supplémentaire pour obtenir une efficacité équivalente à la seconde. Ces différences de coût sont essentiellement le fait d’une différence de traitements qui sont eux-mêmes source de frustrations. Quand on a vu, pendant les évènements en Nouvelle Calédonie, des gendarmes mobiles loger sous des tentes à côté de l’hôtel où logeaient les CRS, on peut le concevoir. Surtout, la présence de syndicats est souvent synonyme de contraintes supplémentaires destinées à améliorer les conditions de vie mais bien souvent au détriment de l’efficacité opérationnelle. Invité par un ami commissaire, j’ai passé une nuit dans un commissariat. J’avoue avoir été sidéré lorsque j’ai constaté que tous les policiers s’arrêtaient de patrouiller entre 1h à 2h du matin pour respecter la « pause syndicale ». C’est à ce moment-là que j’ai compris qu’un tel mode de fonctionnement était incompatible avec les exigences opérationnelles militaires.

Vous pourrez me rétorquer, qu’il ne s’agit  pas là du même métier que le mien, c’est vrai et c’est heureux. On peut constater cependant et malheureusement, que même si le droit de grève ou de retrait n’existe pas dans les armées syndiquées, l’habitude, une certaine posture intellectuelle, font malgré tout que les contraintes appliquées en « temps de paix », y transpirent plus qu’ailleurs dans le domaine opérationnel. Alors que je débutais ma carrière, un de mes anciens me racontaient comment le bataillon belge arrivant au sein de la FINUL (Force intérimaire des Nations-Unies au Liban sud) en 1978 avait arrêté d’un seul coup son installation, pourtant en zone dangereuse, parce qu’il ne fallait pas dépasser le nombre d’heures réglementaire de travail d’affilée. A un autre moment, le bataillon français avait dû même prendre en compte le secteur belge, le temps de la résolution de problèmes internes. Quelques années plus tard, ce sont des militaires néerlandais qui ont refusé de partir en mission dans la province afghane de l’Uruzgan prétextant que les matériels n’étaient pas adaptés et qui ont demandé à un syndicat de les appuyer dans leur refus d’exécuter un ordre.

D’une manière générale, il n’est pas inutile de souligner que les armées les plus en pointe en terme de syndicalisation sont aussi celles qui ne combattent le moins parmi les nations occidentales. Cette causalité est évidemment factice, c’est la conception politique de l’emploi de la force armée qui est en cause mais c’est cette même conception politique qui a facilité, sinon imposé, l’existence des syndicats. Quand on ne conçoit pas son armée comme un instrument de combat mais comme une force de présence ou au mieux une organisation humanitaire, autrement dit que l’on nie l’existence d’un ennemi, l’efficacité tactique importe peu et on peut tolérer toutes les contraintes syndicales. On notera au passage que les armées allemande, néerlandaise et belge, sont aussi parmi celles qui déclinent le plus vite en Europe. L’existence des syndicats militaires n’a donc pas plus sauvé ces armées que dans des nations où ils n’existent pas, comme en France.

Car après ces critiques générales, il y a un problème conjoncturel majeur qui risque de se poser en France, avec l’introduction éventuelle de syndicats. Ce problème est que cette introduction, forcée car les militaires n’en veulent pas, interviendrait dans une institution déjà en crise. Les exigences que j’évoquais plus haut sont déjà en réalité mises à mal depuis un certain nombre d’années et plus particulièrement depuis le livre blanc de 2008 qui peut apparaître désormais comme une sorte de Mai 1940 administratif. Depuis 2008, la rationalisation des coûts au sein des armées françaises s’est faite au prix d’une profonde désorganisation. Avec des monstres comme les bases de défense et des réductions d’effectifs plus importantes que celles réalisées par le Viet Minh et le FLN réunis, notre structure s’est rendue vulnérable à des catastrophes, internes comme Louvois mais peut-être aussi bientôt opérationnelles.

Nous voici désormais entrés dans une spirale de démoralisation avec les coûts humains et financiers que cela comporte. Cette implosion humaine déjà se manifeste surtout par des départs plus rapides et importants que prévus et une plus grande difficulté à recruter, des problèmes disciplinaires et des problèmes médicaux qui augmentent.

Et voici que l’on annonce la mise en place éventuelle de syndicats. Certains s’en réjouissent finalement quand ils constatent la manière dont nous avons été traités par rapport à d’autres ministères beaucoup plus aptes à la contestation. Une étude interne de 2008 indiquait que 28 % pensaient que les militaires seraient mieux défendus avec des syndicats, il est probable que ce chiffre a augmenté devant le spectacle du désastre. La grande majorité y demeure cependant très hostile et considérerait sans doute cette mesure comme un coup de grâce.

Sans même évoquer ce qu’il peut y avoir de choquant pour les défenseurs de la France de constater que celle-ci ne maîtrise pas plus le fonctionnement de son armée que celui de son économie et ses finances, il est probable qu’après avoir constaté la forte dégradation de notre soutien logistique, de notre administration, jusqu’au paiement des soldes, les militaires considèrent que c’est désormais le système de commandement, déjà affaibli, et notre système de dialogue social qui seraient aussi en danger. Que ce dernier soit perfectible est sans doute vrai mais il faut désormais être très prudent avec les innovations sociales ou organisationnelles.

Le point de rupture n’est pas loin et il suffirait maintenant de peu de choses pour l’atteindre.

Je vous remercie de votre attention.

Michel Goya

dimanche 16 novembre 2014

Une révolution arabe dans les affaires militaires-3

Contenir

A la fin de 2006, la position américaine en Irak est critique. La plupart des Alliés de la coalition se replient et la tentation politique est forte aux Etats-Unis de faire de même. Les Américains sont finalement sauvés par les erreurs de l’Etat islamique en Irak (EEI) qui, par son intransigeance et sa brutalité, a provoqué l’hostilité des organisations nationalistes et des tribus sunnites. Les Américains innovent en acceptant une alliance avec ces anciens ennemis regroupés dans le mouvement du Sahwa (Réveil). Ils déploient ensuite des moyens considérables (dix brigades dans la seule région de Bagdad) qui s’associent à l’armée irakienne et aux miliciens du Sahwa pour reprendre le contrôle des rues de Bagdad. Cette armée des rues est alors bien loin des Joint Vision 2010 et 2020, toutes de haute-technologie, développés à la fin des années 1990. Il faut quand même dix mois d’effort et encore 600 morts pour chasser l’EII de Bagdad et en faire une organisation résiduelle, mais toujours présente, dans les franges nord de l’Irak arabe.

Cette campagne est la dernière menée de cette manière par les forces américaines. Face à l’armée du Mahdi, qui tient encore solidement l’immense quartier chiite de Sadr-City (deux millions d’habitants dans un rectangle de 5 km sur 7) au nord de Bagdad le mode d’action utilisé est l’inverse de celui qui a été utilisé contre l’EEI. Perfectionnant les méthodes déjà utilisées en 2004 à Nadjaf contre les mêmes Mahdistes, il ne s’agit pas d’un étouffement par un quadrillage étroit mais d’un combat d’usure mené par des feux précis à distance et cherchant à influencer les décisions du leader adverse, avec qui, contrairement à l’EII, il est possible de négocier. Les Américains rejoignent ainsi la nouvelle approche israélienne. A partir de la fin mars 2008, Sadr-City est bouclé par un mur et les combattants chiites y sont traqués pendant plusieurs semaines par un puissant complexe « reconnaissance-frappes ». Le 12 mai, Moqtada al-Sadr, le leader mahdiste, déclare le quartier ouvert à l’armée irakienne et se réfugie en Iran. L’armée du Mahdi a perdu plus d’un millier de combattants, pour 22 Américains et 17 irakiens, mais, même en sommeil, elle existe toujours et continue à jouer un rôle politique important.

Ces victoires tactiques et le retournement d’alliance de l’ennemi irakien sunnite, le plus difficile de tous, donnent suffisamment de marges de manœuvre politiques pour négocier un repli honorable en 2010. La victoire militaire a été acquise au bout de cinq ans, par défaut au prix de pertes (4 500 morts et 32 000 blessés graves) plusieurs fois supérieures au cumul de tout ce que l’armée professionnelle américaine a pu connaître depuis 1970. Les groupes sunnites de guérilla ou l’armée, chiite, du Mahdi, plus proche du modèle du Hezbollah ont été bien plus efficaces que les armées régulières dans la manière de réduire ou d’éviter la « « supériorité informationnelle » américain et donc aussi sa puissance de feu. 

Le corps expéditionnaire américain a été contraint de se transformer en force de contre-guérilla où le fantassin s'est révélé le système d’arme le plus performant. Comme après la guerre du Vietnam, l’effort américain, y compris financier, a cependant été tel qu’il dissuade cependant de recommencer l’expérience de la guerre au milieu des populations arabes. La présence militaire américaine reste malgré tout très forte dans les monarchies du Golfe mais elle s’exprime de manière indirecte à leur profit, comme au Yémen, mais pas en Irak.

La méthode de l’action à distance est reprise par les Israéliens à la fin de 2008  avec l’opération Plomb durci contre le Hamas à Gaza. Pendant 22 jours, le territoire ceinturé de Gaza est frappé par des milliers de raids aériens et de tirs d’artillerie, puis traversé de quelques raids blindés, tandis que le Hamas tente de frapper, également à distance, la population civile israélienne. Comme à Sadr-City, le résultat tactique est atteint, le Hamas est affaibli et cesse ses tirs de roquettes, par ailleurs de plus en plus inefficaces face au système de défense israélien. Les pertes sont limitées à dix morts israéliens contre 50 à 80 fois plus pour l’ennemi mais comme en Irak il n’y a là rien de décisif. L’ennemi est toujours présent et peut même, par sa simple survie face à une grande puissance militaire, proclamer aussi la victoire. Les Israéliens réitèrent avec l’opération Pilier de défense en 2012 avec des résultats similaires quoique de moindre échelle.

En mars 2011, en Libye, une nouvelle Coalition occidentale renoue avec la guerre interétatique, non pas sur le modèle des guerres contre Saddam Hussein mais plutôt sur celui de la lutte contre l’Etat taliban, dix ans plus tôt. Les nouvelles contraintes diplomatiques mais aussi les réticences de beaucoup de nations à engager des troupes au sol imposent une action de combat à distance, presque entièrement aérienne, combinée à l’aide des groupes rebelles au colonel Kadhafi. En octobre, la victoire est acquise avec la prise de Tripoli puis de Syrte et surtout la mort de Kadhafi. Il aura donc fallu six fois plus de temps à l’OTAN, l’organisation militaire la plus puissante de tous les temps avec 80 % du budget de défense mondial, pour parvenir à un résultat similaire à celui obtenu en octobre 2001 lorsque les Taliban ont été chassés d’Afghanistan. L’ennemi s’est adapté rapidement selon les procédés habituels, à la suprématie aérienne des Alliés et les frappes n’a pas eu plus d’effet sur la volonté de Kadhafi que celle des Israéliens sur la direction du Hezbollah en 2006. La méthode est donc assez aléatoire. Les Alliés constataient ensuite que dans un « combat couplé » l’efficacité première vient d’abord de celui qui est au sol et qui mène les actions décisives. Il fallut donc attendre la formation de groupes terrestres rebelles efficaces pour exploiter l’affaiblissement de l’ennemi par les airs. Ce qui a été fait contre Kadhafi ne le sera pas contre le régime d’Assad en Syrie, témoignage des contraintes diplomatiques croissantes et surtout de l’inhibition des Américains, sans qui aucune guerre interétatique d’importance ne peut plus être lancée. 

De fait, les groupes islamistes ont remplacé, durablement semble-t-il les Etats arabes comme ennemis actuels ou potentiels des Etats-Unis et de leurs alliés. Ces groupes se développent même à l’intérieur des pays arabes, notamment dans les Etats détruits par les Occidentaux, ou les Etats voisins affaiblis, comme le Mali. La France est finalement la seule nation occidentale à accepter de les y affronter directement, au Nord Mali en janvier 2013. Elle y réussit en renouant avec ses méthodes d’intervention classiques. Une brigade aéroterrestre est déployée en quelques jours et le terrain repris à un ennemi qui avait encore peu d’emprise sur la population locale. La réduction de la base d’AQMI dans les montagnes des Ifoghas ou du MUJAO dans la région de Gao s’apparente ainsi plus à la prise de Falloujah, vide d’habitants, en novembre 2004, qu’au contrôle des rues de Bagdad deux ans plus tard.  De la même l’acceptation du combat rapproché avec une infanterie solide et sa combinaison avec de la puissance de feu indirecte a permis de détruire l’infrastructure ennemie. Malgré les risques pris, la victoire tactique est nette et le coût humain étonnamment réduit avec un soldat français perdu pour 80 ennemis. L’ennemi détruit ou chassé du Mali est cependant modeste, inférieur en volume aux forces rebelles de la seule ville de Falloujah, et toujours présent dans la région. L’opération française s’est transformée à son tour en campagne d’usure à l’échelle du Sahel, en superposition des forces locales et interafricaines fragiles à qui revient le soin de contrôler le terrain. Dans le même temps, c’est l’Etat islamique qui revient sur le devant de la scène en se territorialisant à son tour.

D’un point de vue tactique, ces para-Etats islamiques ont su profiter des réseaux de la mondialisation, notamment des trafics d’armes légère, pour équiper des armées idéologisées. Ils bénéficient maintenant de plus en plus, grâce à des sponsors étrangers puisant eux-mêmes dans l’aide russe, d’une nouvelle génération d’armements légers. C’est entre autre avec ces missiles antichars ou ces RPG-29 servis par une infanterie professionnelle que le Hezbollah a tenu tête à l’armée israélienne en 2006 ou le Hamas à l’été 2014. Associés à une organisation du terrain très poussée et en attendant de nouveaux missiles antiaériens, ils sont devenus particulièrement résistants. Leur capacité offensive anti-civile, par attentats-suicide, roquettes et missiles, est devenue en revanche inopérante face au système défensif israélien (barrière, défense anti-roquettes et anti-missiles). On assiste donc sur le front israélien à une forme de neutralisation réciproque qui ne peut être rompu qu’en acceptant des pertes élevées comme le découvre Tsahal à l’été 2014 en perdant six fois plus de soldats que lors de l’opération Plomb durci six ans plus tôt.

L’Etat islamique, nouvel avatar de l’EII, est la nouvelle organisation djihadiste à parvenir à se territorialiser à partir de 2013 en Syrie et en Irak. Ce groupe se distingue de ses prédécesseurs par sa maîtrise du swarming offensif, à base de troupes motivées et mobiles. L’emploi de petites unités sur pickup se coordonnant spontanément, n’est pas nouveau. Il est simplement rendu possible en Irak par l’absence, nouvelle depuis la départ des Américains, d’une capacité de destruction aérienne massive en particulier par hélicoptères d’attaque. C’est ainsi que l’EI s’est emparé de Mossoul et d’une partie des villes du Tigre alors qu’il procédait plutôt par infiltration sur l’Euphrate. Il y a acquis ressources locales et prestige international mais il est sans doute parvenu aux limites de son expansion. Il n’est pas évident que malgré ses prises matérielles (les Américains avaient pris soin de ne pas équiper l’armée irakienne d’armes d’infanterie sophistiquées), l’EI ait franchi le seuil tactique de la techno-guérilla.

Face à l’EI, le nouvel engagement américain, soutenu par quelques alliés, témoigne surtout d’un embarras tactique. La campagne d’usure qui est lancée manquerait déjà singulièrement de puissance pour imposer une négociation favorable, à l’instar du siège de Sadr-City ou des campagnes contre le Hamas. Elle est totalement inadaptée à l’objectif de destruction pourtant proclamé. La RMA n’est plus ce qu’elle était. Elle ne fait plus peur à des Arabes qui ont su trouver, par essais et erreurs, des moyens de la contrer. Le plus puissant d’entre eux est une forte détermination et celle-ci est d'abord le fruit de nouvelles idéologies que l'on peut qualifier de monstrueuses mais dont on ne peut nier la force. 

mercredi 5 novembre 2014

Une révolution arabe dans les affaires militaires-2

La voie des Moudjahidines

Alors même que les Etats arabes tentaient d’adapter, avec plus ou moins d’efficacité, leur outil militaire à la nouvelle donne « révolutionnaire » militaire, d’autres organisations obtenaient des succès spectaculaires dans les régions occupées par les forces occidentales et israéliennes.

En l’espace de 17 ans, le Hezbollah, groupe créé et soutenue par l’alliance syro-iranienne, parvient à obtenir le départ de Beyrouth de la Force multinationale de sécurité de Beyrouth (FMSB), une brigade occidentale appuyée par la 7e flotte américaine, le repli de l’armée israélienne au Sud du Liban un an plus tard, puis, en 2000, son départ définitif et la destruction de la force supplétive libanaise. Il arrive à ce succès par un modèle nouveau, d’inspiration iranienne et chiite, jouant simultanément d’une extrême motivation, d’une grande capacité d’adaptation et du soutien matériel de ses sponsors, eux-mêmes aidés par l’Union soviétique puis la Russie. Ce modèle utilise d’abord la surprise de l’emploi des attaques-suicide, dont la puissance et la détermination qu’elles expriment contrastent avec les faiblesses politiques occidentales qui apparaissent alors clairement derrière la puissance des moyens. Au milieu d’autres actes de harcèlement de différents groupes, ce sont les deux attaques-suicide du Hezbollah le 23 octobre 1984 qui décident finalement du repli piteux de la FMSB quelques mois plus tard. C’est ensuite l’armée israélienne qui subit une série d’attaques meurtrières jusqu’à la fin de 1985, date à laquelle, elle se replie sur le Sud du pays.Alors que ces attaques-suicide sont de moins en moins efficaces contre des Israéliens qui ont développé des parades, le Hezbollah les abandonne progressivement pour ne pas ternir son image. Le repli israélien et la domination sur le mouvement chiite rival Amal lui ont permis de se territorialiser dans la plaine de la Bekaa et de développer d'autres méthodes.

Sous l’influence d’Hassan Nasrallah, nouveau secrétaire général du parti en 1992, le mouvement s'engage simultanément dans une action politico-administrative auprès de la population locale et dans un combat de guérilla contre les forces d’occupation israéliennes. Contrairement au contrôle étroit en honneur dans les armées étatiques arabes, l’extrême motivation des membres du Parti de Dieu autorise la confiance et donc à la fois la mise en place de modes d’action décentralisés ainsi que la capacité à les discuter et les faire évoluer. Cette décentralisation et l’emploi de moyens toujours légers et parfois sophistiqués comme les missiles, permet de constituer des cellules tactiques d’une « furtivité terrestre » qui déjoue la supériorité techniques ennemie. S’il n’est évidemment pas le premier mouvement à utiliser des engins explosifs improvisés (EEI), le Hezbollah est le premier à le faire à une telle échelle et avec une telle inventivité. Ces armes finissent par être responsables de la majorité des pertes israéliennes dans le Sud-Liban dont elles réduisent aussi la capacité de manœuvre. De plus en plus retranchés et alourdis par les systèmes de protection, les Israéliens ont de moins en moins de contrôle sur le terrain et subissent les attaques par mortiers et roquettes. Ce nouvel arsenal sert aussi pour frapper le sol israélien. Au bout du compte, lassé et impuissant après avoir subi plus de 1000 pertes au Liban, Tsahal finit par évacuer le pays en 2000.  

Pendant ces combats au Liban, une autre approche se développe dans les territoires occupés palestiniens Dans la première Intifada en 1987, avec des manifestations pacifiques, la désobéissance civile ou l’exploitation médiatique de la répression en particulier contre des enfants, le but n’est plus alors de vaincre Israël par les armes mais plutôt par les images. On espère susciter ainsi un  mouvement de sympathie suffisamment fort à l’étranger et en Israël pour obtenir des gains politiques. C’est chose faite en 1993 avec les accords d’Oslo qui laissent entrevoir la perspective d’une paix. Entre temps cependant, des organisations radicales comme le Hamas ou le Djihad islamique se sont formées qui elles préfèrent le combat selon le modèle du Hezbollah, et ce d’autant plus facilement que 400 de leurs membres ont été exilés au Sud-Liban en 1992. Alors que la poursuite des négociations a été gelée par le gouvernement de droite israélien, le Hamas passe à l’Intifada armée en 2000. La lutte y suit cependant le processus inverse du Hezbollah, en privilégiant rapidement le terrorisme et les attaques-suicide, introduites ainsi pour la première fois dans le monde arabe sunnite contre la population civile plutôt qu’une guérilla jugée stérile. Si ces actes ont des effets stratégiques désastreux sur le processus de paix, ils permettent toutefois au Hamas de prendre le contrôle de Gaza peu de temps après l'évacuation par les Israéliens en 2005.

Avec le Liban, la deuxième grande matrice de la guérilla arabe s’est située hors du monde arabe, en Afghanistan, où des milliers de combattants sont venus faire le Djihad contre l’occupant soviétique. Ils ont pu y constater l’efficacité de la guérilla contre ce qui était pourtant alors considéré comme l’armée la plus puissante du monde. Ils ont pu estimer ensuite les résultats politiques de cette victoire militaire jusqu’à l’effondrement de l’URSS (alors que les Américains l’attribuaient à leur propre Révolution militaire). Ces combattants « Afghans », dont certains passés par le cadre de l’organisation Maktab al-Khadamat (MAK), ont essaimé ensuite avec leur vision et leur savoir-faire dans l’ensemble du monde musulman. En 1998, MAK, devenue Al-Qaïda, lance son appel à la formation d’un front islamique mondial pour le Djihad pour la libération des lieux saints et dépasse son rôle de réseau pour organiser à son tour une campagne d’attentats suicide contre les ambassades américaines.

Air dépendance

Face à cette nouvelle guérilla arabe animée d’une grande puissance idéologique, soutenue par les flux d’armements issus de la fin du Pacte de Varsovie mais aussi, à son tour, par les nouvelles technologies de l’information la réponse militaire israélo-occidentale consiste d’abord à éviter la confrontation directe. En jouant de plus en plus sur des feux, en particulier aériens dont on peut alors user en toute impunité, de plus en plus précis et réactifs, on espère pouvoir contrôler les territoires à distance. Tout en évacuant le Sud-Liban et la bande de Gaza, Israël s’entoure de barrières tandis que les Etats-Unis et même l’Europe se considèrent comme des îles stratégiques. L’approche opérationnelle est alors celle du containment mais sans un engagement au sol jugé trop risqué et coûteux. 

La première limite de cette approche est qu’elle laisse le terrain évacué à des organisations qui en prennent le contrôle politique comme le Hamas à Gaza et le Hezbollah au Sud-Liban alors qu’Al-Qaïda est hébergé dans l’Afghanistan des Taliban. La deuxième limite est que ces organisations incrustées dans le milieu physique et humain local ne laissent cependant guère de saillants susceptibles de constituer des objectifs militaires.

Lorsqu’il s’agit d’obtenir des résultats plus décisifs, comme après les attentats géants organisés par Al-Qaïda 11 septembre 2001, on privilégie encore une approche indirecte. En octobre 2001, les bases afghanes d’Al-Qaïda sont détruites et les Taliban chassés du pays par la combinaison, via des éléments de forces spéciales, entre des forces aériennes et des troupes locales. La campagne est brillante mais non décisive puisque les principaux leaders ennemis peuvent s’enfuir au Pakistan, tandis qu’on est obligé de faire avec les alliés locaux pour organiser un nouveau régime voire une nouvelle société. Des forces américaines limitées mais appuyées par des moyens de haute-technologie maintiennent une surveillance de la frontière avec le Pakistan tandis que la stabilisation est sous-traitée aux Alliés notamment Européens.

L’engagement en Irak deux ans plus tard est jugé suffisamment sérieux (et avec moins de risque d’enlisement qu’en Afghanistan) pour justifier d’un engagement au sol important. Cet engagement est cependant planifié comme limité dans le temps, avec là-aussi l’association de nombreux alliés pour assurer les missions de stabilisation. La victoire sur l’Irak en mars-avril 2003 est peut-être la plus éclatante réussite de la RMA et de son avatar la Transformation. Elle est aussi la dernière car tout de suite après la prise de Bagdad, les Américains doivent faire face à une guérilla sunnite inattendue dans les villes le long du Tigre et de l’Euphrate. Les unités terrestre sont insuffisantes en nombre et mal adaptées tandis que la puissance aérienne est peu utile. Quant à la supériorité informationnelle, pilier de la RMA, elle appartient aux rebelles. Alors que Bagdad était facilement tombée en 2003, il faut alors plus de huit mois et une grande concentration de moyens pour reprendre la ville de Falloujah l’année suivante. Les 3 000 combattants qui tiennent la ville sont pourtant loin d’être équipés comme l’armée de Saddam Hussein mais ils sont simplement beaucoup plus déterminés. A cette guérilla nationaliste sunnite dispersée et peu mobile, se superpose une guérilla djihadiste affilié à Al-Qaïda alors que l’armée du Mahdi, organisation de masse, s’impose dans les provinces chiites. L’Irak est alors la synthèse de tous les modes d’action de guérilla du Grand Moyen-Orient, des attentats terroristes au harcèlement des convois logistiques ou des bases militaires en passant par l’usage massif des engins explosifs improvisés.

Malgré des efforts considérables, l’armée américaine et la Coalition sont incapables de contrôler la situation et d’empêcher le pays de basculer dans la guerre civile au début de 2006. Au même moment, la Coalition en Afghanistan découvre qu’elle ne maîtrise plus la situation dans les provinces afghanes pashtounes tandis que quelques mois plus tard l’armée israélienne s’avère impuissante à vaincre le Hezbollah qui, devenu un para-Etat, a adopté et adapté le modèle syrien de l’épée et du bouclier. La puissance aérienne israélienne s’y révèle inadaptée sinon contre-productive tandis que les forces terrestres ne savent plus manœuvrer. 

L’année 2006 marque peut-être la fin de la suprématie militaire occidentale face aux Arabes.

(à suivre)

dimanche 2 novembre 2014

Une révolution arabe dans les affaires militaires-1

Le 9 juin 1982, dans une démonstration magistrale au-dessus du Liban, l’armée de l’air israélienne détruisait en une heure 17 batteries anti-aériennes et 85 chasseurs syriens sans perdre un seul appareil. Il s’agissait là, avec le raid sur Osirak un an plus tôt, des premières expressions des possibilités de ce qui sera baptisé plus tard « Révolution dans les affaires militaires » (ou Revolution in Military Affairs, RMA), c’est-à-dire un système opérationnel utilisant les nouvelles technologies de l’information comme multiplicateur d’efficacité par une meilleure vision, précision et coordination des forces.

Quelques mois plus tard, le 4 novembre 1982, une attaque-suicide tuait 141 soldats israéliens d’un seul coup et moins d’un an plus tard, 299 soldats américains et français tombaient à leur tour sous les coups de ces missiles de croisière humains. Le Hezbollah venait d’initier dans le monde arabe une des nombreuses innovations d’une autre « révolution dans les affaires militaires » destinée à contrer la première. 

Plus de trente ans plus tard, la confrontation se poursuit entre ces deux manières de faire la guerre et le vainqueur est encore loin d’être évident.

La voie des Etats

Après l’écrasement rapide en 1982 de l’armée de l’Organisation de libération de la Palestine et des forces syriennes par les puissants groupements mécanisés israéliens appuyés des feux d’une puissance et d’une précision inégalées, il devient évident qu’un seuil a été franchi dans la manière de faire la guerre. Aidés par les conseillers soviétiques, en pleine réflexion sur les moyens de s’opposer en Europe à des méthodes américaines similaires, la Syrie s’efforce alors de développer un contre-modèle opérationnel au service d’une nouvelle théorie de la victoire où il ne s’agit plus de détruire l’armée ennemie mais d’y résister longtemps.

Cela passe d’abord par le renforcement des capacités défensives, avec un système de défense aérienne intégré (SDAI) doté des meilleurs systèmes antiaériens soviétiques du moment et par la modernisation du corps de bataille, mais surtout par le développement de plusieurs innovations. Face au ciel, dont on sait qu’il sera largement à l’ennemi, on fait appel à son inverse, le sous-sol, avec la mise en place d’un système fortifié le long de l’axe menant du Golan vers Damas. Le corps de bataille blindé y est largement intégré et complété par l’équivalent de trois divisions commandos. Par, encore une fois l’application du principe d’inversion, l’infanterie légère, par sa faible signature et ses capacités d’infiltration, apparait effectivement comme un système d’arme adapté à la défense contre des forces de haute-technologie. Dans le passé, les unités syriennes de commandos se sont d’ailleurs déjà montrées comme les plus agressives contre Tsahal. Le problème de cette guérilla d’Etat est cependant qu’elle est peu compatible avec une méfiance politique persistante envers sa propre armée et qu’elle suppose une grande motivation jusqu’à l’échelon le plus bas. Ce combat décentralisé se trouve ainsi souvent grandement limité dans les Etats arabes, plutôt enclins au contrôle jusqu’à la rigidité complète.

Cet ensemble est censé constituer un bouclier derrière lequel, il sera possible d’user des armées puissantes mais peu endurantes, ne serait-ce que parce la mobilisation des ressources impose à Israël des guerres de haute-intensité courtes, et jugées très sensibles aux pertes.

Pour le compléter offensivement, les soviétiques dotent aussi la Syrie d’une force de frappe balistique à base de roquettes comme les Frog-7 et surtout de missiles, Scud-B essentiellement, capables d’envoyer, sans grande précision mais aussi sans risque d’interception, une charge de plusieurs centaines de kilos d’explosifs ou d’agents chimiques sur n’importe quelle ville d’Israël. Cette force de frappe est censé constituer une force de dissuasion du « faible au fort » et, à défaut, de causer, là-encore, de causer des pertes, civiles cette fois, intolérables tout en témoignant de sa détermination.

L’Irak se dote d’un système de forces sensiblement identique, pour affronter l'iran d’abord de 1980 à 1988 avant d’envisager son emploi contre Israël ou les Etats-Unis. Tous ces Etats menacés, ainsi que la Libye mais aussi l'Iran envisagent aussi dans les années 1980 de se doter d’armes nucléaires, projets qui s’accélèrent dans les années 1990 lorsqu’il est évident que ce modèle conventionnel est encore insuffisant.

La manifestation la plus éclatante de la nouvelle supériorité américaine, et secondairement celle de ses principaux alliés, reste en effet l’opération Tempêtes du désert en 1991. Non seulement les missiles Scud-Al Hussein ne dissuadent pas alors la Coalition dirigée par les Etats-Unis d’intervenir militairement après l’invasion du Koweit en août 1990 mais l’aviation américaine peut survoler et frapper presque impunément et avec précision sur l’ensemble du territoire irakien pendant plus d’un mois. Le 29 janvier 1991, l’attaque à découvert de deux divisions blindées irakiennes contre Khafji est stoppée par la résistance des forces alliées au sol mais surtout par l’action de 140 aéronefs qui détruisent plus de 500 véhicules en quelques heures. La campagne terrestre de la Coalition qui débute le 23 février abouti en 100 heures seulement à la déroute complète des forces irakiennes pourtant retranchées avec, ce qui est le plus surprenant, un rapport de pertes d’un soldat allié pour 150 ou 200 Irakiens. Dans cet échec, on remarque toutefois que les missiles irakiens ont largement échappé à la traque dont ils étaient l’objet et que l’un d’eux, en frappant l’aéroport de Dahran le 25 février 1991, a constitué l’arme la plus efficace en tuant 28 soldats américains et en blessant une centaine d’autres.

Ce succès américain écrasant et d’autant plus visible qu’il s’accompagne d’une médiatisation inégalée, marque profondément les esprits. Il n’y a plus alors très clairement aucune armée conventionnelle, au moins dans une forme « à forte signature » visible du ciel, capable de s’opposer aux forces de la RMA. Ce phénomène est d’autant plus préoccupant qu’il s’accompagne d’une plus grande liberté d’action politique des Etats-Unis sur la scène internationale avec notamment la disparition du blocage soviétique au Conseil de sécurité des Nations-Unies.

En mars 2003, la deuxième guerre contre l’Irak semble confirmer cette suprématie militaire, accentuée encore par la disparition entre temps de l’Union soviétique et le gel de toute innovation technique alternative à celle des Occidentaux. L’ennemi est défait encore plus complètement et avec encore moins de pertes qu’en 1991. La tentative de former une guérilla d’Etat, les Fedayin de Saddam, combattant dans les centres urbains s’avère insuffisante à enrayer la progression des divisions de l’US Army et des Marines vers Bagdad. Elle s’inscrit cependant dans un autre modèle qui va s’avérer beaucoup plus efficace. Plus de 97 % des pertes américaines en Irak ne sont pas encore survenues lorsque le président Bush annonce la fin des combats sur le porte-avions Abraham Lincoln.

(à suivre)

Cette série d’articles s’inspire de While You’re Busy Making Other Plans-The Other RMA du brigadier-général (isr) Itai Brun-The Journal of Strategic Studies, Vol. 33, N°. 4, 535-565, August 2010.

dimanche 26 octobre 2014

Etats-Unis, la fin de l’hyperpuissance? Par Maya Kandel sur Froggy Bottom

J’étais en train de terminer une première version de cet article (en vue d’une intervention prochaine) quand on m’a signalé un article de Bernard Ghetta sur le même thème, paru cette semaine dans Libération (« L’hyperpuissance défunte »).
Si je ne conteste pas le diagnostic général d’une puissance amoindrie, je ne suis pas d’accord avec Ghetta sur plusieurs points, notamment ce qui constitue le prétexte de son article : les élections à venir au Congrès (midterms, 4 novembre) n’intéressent peut-être pas beaucoup en France, mais elles pourraient néanmoins avoir un impact pour le reste du monde et la France en particulier si les républicains regagnent le Sénat. Impact entre autres sur les négociations avec l’Iran, les négociations commerciales (traité transatlantique notamment), et la relation Etats-Unis/Chine ; j’y reviendrai dans un futur article, of course.
Plus largement, il me semble que si un changement de majorité à Washington a aujourd’hui moins d’impact que par le passé, il faut y voir avant tout une conséquence du dysfonctionnement politique des institutions américaines, plus qu’un effet de leur puissance, amoindrie ou non – sans compter que l’inaction ou l’impuissance américaines ont également un impact sur le monde qu’il est difficile d’ignorer, les exemples récentes ne manquent pas.
Enfin, sur cette question de la puissance américaine, il s’agit d’une discussion essentielle que l’on clôt souvent (et avec une joie non dissimulée) un peu trop rapidement en parlant d’hyperpuissance défunte.
Voici donc un début de réflexion sur l’hyperpuissance américaine, l’évolution du système international, des définitions de la puissance et de la stratégie de puissance des Etats-Unis, sur le déclin également, l’avènement ou non d’un monde multipolaire, et le destin des grandes puissances dans l’histoire…
La suite sur Froggy Bottom

lundi 20 octobre 2014

Retour vers le futur-L'US Army entre guerres imaginées et guerres menées (1945-2005)

Modifié le 22/10/2014

Depuis 1945, l’US Army s’est toujours efforcée, de manière officielle par le biais de ses manuels de doctrine mais aussi au travers de la littérature militaire, de développer une vision de la guerre future capable d’orienter son organisation, ses équipements et ses méthodes.

Tout au long de cette période, elle a finalement été engagée dans trois conflits conventionnels majeurs, en Corée et en Irak par deux fois, et dans trois guerres de contre-insurrection, au Vietnam, en Irak et en Afghanistan. Elle a par ailleurs mené plusieurs centaines d’opérations de plus ou moins grandes ampleur et intensité. Bien peu de ces engagements ont correspondu à ce qui était imaginé.

Pause et surprise stratégiques

En 1945, les Américains sont persuadés qu’avec l’arme atomique et les plus puissantes flottes navales et aériennes du monde, ils sont à l’abri de toute agression directe. En l’absence de volonté d’intervention hors du territoire nationale, ils pensent donc pouvoir se permettre de sacrifier délibérément les forces terrestres. Sur les 91 divisions complètes formées pendant la guerre dont 16 blindées, il ne reste plus en 1948 que 9 divisions d’infanterie dont une seule complète et une seule division blindée très réduite.

La guerre future alors décrite par les chefs de l’US Army, comme le général Bradley en 1946, est une réédition de la Seconde Guerre mondiale avec une agression initiale suivie de représailles atomiques américaines puis d’une invasion du territoire ennemi ravagé. Avec la montée des tensions, les Américains comprennent toutefois qu’ils ne peuvent rester indifférents au sort du monde. En 1947, la doctrine Truman envisage de contenir les visées communistes en soutenant matériellement les pays alliés et, au maximum, en utilisant des moyens aériens ou navals. En 1949, le traité de l’Atlantique oblige les Américains à plus s’engager. Cette année-là le Field Manuel 100-5 Operations, le manuel doctrinal de référence de l’US Army, décrit des combats se déroulant principalement en Europe de l’Ouest. Le corps de bataille terrestre est cependant encore loin d’être reconstitué.

Le 25 juin 1950, à la surprise générale, l’armée nord-coréenne, entraînée et équipée par l’Union soviétique, envahit la Corée du Sud, pourtant sous « protectorat » américain. Ni l’arme nucléaire, ni la puissance aérienne n’ont donc suffi à dissuader une puissance agressive à agir. Contrairement à ce qui était également imaginé l’US Army doit s’engager dans l’urgence. La surprise stratégique se double alors d’une surprise tactique lorsque les premiers engagements des forces terrestres américaines mettent en évidence leur état d’« impréparation honteuse » (selon les mots du général Ridgway). Au bout de deux mois, les Américains parviennent cependant à reconstituer une armée de huit divisions qui agit selon le modèle de la guerre motorisée en Europe en 1944-45. 


La situation est ainsi retournée avant que l’armée chinoise intervienne à son tour en novembre 1950 selon un modèle opérationnel nouveau. Les Américains sont complètement débordés par des troupes à pied très mobiles qui profitent du terrain pour s’infiltrer sur les arrières de leurs lourdes colonnes motorisées. La 8e armée américaine évacue en catastrophe la Corée du Nord. Séoul est reperdue en janvier 1951 puis reconquise quelques mois plus tard après que les forces américaines adoptent un modèle de forces et des modes d’action proches de ceux de la Première Guerre mondiale. Les combats s’arrêtent progressivement lorsque les belligérants s’entendent sur une ligne de démarcation aux alentours du 38e parallèle, situation inédite dans l’histoire des Etats-Unis.

Le champ de bataille atomique

En 1949, les deux phénomènes stratégiques nouveaux apparus à la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’arme atomique et la « guerre révolutionnaire », prennent une ampleur nouvelle dans un contexte international de plus en plus tendu. L’URSS se dote à son tour de l’arme nucléaire et  Français et Britanniques sont déjà bien engagées contre les guérillas communistes du Sud-Est asiatique. C’est à ce moment-là que l’US Army commence à se passionner pour le premier de ces phénomènes tout en se désintéressant du second.

En 1949, l’état-major de l’US Army publie une courte étude sur l’emploi des armes atomiques tactiques, alors inexistantes. Les réflexions prennent de l’ampleur avec la guerre de Corée, de nombreux officiers estimant que le président Truman n’avait pas employé l’arsenal nucléaire parce que celui-ci était alors trop limité pour le gaspiller dans un confit sans enjeu vital. Ils en concluent qu’il faut multiplier le nombre de têtes nucléaires de façon à pouvoir en décentraliser l’usage jusqu’au niveau de l’artillerie divisionnaire et pouvoir faire ainsi face à de nouvelles vagues humaines comme celles des Chinois ou des Soviétiques. Les études et les articles dans les revues civiles ou militaires, voire les livres se multiplient. La première arme nucléaire tactique est tirée en mai 1953 à partir d’un obusier de 280 mm. L’année suivante le premier exercice en ambiance atomique a lieu en Allemagne tandis que le bombardement des positions vietminh à Dien Bien Phu est envisagé. Le FM 100-5 de 1954 intègre les armes nucléaires comme artillerie super lourde et envisage que l’ennemi se dote aussi rapidement de moyens équivalents. En 1955, le général Taylor, alors chef d’état-major, déclare qu’ « une armée sans arme atomique sur le champ de bataille du futur sera aussi impuissante que les chevaliers français sous le tir des archers anglais ». On imagine alors nécessaire de disposer de 150 000 munitions atomiques dont plusieurs dizaines de milliers de missiles sol-air. Pour autant, la doctrine Eisenhower distingue nettement entre cet usage tactique et les représailles massives stratégiques délivrées par le Strategic Air Command.

Les grandes unités de l’US Army sont réorganisées pour mieux s’adapter à ce nouveau combat. On met d’abord l’accent sur les unités blindées jugées plus aptes à évoluer en ambiance nucléaire par leur blindage et leur mobilité. On passe ainsi de une à quatre divisions blindées de 1950 à 1956 et on crée une infanterie mécanisée entièrement protégée, sur véhicule M59 d’abord puis sur M113. On décide surtout de réorganiser complètement les divisions d’infanterie pour les rendre plus flexibles. On invente ainsi la division « pentomique » organisée en pool de 12 « groupes » (un de reconnaissance, un blindé, cinq bataillons d’infanterie renforcés et cinq groupes d’artillerie). On développe aussi en quelques années les grandes unités aéromobiles, jugées idéales pour ce combat lacunaire et mobile. La première division d’assaut aérien est formée en 1963.

On multiplie aussi les munitions nucléaires de l’obus M-388 d’une kilotonne au lance-roquettes roquette M 28 Davy Crockett d’une portée de 2 km en passant par la Special Atomic Demolition Munition portable dans un sac à dos. En 1958, le lieutenant-colonel Riggs écrit War 1974 représentatif de la guerre future selon la plupart des officiers de l’US Army fait de coups atomiques et de grands raids (avec hélicoptères à moteur nucléaire, plates-formes volantes individuelles et drones).

Au début des années 1960, l’US Army commence à se rendre compte qu’elle a été victime d’un emballement. Le champ de bataille atomique tel qu’il a été conçu et organisé s’avère en réalité ingérable. Le système pentomique mis en place sans les systèmes de commandement ni les moyens de transport adéquats a abouti à une désorganisation profonde des unités. Il est remplacé en 1965 par le système ROAD (Reorganisation Objectives Army Division). On se rend compte aussi que l’on a sous–estimé les effets de l’emploi massif de munitions nucléaires sans parler des réticences des pays européens à servir de champ de tir. Les systèmes les plus réduits, comme les 2 000 Davy Crockett, sont retirés du service à la fin des années 1960 au profit d’armes à plus longue portée. Surtout la doctrine d’emploi des armes nucléaires évolue. On abandonne l’idée d’une séparation nette entre la bataille atomique tactique et l’échelon stratégique au profit du continuum d’une « réponse flexible » étroitement contrôlé par l’échelon politique. Dans les années 1970, les armes nucléaires ne sont plus vraiment envisagées que sur le deuxième échelon soviétique, en Allemagne de l’Est ou en Pologne, puis remplacées dans ce rôle par les nouvelles armes de précision. Les Soviétiques suivent le même processus. Contrairement aux prévisions n’y aura pas eu de bataille atomique dans la guerre froide. Entre temps, l’US Army aura, encore une fois, était engagée contre un ennemi inattendu.

L’anomalie vietnamienne

La contre-insurrection n’a pas été complètement négligée par l’US army, le spectacle des guerres de décolonisation n’ayant pu être être évité. Pour autant, les Américains se sentent assez peu concernés par les problèmes de pacification et ils ne conçoivent la guérilla qu’en écho au combat de partisans de la Seconde Guerre mondiale ou de la guerre de Corée, c’est-à-dire sur les arrières de l’ennemi en appui d’une force conventionnelle principale. Le 10e Special force group est créé à Fort Bragg en 1952 avec l’idée de former des équipes aptes à évoluer en Europe derrière les lignes soviétiques pour procéder à des actes de sabotage ou encadrer des maquis locaux. Inversement, la lutte contre contre des partisans ennemis est conçue comme un combat classique mais simplement plus léger, combat que les nouvelles unités aéromobiles mèneront très bien. Il n’y a alors rien dans la littérature militaire qui anticipe ce qui va se passer au Vietnam. A cet égard, les analystes civils, notamment dans l’administration Kennedy, appréhendent mieux la situation.

L’approche indirecte qu’ils préconisent et qui est tentée pour la première fois à cette échelle au Sud-Vietnam est cependant un échec. L’appui matériel à l’armée sud-vietnamienne et les milliers de conseillers s’avèrant impuissants à juguler la poussée communiste, la décision est prise d’un engagement massif des forces armées américaines à partir de 1965 mais dans le cadre d’une stratégie qui exclut la pénétration du territoire nord-vietnamien. L’US Army s’engage alors selon sa vision en cherchant uniquement à détruire les unités de combat nord-vietnamiennes et Viêt-Cong par des opérations de Search and destroy alors que la pacification et le contrôle de la population restent du ressort du gouvernement sud-vietnamien et de ses forces de sécurité.

Tactiquement ces opérations sont presque toujours des succès mais ceux-ci s’avèrent souvent contre-productifs au niveau opératif. La présence américaine, par son simple poids, transforme la société locale et la puissance employée dans la recherche obstinée de la destruction s’avère aussi souvent un bon recruteur pour l’ennemi. Malgré des propositions alternatives de la part du corps des Marines ou issues des forces spéciales, l’US Army s’avère incapable de sortir de son schéma d’emploi. Le FM 100-5 de 1968 intègre les enseignements tactiques de cette première phase confirmant l’idée qu’il existe un combat « léger » et un combat « lourd ». La contre-insurrection continue cependant à susciter peu de littérature. Le corps expéditionnaire connait à la fin des années 1960 la plus grave crise morale de l’histoire de l’US Army, qui incite à l’abandon de la conscription au profit d’une armée de volontaires.

A l’issue de la guerre d’Indochine, beaucoup d’officiers français ont considéré qu’il s’agissait là d’un type de conflit qui allait se répéter et se sont intéressés à « la guerre révolutionnaire » produisant une abondante littérature sur le sujet. Dans l’US Army, il n’y a rien de tel après la guerre du Vietnam qui est plutôt analysée comme le résultat d’une mauvaise gestion politique. Les esprits se tournent à nouveau vers l’Europe et l’idée d’un affrontement conventionnel avec l’Union soviétique.

Retour aux fondamentaux

On assiste alors à un grand bouillonnement intellectuel conduit à partir de 1973 par le nouveau Training and doctrine command (TRADOC). Pour la première fois, ces réflexions s’effectuent en commun avec l’US Air force où la primauté du Strategic Air Command a été mise à mal par la guerre au Vietnam. La guerre future imaginée est à nouveau un affrontement en Europe contre les forces du Pacte de Varsovie d’autant plus probable que les Soviétiques disposent d’une grande supériorité numérique. Cette supériorité et une série d’innovations techniques et doctrinales leur permettent même d’envisager une « offensive à grande vitesse » jusqu’au Rhin sans emploi d’armes nucléaires. Le TRADOC commence par s’appuyer sur l’exemple de la guerre du Kippour puis sur les combats défensifs allemands de la Seconde Guerre mondiale pour définir une nouvelle doctrine, baptisée Active défense dans le FM 100-5 de 1976. Cette vision, très défensive et méthodique, est très rapidement contestée.

Porté par le mouvement dit de « réforme militaire », qui associe des parlementaires, des industriels et des officiers de l’US Army mais aussi de l’USAF (la « mafia des chasseurs »), le général Starry, commandant le TRADOC, initie le plus profond mouvement de réflexion militaire des Etats-Unis. Les articles mais aussi les livres se multiplient à partir de la fin des années 1970 (Maneuver Handbook de William Lind, American can win de Gray Hart, etc.), aux Etats-Unis mais aussi chez les Alliés, sur le thème de la guerre future en Europe.

Ces réflexions aboutissent au FM 100-5 de 1982 puis à celui de 1986 qui le prolonge en clarifiant la notion, inédite aux Etats-Unis, d’art opératif et introduisant les concepts clausewitziens de ligne d’opérations, centre de gravité, friction et point culminant. Le combat qui est décrit par cette doctrine dite AirLand Battle est très offensif, insistant sur l’action dans la profondeur ennemie, par les feux mais aussi par la manœuvre d’unités infiltrées autonomes. Ce renouveau doctrinal s’appuie sur aussi sur l’apparition d’une nouvelle génération d’équipements (hélicoptères d’attaque AH-64, chars M2, VCI M3, lance-roquettes multiplies mais aussi munitions de précision et nouveaux systèmes de surveillance et de guidage) intégrée dans de nouvelles structures très puissantes : les divisions et les corps d’armée 86.

Le système tactique qui est ainsi développé pour la guerre contre le Pacte de Varsovie présente cependant l’inconvénient d’être difficilement projetable. Une grande partie des forces est donc stationnée en permanence en Europe ou doit rejoindre par air des dépôts d’équipements en Allemagne. Les divisions 86 avec leur dix bataillons blindés-mécanisés lourds ne peuvent en revanche être projetées rapidement dans le reste d’un monde où les crises se multiplient. En octobre 1983, les Américains connaissent une attaque très meurtrière contre leur force stationnée à Beyrouth et l’engagement maladroit sur l’île de la Grenade. Les organisations communistes progressent en Afrique et en Amérique centrale tandis qu’un corps expéditionnaire soviétique combat en Afghanistan et qu’un autre, britannique, vient de reprendre les îles Falklands.

Pour faire face à ces nouvelles menaces sans compromettre la priorité européenne, l’US Army contribue au développement des forces spéciales réunies dans un grand commandement interarmées et surtout crée, à côté du 18e corps aéroportée (101e division d’assaut aérien et 82e division parachutiste), quatre divisions d’infanterie légère de 10 000 hommes équipés de véhicules non blindées. L’opération Juste Cause au Panama à la fin de 1989 est le premier engagement de cette nouvelle force d’action rapide.

Ces évolutions sont intégrées dans le FM 100-5 de 1986 qui distingue trois niveaux d’emploi des forces : haute intensité pour le corps de bataille lourd ; intensité moyenne pour les forces d’intervention rapides et basse intensité qui relève surtout d’une action indirecte (aide aux forces étrangères). Après le désastre de Beyrouth, les missions de maintien de la paix ne sont pas privilégiées. Dans tous les cas, l’action directe des forces n’est jamais envisagée comme prolongée.

L’histoire contredit une nouvelle fois en partie cette vision. Il y a bien une guerre conventionnelle majeure mais celle-ci n’a pas lieu en Europe contre l’URSS, ennemi qui disparaît sans combat, mais contre l’Irak en 1990-91. Les forces légères sont inappropriées pour ce combat, hormis pour une mission de couverture, et il faut des mois pour déplacer les divisions lourdes en Arabie Saoudite. Le combat qui est mené ensuite en quelques jours en février 1991, est assez loin de la souplesse et de la hardiesse prônées par la doctrine AirLand Battle mais il aboutit cependant à une victoire spectaculaire.

De la guerre infocentrée aux Shoura

La doctrine est redéfinie en 1993 à l’aune de l’expérience récente et des évolutions géostratégiques. L’US Army est envisagée comme une force stratégique capable, bien que renonçant aux armes nucléaires, de dissuader et, à défaut, d’intervenir partout dans le monde. On distingue nettement les opérations de guerre des « opérations autres que la guerre », c’est-à-dire, dans la définition américaine, les opérations n’engageant pas de troupes terrestres au combat. Les premières sont partagées en guerre de haute intensité, dont l’opération Desert Storm en Irak est le modèle, et de moyenne intensité ou limitée, comme l’opération Juste Cause à Panama. Les secondes comprennent tout le reste, depuis les raids jusqu’aux opérations de maintien de la paix en passant par l’assistance humanitaire. Dans un retour assumé à la « tradition américaine », et alors que les Etats-Unis bénéficient d’une supériorité militaire écrasante, les opérations ne se conçoivent plus que comme courtes et décisives. 

Une nouvelle fois les choses ne se passent pas comme prévu. L’engagement en Somalie en 1992-1993 témoigne de la difficulté d’obtenir des résultats décisifs dans les missions menées sous l’égide des Nations-Unies. Surtout, les trois guerres menées par les Etats-Unis de 1995 à 2001, contre la république bosno-serbe, la Serbie et l’Etat taliban, s’effectuent pratiquement sans l’US Army. Celle-ci se retrouve victime à la fois de la difficulté à projeter ses unités les plus lourdes et de la vulnérabilité des unités les plus légères alors que l’Air Force et l’US Navy bénéficient de la suprématie aérienne et donnent l’illusion de pouvoir vaincre à distance par les frappes de précision.

La riposte de l’US Army consiste à utiliser à son tour les nouvelles technologies de l’information pour augmenter l’efficience de ses unités (Force XXI). Il devient alors possible, pour la même efficacité, de réduire le volume des unités les plus lourdes afin de les rendre plus projetables. Inversement, les divisions légères sont en partie remplacées par les brigades Stryker, numérisées et montées sur véhicules légers et blindés. Du TRADOC Pamphlet 525-5 Force XXI Operations au FM 3-0 Opérations de 2001(qui remplace les FM 100-5), la guerre envisagée par l’US Army ne change cependant guère de nature. Les combats sont simplement imaginés encore plus souples et plus efficaces grâce à la supériorité informationnelle. Cette vision s’intègre parfaitement dans la Joint Vision 2010, la vision, toute de haute-technologie, de la guerre future par le commandement interarmées (Joint Forces Command) créé en 1999 pour conduire la « transformation » des armées.

L’US Army est de nouveau engagée en Irak en mars 2003 selon un mode opératoire finalement assez peu différent de celui de 1991 mais avec des moyens plus réduits en nombre et un environnement technologique plus sophistiqué. Le résultat est à nouveau spectaculaire puisqu’au prix de pertes réduites, l’ensemble de l’Irak est conquis en un peu plus d’un mois. La guerre change alors de forme et se transforme, comme en Afghanistan, en une lutte de contre-insurrection très éloignée de la Joint Vision 2010 que personne n’a anticipé et pour laquelle les esprits sont peu préparés.

Conclusion

Au bilan, depuis 1945, l’US Army n’a jamais mené la guerre contre les ennemis qu’elle anticipait ou de la manière qu’elle imaginait, à l’exception de l’invasion de l’Irak en 2003. Cette difficulté à prévoir, par ailleurs semble-t-il peu spécifique aux Américains, s’explique d’abord par des facteurs externes, l’US Army ayant toujours eu à s’adapter à la fois aux fréquentes fluctuations de la stratégie nationale américaine et aux réponses stratégiques et tactiques de ses adversaires potentiels. Dans un contexte dialectique, la prospective se heurte bien plus qu’ailleurs au principe d’Heisenberg qui veut que l'expérimentateur modifie forcément l'expérience par son action.

Dans ce cadre invertain, l’US Army a agrandi sa marge d’erreur lorsque, notamment après le National Security Act de 1947 qui délimite précisément les cadres des quatre armées, elle a réduit son champ d’investigation au seul domaine tactique. Le point bas de cette évolution a été marqué par les FM 100-5 de 1968 et 1976 simples collections de procédés tactiques mais sans aucune vision sur la manière dont ils pourraient permettre de gagner la guerre. La marge s’est réduite, lorsque l’US Army est sortie de sa « zone de responsabilité » purement tactique pour aborder aussi une « zone d’intérêt intellectuel » beaucoup plus large. C’est le cas à la fin des années 1970 lorsque le TRADOC aborde le champ de l’art opératif et fait appel à des compétences variées, civiles ou militaires, pour croiser les approches. Dans tous les cas cependant, un puissant biais culturel a toujours orienté les réflexions vers les préférences profondes d’une « manière américaine de faire la guerre » privilégiant nettement la recherche de la destruction totale de la force armée ennemie aux subtilités de l’action au milieu des populations.

Ces erreurs de prévision, plus ou moins fortes, ont toujours pu cependant être compensées, au moins en partie, par une capacité à faire évoluer très vite le modèle de forces existant, grâce à une redondance ou une mobilisation des ressources mais aussi par une culture de l’adaptation et de l’innovation. Il en ressort qu’il est dangereux d’imiter une organisation qui se trompe fréquemment alors qu’on ne dispose pas des mêmes capacités de rattraper ses erreurs.

Pincipales Sources

Military review sur Milindex (CDEF) et Combined Arms Research Library (CARL) Digital Library.
Robert A. Doughty, The Evolution of US Army Tactical Doctrine, 1946-76, University of Michigan Library, 1979.
Richard A. Gabriel, Military Incompetence, Hill and Wang, 1986.
Jonathan M. House, Combined Arms Warfare in the Twentieth Century: Warfare in the Twentieth Century, University Press of Kansas, 2001.
Linn Brian McAllister, The Echo of Battle: The Army's Way of War, Harvard University Press, 2007.
Vincent Desportes, Le piège américain, Economica, 2010.
Antulio J. Echevarria II, Reconsidering the American Way of War: US Military Practice from the Revolution to Afghanistan, Georgetown University Press, 2014.