jeudi 25 août 2016

La guerre d'Algérie et le modèle français de contre-insurrection


Extrait de Stratégique n°93-94-95-96, 2009
Déjà publié en mai 2012

On reparle depuis quelques années d’une école militaire française de contre-insurrection en Algérie pour s’en inspirer dans les conflits en Irak et en Afghanistan ou au contraire pour la vouer aux gémonies comme inspiratrice des méthodes des dictatures d’Amérique latine et d’Afrique centrale. La vérité est qu’il y a surtout eu une conjonction de plusieurs courants de pensée souvent contradictoires qui, au prix de sacrifices considérables (10 morts chaque jour pendant plus de sept ans, 2% du produit intérieur brut par an), est parvenue certes à briser l’organisation militaire du Front de libération nationale (FLN) en Algérie et à obtenir le sentiment d’une adhésion de la population musulmane. Mais ce résultat précaire, rendu inutile par les choix politiques du général de Gaulle et largement mythifié avec le temps, a été acquis au prix d’une profonde crise morale interne et de la dégradation de l’image de l’armée au sein de la nation française. Dans ces conditions, il est apparaît difficile de parler de « modèle » français de contre-guérilla.

Les Africains

Les débuts des conflits au milieu des populations n’ont pas le caractère net des déclarations de guerre. Pour autant, la qualité du diagnostic initial y est essentielle car elle détermine largement le cadre des évolutions futures. Au matin du 1er novembre 1954, après la trentaine d’attentats de la nuit, personne en France ne pense vraiment qu’une guerre vient de commencer. On ne sait d’ailleurs pas si les terroristes sont des communistes, des nationalistes, de simples mécontents ou des gangsters. Le gouvernement hésite donc sur la politique à adopter et se contente d’ordonner aux forces de l’ordre de rétablir la paix publique.

Cette première vision de simple trouble à l’ordre public rencontre alors celle de beaucoup d’officiers de l’Armée d’Afrique, les « Vieux Africains », pour qui « l’arabe ne comprend que la force » et qui selon le colonel Godard « seraient tout à fait aptes à faire face à une révolte du genre de celle d’Abd el-kader » mais ne comprennent pas la guerre révolutionnaire. L’ensemble forme un mélange désastreux. Outre l’arrestation arbitraire de tous les nationalistes modérés (privant ainsi l’exécutif de tout interlocuteur politique et fournissant des centaines de recrues au FLN), les premières opérations conjuguent le principe de « responsabilité collective » (directive du 14 mai 1955) consistant à punir un village abritant des « hors la loi », et le cadre juridique métropolitain pour l’interpellation de ces mêmes HLL, cadre si contraignant qu’il incite à ne pas faire de prisonnier. Si on ajoute l’indulgence vis-à-vis des « ratonnades » des « Européens » et les pratiques policières traditionnellement « musclées », cette guerre sans nom prend d’emblée un tour brutal parfaitement assumé par le général Cherrière, commandant en Algérie, qui annonce : « Nous devons réagir brutalement […] Nous l’avons bien vu lors des massacres de Guelma et de Sétif en 1945. Le général Duval a mis tout le paquet et a maté la rébellion. Nous devons faire de même aujourd’hui si nous voulons éviter une guerre longue ».  

En termes de processus de production d’idées, on peut qualifier cette première approche d’heuristique simple, c’est-à-dire une méthode non élaborée reposant sur des solutions que l’on juge éprouvées. Dans des contextes où les décisions doivent être prises sous contrainte de temps, cette méthode a le mérite de la rapidité, mais huit mois plus tard, malgré l’arrivée de premiers renforts et l’instauration de l’état d’urgence (avril 1955), force est de constater que cette politique dure, qui marquera les pratiques jusqu’à la fin de la guerre, ne donne pas les résultats escomptés. La guérilla prend même de l’ampleur. La phase exploratoire doit donc continuer, en faisant appel cette fois à des heuristiques élaborées, c’est-à-dire fondées sur des corpus de doctrine qui ont fonctionné dans des situations analogues.

Les métropolitains

Le général Lorillot remplace le général Cherrière en juillet 1955. Comme son prédécesseur, il met l’accent sur la destruction des bandes rebelles et réclame pour cela des effectifs beaucoup plus importants. Les débats internes sont difficiles car renforcer l’Algérie ne peut se faire qu’au détriment de la modernisation des forces affectées à l’OTAN mais l’émotion causée par  les massacres du 20 août 1955 dans le Constantinois (une centaine d’Européens et un millier de Musulmans tués) fait basculer le gouvernement. On va passer ainsi de 80 000 hommes en novembre 1954 à 400 000 en août 1956. 

Cet afflux massif a plusieurs conséquences imprévues. Ceux qui ont connu l’isolement de l’Indochine y voient le symbole de l’implication de la nation, mais sans comprendre que cela introduit aussi l’opinion publique et les médias dans un conflit où les intérêts vitaux du pays ne sont pas en jeu. Surtout, ces renforts sont loin de donner le rendement attendu. On est incapable de former, d’armer et d’encadrer correctement ces centaines de milliers d’hommes, souvent peu motivés, qui finissent dispersés dans des états-majors pléthoriques ou dans les innombrables demandes de protection locales. Cette médiocrité générale se traduit finalement par 8 000 morts par accidents divers (de tir en particulier) et à peu près autant dans les combats que nous subissons (embuscades, coups de main de nuit, etc.). Des ressources financières considérables sont ainsi absorbées, qui auraient plus utiles ailleurs, notamment dans l’aide à la population musulmane, et au bilan, les effectifs des unités qui manœuvrent réellement restent inférieurs à celui des rebelles (15 000 contre 20 000 environ en 1956).

Qui plus est, ces divisions ont du mal à se débarrasser des habitudes de métropole et d’Allemagne. Le général Lorillot a imposé le bataillon comme pion tactique de base et les opérations de ratissage de 1955-1956 se limitent le plus souvent à des allers-retours de colonnes motorisées incapables d’accrocher les petites bandes de rebelles. En désespoir de cause, ne parvenant pas à distinguer les combattants des civils, on décide de créer des « zones interdites » à la population, dans lesquelles tout Musulman sera forcément un fellagha.

Ces façons de faire désespèrent les vétérans d’Indochine. En 1956, le colonel Trinquier écrit au général Salan :

Depuis deux ans on tâtonne ; il faudra encore deux ans pour redécouvrir et mettre au point des méthodes pourtant connues […] Beaucoup de gens m’avaient dit : « Rien de ce que vous avez fait en Indochine ne pourra s’appliquer en AFN, le terrain, le milieu, les conditions de la lutte, tout est différent. » Or, rien n’est plus faux, mais il faudrait dans la masse des renseignements tirés d’Indochine déterminer ceux qui peuvent s’appliquer ici. Or je ne pense pas que quelqu’un ait même essayé de faire ce travail.

Salan lui répond : 

Le plus grave défaut de notre armée actuelle, c’est qu’elle travaille trop ! Tous les bureaux sont noyés sous la paperasse ! Nos chefs, trop absorbés par des questions secondaires, n’ont plus le temps de réfléchir et de penser aux questions importantes. Ils ne dominent plus aucun problème. En dépit des déclarations officielles, on est partout sur la défensive. Malgré nos grands moyens, nous parons simplement les coups comme nous pouvons, mais toujours à courte vue, dans l’immédiat.

Les coloniaux

Au même moment, un autre courant considère que le véritable enjeu n’est pas la destruction des katibas mais le contrôle de la population musulmane selon le principe qu’une fois ce contrôle obtenu, le « poisson » guérillero, privé d’eau, ne pourra survivre. Ce courant lui-même comprend deux branches distinctes.

La première, dans la tradition des bureaux arabes et très inspirée des méthodes de Gallieni et de Lyautey, s’efforce de pallier la sous-administration et la misère de la population musulmane grâce  à des sections administratives spéciales (SAS) constituées d’un officier, d’un sous-officier, d’une trentaine de harkis et de plusieurs spécialistes civils ou militaires (médecin, instituteur, comptable, infirmière, radio, etc.). Les premières SAS sont créées en mai 1955 dans les Aurès-Nementchas, sur l’initiative du général Parlange puis l’expérience est étendue à l’ensemble de l’Algérie par le ministre Soustelle contre l’avis de nombreux « Européens » et même de militaires qui voient là une dispersion des efforts sur une mission bien peu guerrière.

Au bilan, pour un investissement limité et des pertes assez faibles (82 officiers et sous-officiers SAS sont assassinés), les 700 SAS s’avèrent un redoutable instrument de lutte contre le FLN grâce au contact qui est renoué avec la population et la source de renseignement qui en découle. Pourtant, cette expérience ne pouvait qu’échouer au regard de l’ampleur de la tâche, de son insuffisance à contre-balancer la peur inspirée par le FLN, de son incompatibilité avec les pratiques militaires dures mais aussi de la contradiction entre cette vision d’intégration totale des Musulmans et celle des deux « états finaux recherchés » à partir de 1958 : l’ « Algérie française (sous domination européenne) » ou l’indépendance. Pour plus de prudence, les SAS sont « démilitarisées » à partir de 1960.

Un second groupe d’officiers prend pour modèle le Viet-Minh, dont ils ont pu mesurer l’efficacité. Eux-aussi estiment que la population musulmane est le « centre de gravité » mais leur combat contre le communisme a introduit des biais dans leur raisonnement. Le premier est qu’ils considèrent que le conflit en Algérie s’inscrit dans le cadre d’une guerre subversive mondiale. Cela les conduit à nier la part de nationalisme dans le combat des rebelles et surtout à considérer que si l’Algérie devient indépendante, c’est la France elle-même qui devient menacée. Le deuxième biais est que, selon eux, la peur inspirée par le rebelle ne peut vraiment être combattue que par une contre-peur plus puissante.

L’arrivée du général Salan en décembre 1956 et la victoire sur le terrorisme à Alger au printemps 1957 donnent une grande extension à cette « guerre psychologique » ou « révolutionnaire ». Les grandes opérations sont délaissées au profit d’une pression permanente sur la population (présence dans les villages, fouilles des gourbis, interrogatoires « poussés à fond » de Musulmans pris au hasard [Directive de janvier 1957] ) qui est elle-même largement regroupée dans des camps afin de mieux la contrôler. Une fois la contre-peur établie, l’étape suivante consiste à marteler un message politique élaborée par le 5e bureau par tous les moyens possibles de la « propagande blanche » (revues, bandes dessinées, tracts, haut-parleurs, etc.), puis à compromette le maximum de Musulmans en les intégrant dans des organisations d’anciens combattants, de jeunes, de femmes, etc. Là où les SAS voulaient conquérir les cœurs, les 5e bureaux recherchent la domination des esprits.


Les léopards

L’arrivée au pouvoir du général de Gaulle sonne le glas de la guerre psychologique. De Gaulle lui-même considère ces théories comme puériles (« Foutez-moi la paix avec votre guerre subversive. On ne peut à la fois manier la mitraillette, monter en chaire et donner le biberon »)  et en 1960 Pierre Messmer, ministre des Armées, supprime les 5bureaux et le Centre interarmées de guerre psychologique
(« hiérarchie parallèle de commissaires politiques »). Le sort des populations sera repris en compte par les services civils de l’Etat en application du plan de Constantine.

Le nouvel exécutif suit en cela beaucoup de chefs militaires qui sont exaspérés d’être devenus « les domestiques à la botte des 5e bureaux […] suprématie du territorial sur l’opérationnel » (colonel Langlais alias Simplet dans la Revue militaire d’information) et qui, à la fin de 1958, sont heureux de voir le nouveau commandant du théâtre, le général Challe, redonner la priorité à la destruction des bandes rebelles. Il est vrai qu’en trois ans les procédés de combat ont considérablement évolué, en grande partie sous l’influence des parachutistes qui, les premiers, comprennent qu’on ne combat bien une guérilla qu’en l’imitant. Bien mieux équipés et encadrés que les unités de secteur, les dix régiments parachutistes développent au prix fort (100 à 200 morts par corps) un combat d’infanterie légère fait de traque à pied et de combat rapproché. Ces méthodes sont dopées par la combinaison étroite avec l’action de la première flotte aérienne « anti-insurrectionnelle » de l’histoire combinant le très moderne (les hélicoptères) et les « rétro-évolutions » (les avions d’appuis feux à hélices).  Ces méthodes font école, les « commandos » se multiplient, des régiments s’allègent et la masse de manœuvre à la disposition du général Challe, nouveau commandant en chef en décembre 1958 s’accroît jusqu’à 50 000 hommes. Le général Challe redonne la priorité à la recherche et destruction des bandes rebelles sur le quadrillage et entreprend de grandes opérations de nettoyage d’Ouest en Est et qui vont durer presque deux ans.

Après plus de trois ans de tâtonnements, la phase exploratoire semble enfin déboucher sur une véritable analyse opérative et faire place à la phase d’exploitation d’un paradigme à peu près établi. Pour autant, les succès et les erreurs passés ne sont pas abolis dans les mémoires de la population ou des militaires. Le plan Challe ne fait d’ailleurs pas forcément l’unanimité parmi ces derniers, notamment chez les tenants les plus durs de la guerre révolutionnaire. Pour le colonel Argoud,

Le général [Challe] aborde le problème avec une optique d’aviateur. Il n’a de la guerre révolutionnaire qu’une connaissance livresque. Il n’a en pas saisi la philosophie. Réagissant en technicien, il ignore les problèmes de la troupe, de la population. Il est confirmé dans cette attitude par son entourage, composé d’une majorité d’aviateurs et d’officiers d’état-major de type classique […] Lancée sur un objectif secondaire [la destruction des bandes], sa manœuvre ne put donner que des résultats partiels. 

Les tenants de l’approche « populo-centrée » constatent qu'en effet l’armée de libération nationale est réduite de moitié et, asphyxiée entre les barrages sur les frontières du Maroc et de la Tunisie mais aussi que cette destruction n’aurait pu se faire sans l’accélération de la politique de regroupement des populations rurales, qui finit par toucher 2,3 millions de personnes (plus d’un quart de la population musulmane). Ce qui aurait pu être admissible si la France avait fait l’effort nécessaire pour faire vivre dignement cette population, devient honteux et même contre-productif lorsque ces populations sont laissées dans un état misérable, ce qui est le cas le plus fréquent. Le 22 décembre 1960, le général Parlange, créateur des SAS et inspecteur des camps de regroupement, demande à être démis de ses fonctions constatant le décalage entre le rythme de formation des camps et celui des fonds qui leur sont alloués.

Les Musulmans

En 1960, la grande majorité de la population musulmane est dans la position du chat de Schrödinger, de gré ou de force à la fois proche des Français et du FLN. Nombre de familles ont d’ailleurs simultanément un homme dans les harkis et un autre parmi les rebelles. Chaque camp peut donc revendiquer en toute bonne foi la victoire dans « la bataille des cœurs et des esprits ». Comme dans la fausse expérience de Schrödinger, il faut alors l’apparition d’un révélateur, politique cette fois, pour dénouer cette contradiction cachée.

Dans les conditions politiques du début des années 1960, ces révélateurs se limitent à l’indépendance de l’Algérie ou l’engagement massif de la France dans l’intégration totale des Musulmans. Finalement, le résultat politique de la victoire militaire du plan Challe n’est que de pouvoir placer ce choix entre les mains de l’exécutif français et non celles du FLN. Or le général de Gaulle a fait son choix depuis longtemps mais il n’a pu le dévoiler plus tôt tant l’action militaire était devenue la continuation d'une vision autonome, floue et rétrospectivement peu réaliste mais suffisamment puissante pour lui donner un axe et le sentiment d’approcher la victoire. En prenant de la cohérence, l’action militaire s’est elle-même piégée dans un sentier qui ne l’amenait pas dans la direction du réalisme politique à long terme du général de Gaulle. Dès lors le drame était inéluctable.


Il est possible de s’enorgueillir d’avoir tué plus de 150 000 combattants rebelles et de considérer qu’ainsi les militaires français ont rempli leur mission, avant d’être trahis par l’échelon politique, version française du « coup de poignard dans le dos » allemand. Mais on peut se demander aussi comment ont pu apparaître 300 000 combattants volontaires dans une population de 8 millions de Musulmans, qui elle-même va subir des pertes équivalentes en proportion à celles de la population française pendant la Première Guerre mondiale. Une telle proportion de volontaires en Afghanistan donnerait actuellement plus d’un million de combattants rebelles.

Le FLN menait effectivement une guerre psychologique auprès de la population musulmane et de l’opinion publique française. Mais dans ce type de guerre, qui est avant tout une confrontation de projets politiques dans le cadre d’une sorte de campagne électorale violente, les différents gouvernements français n’ont jamais pu proposer quelque chose de vraiment réaliste qui puisse à la fois s’opposer à la vision du FLN et guider l’action militaire. D’un autre côté, celle-ci, par ses erreurs de perceptions, l’errance des conceptions et l’incapacité à conjuguer la lutte contre les rebelles avec une action cohérente auprès de la population, a contribué aussi à ce que le FLN gagne la bataille des esprits, sinon celle des cœurs. Rétrospectivement, il semble que plus que de « système » cohérent de contre-insurrection, il vaille mieux parler de « schizophrénie tactique » dont la face sombre a été à la fois refoulée par l’institution militaire et régulièrement mise en avant par tous ceux qui veulent se faire une gloire universitaire ou politique facile. 

lundi 22 août 2016

Théorie de la section d'infanterie

Ma vraie compétence, c'est le combat d'infanterie. Je l'ai pratiqué avec passion pendant dix-sept ans de chef de groupe à commandant de compagnie. Je livre ici simplement mes réflexions sur la manière dont il est possible d'augmenter de manière très simple et peu coûteuse les capacités de la section d'infanterie. J'ai déjà évoqué tout cela de manière éparse dans ce blog. Théorie de la section d'infanterie en est la synthèse en 16 pages. On peut la trouver sur Amazon en format Kindle (ici). Ce format est lisible aussi sur ordinateur avec un logiciel gratuit disponible sur Amazon. 

J'avais décrit par ailleurs l'expérience opérationnelle très spécifique de la lutte contre les snipers dans la ville de Sarajevo en 1993 durant le siège (ici.)




La série "Nouveaux conflits" reprend et développe mes analyses sur les conflits des années 2000. Chacune de ces notes fait environ 20 pages et 10 000 mots. 

Le dernier document est consacré aux évolutions stratégiques, opérationnelles et tactiques en Syrie et en Irak de 2011 à février 2016. (disponible ici sur Amazon).


Les premiers numéros étaient consacrés aux évolutions stratégiques et tactiques durant la guerre en Irak (2003-2009) (iciet aux conflits entre Israël et le Hamas (2008-2014) (ici).





Tous ces travaux sont disponibles aussi en format pdf (ou Word sur demande) à goyamichel@gmail.com et au prix qu'il vous plaira (bouton paypal en haut à droite sur ce blog), si cela vous a intéressé. Toutes les remarques et corrections sont les bienvenues.  





mardi 9 août 2016

La levée en masse en plastique

Il existe fondamentalement deux approches du rôle des citoyens dans la défense de la nation. La première, reprenant la vieille équivalence tribale entre homme libre et guerrier, considère que la guerre est l’affaire de tous, au moins de ceux qui ont quelque chose à défendre. La seconde estime au contraire qu’il s’agit d’un monopole d’Etat assuré par ses services professionnels. Hormis les volontaires pour intégrer ces services, les citoyens sont démilitarisés et contribuent indirectement à la défense par le biais de l’impôt.

La France relève plutôt de cette deuxième tradition. La tradition germanique de la mobilisation par transformation des hommes libres en guerriers, impossible à maintenir aussi bien pour les grandes expéditions carolingiennes (trop loin, trop long) que pour la défense contre les raids (pas assez rapide) a fait d’abord place à un découplage entre une caste aristocratique professionnelle et un roi légitime mais sans grand autorité. Le peuple est alors exclu de la chose militaire, guerrière ou sécuritaire, hormis par le biais parfois des « levées », au rôle marginal, et des milices bourgeoises qui apparaissent avec le mouvement communal. La trajectoire politique est ensuite celle d’un affermissement de l’autorité du roi, qui reprend progressivement à l’aristocratie le monopole de l’emploi de la force, mais qui n’a pas pendant longtemps suffisamment de pouvoir de coercition pour imposer, ou réimposer, une forme de service obligatoire à un peuple très réticent. Les différentes formules envisagées, depuis les francs-archers jusqu’aux milices de Louvois en passant par les légions de François 1er, finissent toutes par être contournées et vidées de leur contenu par les communautés locales. Celles-ci préfèrent plutôt payer l’impôt et il est finalement plus facile pour le roi de France de faire appel à des mercenaires. L’armée d’Ancien régime est ainsi un mélange de partenariats « public-privé » faits de licences de commandement (la noblesse doit payer pour remplir son obligation de servir) et de soldats volontaires « recrutés dans la partie la plus vile de la nation » ou, largement, à l’étranger (une recrue de moins pour l’ennemi, un Français sauvé). L’homme du peuple volontaire est considéré comme un être dépolitisé et dépourvu de vertus militaires qu’il faut « dresser » longuement, et surveiller étroitement, pour en faire un rouage du champ de bataille.

La France révolutionnaire innove en changeant le regard sur les gens du peuple et en disposant d’un beaucoup plus grand pouvoir de coercition. Avec elle apparaît, par la loi de 1798, la conscription obligatoire. Celle-ci est cependant impossible à réaliser entièrement de crainte de paralyser économiquement le pays et surtout de susciter de fortes réticences qui tournent parfois en révoltes. On procède donc par tirage au sort et on continuera à faire de même, avec quelques variations, jusqu’à la mise en place véritable d’un service universel en 1905. Pour rendre ce système plus supportable par la bourgeoisie, on admet aussi la possibilité d’une exemption pour les « mauvais numéros » moyennent paiement d’un remplaçant puis directement à l’Etat d’une taxe. La bourgeoisie française en revanche crée la garde nationale, à partir de milices communales et plus particulièrement celle de Paris. La mission de cette Garde nationale, composée de volontaires susceptibles de payer des impôts et de financer leur équipement, est d’assurer le maintien de l’ordre, initialement sur réquisition départementale ou communale. Il s’agit surtout de surveiller à la fois le roi et les débordements possibles du peuple.

Cette conception du service des armes, « différenciée » selon les missions (maintien de l’ordre, guerre) et les classes sociales (encadrement militaire noble ou bourgeois imitant la noblesse, service forcé de paysans tirés au sort, milices bourgeoises) prend fin avec la IIIe République. La garde nationale qui s’avère être surtout une milice politique qui fait, conteste et parfois défait les régimes est détruite en 1871 puis dissoute. Depuis longtemps déjà, les missions de maintien de l’ordre étaient assurées par l’armée, ce qui pose aussi d’autres problèmes, en particulier avec les grands mouvements sociaux du début du XXe siècle. L'armée française s'en trouve grandement affaiblie, aussi, dès la fin de la Grande guerre, s’efforce-t-on, hors situation de grande ampleur, de l’exclure de ce champ de mission au profit d’unités spécialisées  issues de la gendarmerie puis de la police nationale. Sur le modèle  prussien et parce que la France est désormais capable de supporter cela économiquement et psychologiquement, le système militaire français est fondé pour le service en Europe sur le principe d’une armée d’active de conscription renforçable massivement par les réserves et pour le service hors d’Europe sur une armée professionnelle, en partie recrutée localement.  

Ce système est détricoté avant même la fin de la Guerre froide. En 1990, il n’y a plus que la moitié des hommes d’une classe d’âge a effectué le service militaire et aucune femme (hormis une toute petite poignée de volontaires). Avec une proportion d’un quart de classe d’âge, on se trouve au niveau des périodes des tirages au sort et les « bons numéros » sont à nouveau largement dans les classes supérieures. Avec la fin de la menace soviétique, on s’empresse ensuite de détruire tout le système de remontée en puissance (il y avait 3 millions de réservistes disponibles en 1990 avec les équipements adéquats, 28 000 aujourd’hui) puis de « suspendre » le système militaire. La distinction entre les forces de conscription destinées à combattre aux frontières et les forces d'intervention, professionnelles, destinées à combattre partout n'existe plus puisque seules subsistent ces dernières. On remonte ainsi le temps pour revenir à l’armée d’Ancien régime mais sans ses princes courageux.

Et voilà maintenant que l’on se pose quelques questions en constatant les limites opérationnelles, sécuritaires et même sociales de ce modèle alors que nous sommes en guerrecontre les organisations djihadistes. On pourrait se demander pourquoi avec un budget annuel de 31 milliards d’euros et 209 000 militaires, nous avons un impact aussi limité sur des organisations de quelques dizaines de milliers de combattants légèrement armés. On préfère s’interroger sur la densité de protection des sites et des personnes en métropole. Pour, apparemment (ce n'est pas très clair) résoudre ce problème, le Président de la République lance un appel à l’engagement dans les réserves opérationnelles et évoque même le retour à une garde nationale. Tout cela ne paraît pas pour l’instant pas très sérieux, si on appelle sérieux quelque chose à la hauteur de ce que l’on annonce. Cette « levée en masse » est très probablement une levée en masse en plastique.

Rappelons-le, il y a deux manières de faire la guerre : avec les moyens actuels ou en mobilisant massivement de nouvelles forces. Dans le premier cas, on considère que le rapport de forces est suffisant pour ne pas avoir à changer notre modèle, hors quelques ajustements, et donc par voie de conséquence la société. Dans le second, on considère qu’on ne pourra l’emporter sans monter grandement en puissance et se transformer. Nous sommes actuellement dans le premier cas mais avec un discours qui laisse croire que nous sommes dans le second. On fait semblant de tout changer pour que rien ne change vraiment. Si l’ambition est d’augmenter le budget des réserves de quelques dizaines de millions d’euros (l’opération Sentinelle coûte à elle seule trois fois le budget des réserves militaires) et de faire passer, en 2019, le nombre de réservistes présents chaque jour sur le terrain ou dans les états-majors de 500 à 1000, il ne s’agira que de l’augmentation de la taille de la goutte d’eau.

Maintenant si l’objectif est d’assurer une capacité de réaction en quelques minutes, voire quelques secondes, sur toute attaque sur le territoire national, alors il faut changer radicalement de regard sur le rôle des citoyens dans la défense de la cité. On peut accélérer les procédures des unités d’intervention et en augmenter le volume, cela restera forcément insuffisant. La seule solution est d’augmenter considérablement le nombre de citoyens armés (et évidemment compétents) et donc, le maître mot est là, de leur faire confiance, ce qui va à l’encontre des habitudes françaises. Cela passe par un meilleur équipement de tous les policiers et gendarmes, sans doute aussi par une meilleure formation au tir. Cela passe forcément par l’emploi d’agents de sécurité armés. Cela passe enfin par l’autorisation du port d’armes à tous ceux qui présentent des garanties de compétence et de fiabilité. En regardant une plage du Sud-Ouest de la France cet été, je n’ai pas pu m’empêcher de constater qu’il n’y avait strictement rien (ou alors c'était bien dissimulé) qui pourrait couper court à une attaque du type de celle de la plage tunisienne de Sousse en juin 2015 (et là pas d’excuse de la surprise, cela a déjà été fait). Dans le secteur, nous étions sans doute un certain nombre à avoir l’expérience du combat sans avoir le droit de porter une arme (et même dans mon cas, sans avoir même le droit par statut de rejoindre la réserve opérationnelle numéro 1). Pourquoi donc ne pas accorder cette autorisation de porter et d'utiliser des armes, outre les policiers et gendarmes hors service, aux militaires en activité ou membre de la réserve opérationnelle n°1 et même n°2 (les « rappelables », 98 000 anciens soldats et 28 000 gendarmes) et au-delà. On m’a fait confiance pendant des dizaines d’années avant de me la retirer d’un seul coup. Je suis même prêt, dans l’esprit des citoyens romains, à payer moi-même mon équipement. On évoque le cas d’Israël mais il y a dans ce pays, un civil adulte sur dix qui dispose d’une autorisation de port d’armes.

Tout cela a bien sûr un coût, pas forcément très important pour l’Etat, l’appel aux citoyens volontaires et motivés étant toujours historiquement la formule du meilleur rapport coût/efficacité. Bien sûr, il y aura sûrement quelques accidents, pertes et vols d’armes, voire des meurtres (dont la plupart aurait eu lieu de toute façon, avec ou sans arme à feu). On tolère bien cela avec les armes de chasse (car paradoxalement du fait de la chasse la France est aussi un des pays au monde où on tolère le plus d’armes à feu par habitant), pourquoi ne le tolère pas pour assurer la sécurité ? Parce que nous sommes prisonniers de la méfiance de l’Etat envers les citoyens. Il ne s'agit pas de laisser s'armer n'importe qui comme aux Etats-Unis avec les résultats que l'on connait mais de faire confiance envers des citoyens à la compétence reconnue et contrôlée. Précisons que cette compétence, qui induit la capacité à tuer au milieu d'une situation complexe, va bien au-delà de la simple technique de tir. 

Encore une fois, on peut considérer que la menace est mineure et gérable. La guerre fait finalement moins de morts que la moyenne annuelle de 800 meurtres. Dans ce cas-là, on continue à lentement améliorer les choses sans rien changer fondamentalement. La réduction du déficit budgétaire reste prioritaire sur la guerre. C'est un choix possible, qu'il faut assumer. Maintenant, si on souhaite effectivement comme l’a promis le Président de la République « mettre en oeuvre tous les moyens pour détruire l'armée des fanatiques » alors il faut accorder les actes aux paroles, et pas simplement changer les mots lorsqu’on ne veut pas changer les choses. 

vendredi 5 août 2016

L’armée française en Afghanistan-Le Génie au combat (2001-2012). Un livre de Christophe Lafaye

Après les combats, les soldats ont souvent l’habitude de se réunir et de parler, de raconter les événements tels qu’ils les ont vécus. C’est une manière d’évacuer un peu de stress mais aussi de comprendre enfin ce qui s’est passé et quel a été leur rôle. Les erreurs y sont mieux comprises et souvent excusées, les comportements courageux y sont reconnus par les camarades. Cette reconstitution historique est importante mais seulement à cette échelle. Les unités et corps de troupe font la même chose pour raconter une opération passée, sous forme d’exposition photos dans les couloirs par exemple ou de livres souvenirs. Il n’en est rien en revanche au niveau de l’institution militaire elle-même toujours incapable, plus de cinquante ans après le début de l’ « ère des opérations », de faire un récit officiel, public et détaillé d’une seule d’entre-elles. Le « devoir de mémoire » ne s’applique visiblement pas à l’action des soldats.

Après les opérations au Tchad, à Beyrouth ou en Ex-Yougosolavie pour ne citer que les plus meurtrières, c’est désormais la guerre menée par la France en Afghanistan qui est en train de s’effacer de la mémoire de la nation sinon de celle des dizaines de milliers d’hommes et de femmes qui l'ont vécu. Il y a eu certes des témoignages, souvent très forts, de soldats sur leur engagement mais sans décrire l’ensemble de la guerre. Il y a eu aussi quelques travaux universitaires mais qui ne décrivait au contraire que rarement le  détail des opérations militaires. Le livre de Christophe Lafaye, qui est également une thèse d’histoire récompensée par le prix de l’histoire militaire 2014, vient faire le lien entre ces approches. L’armée française en Afghanistan apparaît ainsi comme un travail unique et précieux, combinant la rigueur scientifique et la connaissance empathique de l’auteur, officier de réserve au 19e régiment de génie, pour son sujet.

Voici donc le premier récit complet et chronologique (c’est de l’histoire) de l’engagement français en Afghanistan de 2001 à 2012, dans un aller-retour permanent entre la description politique et stratégique du conflit et l’action des unités sur le terrain, au moins celle de l’armée de terre et plus précisément celle de l’arme du Génie. C’est son premier mérite. Le principal reste cependant la description précise du combat ingrat, difficile et trop méconnu de ces combattants de la menace invisible. Car dans ces combats dits asymétriques où l’adversaire ne peut affronter trop ouvertement et trop longtemps une puissance de feu très supérieures à la sienne, c’est dans la complexité du terrain et de ses interstices qu’il mène souvent son combat, à base de pièges et autres engins explosifs improvisés d’une infinie variété, combinés ou non à des embuscades. Dans ce combat de l’ombre, où les hommes affrontent autant, sinon plus, les objets que les hommes, combat méticuleux, précis, méthodique, les sapeurs ont le premier rôle et c’est un rôle dangereux, comme en témoigne la longue liste des tués et blessés de cette arme. Le déminage, s’il a pris une dimension particulière en Afghanistan, n’est pas pour autant la seule mission du Génie. Les sapeurs français ont aussi beaucoup construit pour protéger les forces ou pour aider la population, multipliant ainsi encore les occasions de sauver les vies au péril de la leur. Christophe Lafaye met tout cela parfaitement en lumière mais ce n’est pas tout. L’histoire du Génie en Afghanistan, comme celle des autres armes, c’est aussi une histoire de l’adaptation permanente, en particulier à partir du déploiement en Kapisa-Surobi en 2008, sous contrainte de ressources rares et d’intrusion politique abondante, face à un adversaire aussi imaginatif qu’agressif. On voit ainsi se succéder souvent sur l'initiative de quelques experts les innovations organisationnelles, les introductions de nouveaux équipements, l’évolution des méthodes et la formation d’un capital d’expérience aussi remarquable que finalement fragile tant il peut être perdu facilement.

Christophe Lafaye ne rend pas ainsi seulement un hommage, aux sacrifices des sapeurs, il le rend aussi à l’intelligence. Ce livre est en lui-même un recueil de tous les efforts et tâtonnements par lesquels il a fallu passer pour parvenir à l'excellence. Il constitue donc aussi un instrument de maintien de ce même capital lorsque tous ceux qui ont contribué à le constituer seront partis. Il est ainsi important à plusieurs titres.


Christophe Lafaye, L’armée française en Afghanistan-Le Génie au combat (2001-2012), CNRS/DMPA ministère de la Défense, Paris, 2016, 502 pages. Préface du général Jean-Louis Georgelin, ancien Chef d’état-major des armées (2006-2010).

jeudi 4 août 2016

Un séjour exceptionnel pour les passionnés d’histoire : La Bosnie-Herzégovine 20 ans après Dayton

Le 14 décembre 1995, sous l’égide des États-Unis, sont signés à Paris les accords de Dayton. Après quatre ans de guerre, les armes se taisent enfin en Bosnie-Herzégovine. L’objectif des accords est double : l’arrêt des combats et la construction d’un état viable et souverain.

Qu’en est-il aujourd’hui, plus de vingt ans après la fin des combats et quels enseignements tirés de ces évènements historiques pour la compréhension de nombreuses situations conflictuelles actuelles.

Satori World Travel vous convie à un séjour exceptionnel à la découverte de la ville de Sarajevo et des lieux de mémoire du conflit bosniaque (1992 – 1996).

Accompagné par Michel GOYA – ancien colonel de l’armée française qui fut affecté avec ses casques bleus de la FORPRONU à Sarajevo à partir de 1993 – vous découvrirez les traces de ce conflit qui embrasa l’ex-Yougoslavie. Vous rencontrerez des témoins, visiterez les lieux de mémoire, et découvrirez le récit d’un des plus long siège de l’histoire contemporaine.

Genèse des guerres en ex-Yougoslavie, déroulement du conflit bosniaque, récit du siège de Sarajevo, intervention des instances internationales, perception médiatique du conflit, objectif des accords de Dayton et situation actuelle du pays … autant de questions qui seront débattues lors de nos conférences et de nos visites sur place.

De Sarajevo à Mostar, en passant par Srebrenica, vous découvrirez la Bosnie d’hier et d’aujourd’hui qui, entre devoir de mémoire et volonté d’aller de l’avant, tentent de tourner la page et de se développer.

Ce séjour exceptionnel est une véritable immersion au cœur de notre Histoire contemporaine.

Prochains départs :

03/09/2016 au 10/09/2016 – Tour guidé par le colonel Michel Goya Casque bleu à Sarajevo 93-94
01/10/2016 au 08/10/2016 – Tour guidé par le colonel Michel Goya Casque bleu à Sarajevo 93-94

10/09/2016 to 17/09/2016 – English tour guided by a British Journalist covering Bosnian War 92-95
08/10/2016 to 15/10/2016 – English tour guided by a British Journalist covering Bosnian War 92-95