jeudi 16 avril 2015

Lost in translation...ou "on espère que l'on n'envisage quand même pas d'abandonner nos interprètes afghans"

En France, on sait être grand, on sait aussi être mesquin. Après la bataille de Dien Bien Phu, quelqu’un avait proposé d’accorder symboliquement le brevet parachutiste aux « volontaires d’un saut » pour aller combattre avec leurs frères d’armes. Il lui fut répondu que ce n’était pas possible car ils ne remplissaient pas les critères administratifs.

C'est à peu près ce que l'on répond actuellement aux 800 auxiliaires locaux qui nous ont aidé en Afghanistan et qui sont désormais, pour la plupart, en danger de mort après notre départ. Désignés comme traîtres par les Taliban et leurs alliés, ils sont régulièrement victimes d'agressions. Pourtant, alors que les Britanniques ont déjà accordé plus de 600 visas, nous n’en avons donné que 73, abandonnant les autres à leur sort pour d’obscurs prétextes administratifs. 

Il n'est donc pas inutile de rappeler que ne sommes pas obligés de faire de l'abandon des auxiliaires locaux de notre armée une tradition française.

dimanche 12 avril 2015

La France a-t-elle vraiment une stratégie face à l’ennemi jihadiste ?

Qui se souvient encore du Livre blanc de la défense et de la sécurité nationale de 2013 ? De celui de 2008 et de sa réactualisation pré-électorale ? Soyons réalistes personne n’y fait plus référence et pour une raison simple : voulant coller au contexte géopolitique du moment, ces documents ne sont valables que le temps de l'arrivée du premier événement imprévu (« cygne noir »). A cet égard, le record de faible longévité appartient sans aucun doute à celui de 2008 publié quelques semaines avant le début de la crise financière. Cela n’a pas empêché de mettre en œuvre à sa suite une loi de programmation dont évidemment personne ne pouvait ignorer qu’elle ne pouvait être respectée. On en a quand même conservé les éléments calamiteux pour notre outil de défense comme les 54 000 suppressions de postes pour économiser (en vain)…3 % du financement de la LPM. On a même trouvé le moyen de sécréter ainsi des « cygnes noirs » internes avec le logiciel Louvois et les bases de défense prouvant ainsi qu’il n’était même plus besoin d’ennemis pour se faire mal. Cette politique sans vision stratégique a été rééditée en 2013 avec les mêmes médiocres résultats.

Il n’est donc pas inutile de rappeler cette évidence qu’une stratégie nationale, ou grande stratégie, ne consiste pas à s’adapter à un contexte mais à le changer à son profit, qu’elle ne se limite pas à définir un contrat chiffré de moyens à déployer mais à déterminer comme parvenir à ce changement politique face à des rivaux et surtout des ennemis, actuels ou potentiels. Ce n’est pas non plus parce que nous ne voulons pas d’ennemis que nous n’en aurons pas. Pour les groupes, groupuscules et individus isolés du jihadisme international, il n’y a en tout cas aucun doute : la France est bien un ennemi majeur et la guerre a été déclarée par eux depuis longtemps.

On peut considérer cela avec un certain dédain, les victimes du terrorisme ne représentant après tout qu’une très faible part des 20 000 meurtres commis en France depuis vingt ans, et se contenter d’un traitement policier. Il faut se demander dans ce cas pourquoi on a fini par engager contre cette menace faible autant de forces militaires que contre l’Irak après son invasion du Koweït en 1990. Ce déploiement correspond d’ailleurs au fameux contrat opérationnel prévu par le livre blanc pour un engagement majeur. Dans ces conditions, soit le principe du contrat opérationnel est inutile (ce que je crois), soit c’est effectivement un engagement majeur et il faut alors peut-être imaginer comment nous allons l’emporter, autrement-dit établir une vraie stratégie.

Il semble pour l’instant se dessiner l’idée d’une résistance (containment) et d’appuis aux forces locales, en liaison avec des alliés, américains en premier lieu, en espérant que ces forces locales vont-elles-mêmes éliminer le problème. C’est clairement une stratégie a posteriori imposée par les faits plus qu’une réelle réflexion à long terme.

Est-ce efficace ?

Considérons d’abord l’adéquation avec les moyens. On a déjà considéré à plusieurs reprises la « baisse de la garde » depuis la fin de la guerre froide. Rappelons une nouvelle fois que si on faisait le même effort de protection (défense, justice, diplomatie, intérieur, services de renseignement) des Français qu’en 1990, on dépenserait pour cela chaque année environ 80 milliards d’euros et non 40. Toutes choses égales par ailleurs, on peut imaginer que les choses seraient ou auraient été plus favorables. Le budget n’est évidemment pas tout et force est de constater aussi que s’il y a eu évolution (souvent en réaction) de certaines méthodes et moyens, l’outil de défense reste encore bien plus adapté à un conflit interétatique qu’à la lutte contre des organisations non-étatiques. La distribution des forces pose également problème A force de vouloir être présent partout, pour des raisons souvent diplomatiques, on en vient à être tactiquement suffisants nulle part. On peut s’interroger dans les conditions actuelles sur le maintien d’une force dans la FINUL ou l’engagement incertain en Centrafrique alors même que les opérations se poursuivaient au Sahel. On peut se demander si les forces aériennes au Moyen-Orient ne seraient pas plus utiles au Sahel. Oui, mais voilà, de la même façon qu’on empilait les opérations, on empile aussi les rigidités. On a ainsi le sentiment permanent d’une impossibilité d’inflexions importantes (vraiment importantes, pas l’achat de quelques engins) dans l’adaptation du modèle de forces à l’ennemi, un peu comme lorsque le Président du conseil Laval s’accrochait en 1935 à la politique d’austérité et réduisant les effectifs militaires alors même que l’Allemagne nazie réarmait.

Considérons maintenant les effets stratégiques. Nos services surveillent et protègent, avec une efficacité certaine mais qui a visiblement souffert quelques défaillances. Nos forces en frange du Sahel et en Irak, frappent régulièrement des cibles et maintiennent une pression sur certains groupes, sans que la destruction d’aucun d’entre eux ne soit envisageable à court terme. Nos soldats déployés dans les rues des villes de France rassurent peut-être et protègent un peu mais au prix d’inconvénients qui en font une opération peu efficiente. Surtout, le problème des rébellions c’est qu’il existe des motifs à leur existence. S’interroge-ton vraiment sur les raisons de la montée en puissance des groupes jihadistes comme leur honnêteté dans un océan de corruption au Sahel ? Sur leur capacité à protéger la population sunnite face à l’oppression de Bagdad et surtout de Damas ? Sur des raisons historiques plus profondes ? Les moyens engagés sont-ils adaptés au traitement de ces causes ? Sont-ils associés à d’autres instruments ? On peut en douter quand on observe, par exemple, comme est répartie l’aide économique. On peut surtout se demander si l’idée de soutenir militairement les Etats arabes qui luttent contre les jihadistes comme l’Egypte et l’Irak ou de laisser faire le régime d’Assad contribue vraiment à l’effet souhaité.

Est-ce la seule option possible ?

On pourrait imaginer en effet d’autres possibilités : le repli et la concentration sur le territoire national en faisant effort sur la guerre souterraine, la concentration sur l’Afrique où notre connaissance et nos bases permettent d’augmenter notre efficacité, l'effort sur la destruction de Daesh, etc. ? Quelque chose plus en rapport avec les moyens disponibles ou inversement des moyens plus importants et adaptés à une vision plus large mais toujours au service d'une théorie de la victoire et en conservant à l'esprit que l'ennemi ne se laissera pas faire.

A-t-on fait un effort d’analyse collective et interministérielle, portée par une connaissance profonde du phénomène jihadiste, afin de présenter de telles options ? J’en doute. Le fait-on maintenant que le combat est clairement engagé ? Je l’espère mais pour l’instant, hormis le ralentissement de la réduction des effectifs, on ne voit guère de différence d’avant les attentats de janvier.

Il y a tant de choses à faire et pour l’instant si peu de clarté. Il est temps de choisir entre la vraie guerre ou la posture.

samedi 11 avril 2015

Le pouvoir du Logrus

Réédition d'un billet en date du 14/12/2011

Dans le cycle des Princes d’Ambre de Roger Zelazny, les princes se déplacent dans l’univers comme bon leur semble grâce au pouvoir de la « Marelle ». Avec le « Logrus », leurs ennemis des Cours du Chaos ont le pouvoir inverse de faire venir à eux ce qu’ils veulent. 

Dans notre monde, le pouvoir de la "classe kérosène" des princes d’Ambre et des groupes multinationaux qu'ils dirigent s'est considérablement développé dans les années 1980 et 1990, puis il a commencé à être contesté au début des années 2000. Cela a commencé dans l’espace culturel lorsqu’on a constaté que les produits sélectionnés ou fabriqués par les grandes Maisons se vendaient moins. Le nombre de disques d’or et de platine diminuait constamment, et il devenait de plus en plus difficile pour un film de dépasser le seuil de rentabilité. Puis ce fut le tour des médias. Les quotidiens d’informations virent leurs ventes baisser inexorablement et les grands journaux télévisés virent diminuer leur audience. D’autres phénomènes étranges apparurent ensuite dans le champ politique. En France en 2005, de parfaits inconnus, grâce à internet, enrayaient la marche triomphale de l’approbation du traité de la constitution européenne, portée par presque tous les princes politiques et médiatiques du pays.

Grâce au Logrus, cet assemblage de technologies modernes de l’information, depuis les ordinateurs individuels jusqu’aux smartphones en passant par toutes les possibilités d'Internet, de simples amateurs sont désormais capables de créer de la musique ou des films, de faire des expériences scientifiques, d’écrire et d’éditer des livres, d’éditer des journaux, et tout cela hors des grandes maisons culturelles, intellectuelles ou politiques. Leur offre s’étend même chaque jour, en profondeur en se ramifiant en niches intellectuelles de plus en plus spécialisées, et en largeur en autorisant l’organisation de réseaux d’action comme l’essaim de bandes qui a embrasé les banlieues françaises en octobre 2005, la guérilla nationaliste sunnite en Irak de 2003 à 2007 ou les foules du « printemps arabe ». Grâce au Logrus, les rebelles économiques sont en concurrence avec les princes des Maisons et les rebelles politiques sont capables de s’opposer aux États.

Dans le monde occidental, l’aristocratie politique est prise, d’une part, entre la rapacité des princes qui, en captant les revenus de la mondialisation, ont réduit les entrées fiscales et donc les moyens des États, et, d’autre part, la contestation par le bas de leur monopole de réflexion et de décision. Non seulement les moyens d’action des États se réduisent, mais cette réduction s’accompagne de bureaucratisation, sous prétexte de rationalisation, et donc aussi d’une rigidité accrue. Leurs organes de réflexion sont de plus en plus réduits et contrôlés, alors que le Logrus offre toujours plus de souplesse et de capacités aux membres du chaos. Les États occidentaux sont de plus en plus condamnés à être obligés de réagir à des événements surprenants, chez eux ou ailleurs, avec des moyens toujours plus réduits mais aussi toujours plus rigides.

L’accroissement soudain de la capacité à créer et diffuser des idées est porteur de création, mais aussi de contestation, et donc de violence. À la fin du XVe siècle, l’invention de l’imprimerie a rendu possible la révolution culturelle puis scientifique de la Renaissance. Elle a aussi permis au commun des mortels de lire directement la Bible sans passer par l’intermédiaire de l’Église, donnant naissance au mouvement protestant et, par voie de conséquences, aux guerres de religion. Au XVIIIe siècle, la création des journaux n’a pas été pour rien dans la capacité des Révolutionnaires français à agiter les idées et à mobiliser les foules jusqu'à former des armées conquérantes. Avec désormais les imprimantes 3D, le Logrus étend encore son pouvoir jusqu'à se rapprocher toujours plus du modèle de Zelazny.

Entre les princes d’Ambre et les cours du chaos, les Etats sont désormais une espèce menacée.

dimanche 5 avril 2015

L'effondrement invisible

Réédition

Les armées en guerre, comme toutes les organisation humaines en situation de crise, peuvent s’effondrer moralement. Cet effondrement ne se traduit pas forcément par des mutineries ou des désertions massives, il peut aussi être rampant et se manifester de la part des combattants par des refus de plus en plus nombreux de s’impliquer et de prendre des risques.

Le cas de l’US Army engagée au Sud-Vietnam est typique de ce phénomène. A partir de la fin de l’offensive du Têt en 1968, avec une accélération forte l’année suivante, les unités de combat américaines sont victimes d’une réticence généralisée à l’engagement. Outre la généralisation de l’usage de drogues, cela se manifeste très concrètement par des refus collectifs de partir en mission (65 cas recensés en 1969, plus de 35 en 1970 pour la seule 1ère division de cavalerie) ou, pire encore, par des agressions, le plus souvent à la grenade, (121 en 1969, 271 en 1970) contre les cadres jugés trop « volontaristes ». On assiste ainsi, et alors que les troupes américaines n’ont jamais été vaincues sur le terrain par le Viet-Cong ou l’armée du Nord-Vietnam à une forme de repli intérieur sur les bases et de l’apparition d’une guerre civile larvée à l’intérieur. Le très puissant corps expéditionnaire américain, plus de 500 000 hommes, perd une grande partie de son efficacité jusqu’à son repli en 1973.

Ce qui est intéressant, c’est qu’il y a la même époque, un autre contingent allié sur place qui, pourtant soumis aux mêmes contraintes locales ou extérieures, ne connait pas du tout ce phénomène et termine la mission à la fin de 1972 en ayant gardé toute sa cohésion. On y a constaté qu’un seul cas d’agression d’un officier (et sans lien avec les opérations) et 28 cas constatés d’usage de marijuana (et aucun de drogue dure) en quatre ans (la bière en revanche y est largement tolérée). Ce contingent de  8 000 hommes, c’est le contingent australien. 

Comment expliquer cette différence de comportement entre deux forces de même type et soumises au même environnement ?

L’explication est en réalité simple. Elle tient à l’effort particulier qui a été fait par les Australiens pour sécuriser psychologiquement leurs hommes en leur donnant confiance dans leur capacité individuelle et collective à maitriser leur environnement.

Le premier axe a été la cohésion des unités. Là où les Américains étaient gérés individuellement et les officiers différemment du reste de la troupe (ils faisaient des tours de six mois au lieu de douze), les Australiens faisaient aussi des tours d’un an mais par bataillon complet depuis la phase d’entraînement jusqu’au retour en métropole. Les rotations individuelles australiennes servaient à combler les pertes à partir de l’unité de remplacement stationnée, comme les bataillons d’infanterie, à la base Nui Dat. Pour un bataillon d’effectif moyen de 800, plus de 1 000 hommes étaient ainsi préparés, de façon à maintenir des unités de combat complètes et cohérentes. L’encadrement australien était plus solide, avec 50 % de professionnels dans les compagnies d’infanterie, contre 30 % chez les Américains, et celles-ci étaient commandées par des Major, avec en moyenne 5 ans d’expérience en plus que leurs homologues américains, du grade de capitaine. Les officiers, les sous-officiers et les hommes de troupe australiens vivaient et combattaient ensemble pendant le tour, contrairement aux Américains où même les soldats qui approchaient de la fin de service étaient souvent préservés. En résumé, les liens personnels et la cohésion des compagnies américaines étaient bien plus faibles que celle des Australiens.

Le deuxième axe d’effort, lié au premier, a été tactique. La base australienne de Nui Dat, pourtant en secteur difficile, a été la seule grande base australienne a n’avoir jamais été attaquée par le Viet-Cong ou l’armée nord-vietnamienne. Les Australiens avaient décidé de porter le combat sur le terrain de leurs adversaires et d’y être supérieurs à eux. Pendant son tour d’un an, les unités d’infanterie australiennes étaient engagées en moyenne 314 jours sur le terrain contre 240 pour les Américains, pour y mener le plus souvent des embuscades de nuit de section, voire de compagnie. Certains soldats en feront ainsi plus de 200. La taille de la force est alors généralement suffisante pour vaincre l’ennemi sans avoir à faire appel systématiquement aux appuis et ce d’autant que dans 84 % des cas, ce sont les Australiens qui ont l’initiative des premiers tirs, ce qui offre presque toujours un avantage décisif. Dans la bataille de Long Tan le 18 août 1966, 18 soldats Australiens sont tués pour 245 Viet-Cong dans un pur combat d’infanterie à l’arme légère. 

Tout cela sous-entendait bien sûr un entraînement préalable très poussé au combat d’infanterie, en tout cas très supérieur à celui des fantassins américaines qui, eux, n’avaient l’initiative sur l’ennemi que dans 12 % des cas. Les Américains compensaient cette infériorité par des moyens d’appuis considérables. Pour autant, un fantassin américain avaient 3 % de « chances » d’être tué au cours de son tour (324 au total) contre 2,25 % pour un Australien, bien moins bien dotée en équipements modernes. Significativement, les engins et mines, terreur du soldat américain, ne touchaient guère les Australiens (aucune perte par ce type d’engins en 1967 et 1968 par exemple) qui dominaient le terrain, surtout de nuit, avec leur infanterie légère.

La leçon est simple. L’investissement dans les hommes, dans leur capacité à avoir une emprise sur leur environnement, dans les liens mutuels et avec l’encadrement, toutes choses qui demandent de la stabilité et du temps restent le meilleur moyen de maintenir l’engagement malgré la pression et les difficultés. Un moindre effort dans ce sens, par économie de temps et d’argent par exemple, une plus grande volatilité sont généralement sources de fragilité dans l’organisation. Les difficultés, lorsqu’elles surviennent, peuvent alors être amplifiées par un moindre engagement de tous, une forme de repli invisible qui ne fait à son tour qu’accentuer les difficultés. 

Capitaine Nicol, « The Morale of the Australian Infantry in South Vietnam, 1965-1972 »,British Army Review, n° 127, été 2001.

mardi 31 mars 2015

Pour le retour des héros

En 2009, l’historien britannique Ben Macintyre s’étonnait dans un article du Times qu’aucun héros combattant ne soit connu du grand public de son pays malgré la violence des combats en Irak et en Afghanistan. Il constatait également que les soldats mis en avant par l’institution militaire étaient des héros « secouristes », comme le caporal Beharry, récompensé de la Victoria Cross pour avoir sauvé des camarades lors d’embuscades en Irak en 2004.

Quelques mois plus tôt dix soldats français (et peut-être 70 rebelles) étaient tombés dans un combat dans la vallée afghane d’Uzbeen. Le ministre de la défense de l’époque refusait d’admettre que le pays était en guerre. Un hommage émouvant fut rendu aux soldats morts pour la France mais les seuls combattants vivants à avoir l’honneur des médias furent…les rebelles interrogés par Paris Match. Rien en revanche, entre autres, sur le sergent Cazzaro, alors en tête de la section tombée dans l’embuscade et qui a réussi à se sortir du piège, en abattant plusieurs rebelles.

Quinze ans encore avant, en juin 1993, une troupe française menait aussi un combat très violent à Mogadiscio et réussissait sa mission. Action passée totalement inconnue des Français…au contraire des combats américains au même endroit, en octobre, popularisés par un livre documentaire, La chute du faucon noir et surtout par un film tiré du livre. Le combat avait été un échec mais un échec n’empêche pas les actes héroïques et le film les met clairement en avant.

La chute du faucon noir date de 2001, début de « la guerre contre le terrorisme ». Cent soldats français sont tombés au combat dans le cadre de cette guerre, en Afghanistan, en Somalie et au Mali. D’autres combats très violents ont eu lieu par ailleurs, en Libye en 2011 et en Centrafrique en 2014. Pour autant, le public reste incapable de citer le nom d’un excellent soldat et nos films de recrutement s’obstinent toujours à éviter de parler du combat et surtout de le montrer. Par pitié, on ne parlera pas du cinéma français. 

Si on veut voir des images « institutionnelles » de combat, il faut regarder Flames of war, la série de films vantant les exploits des soldats de Daesh. Si on veut voir des héros au cinéma, on va voir American sniper, le film de Clint Eastwood retraçant la vie et les combats du tireur d’élite Chris Kyle. Il faut ensuite se demander, si nous sommes effectivement en guerre, si on peut gagner cette guerre sans ressentir le besoin, comme nos adversaires, de mettre en avant nos guerriers. 

vendredi 27 mars 2015

Les sentinelles sont de retour

Avant l’emploi de la force légitime, il y a les mots et en premier lieu des qualifications. Le problème est que ces jugements initiaux portés sur des situations sont aussi très collants. Une fois prononcés et alors que l’action a été lancée à leur suite dans un sens particulier, il est difficile de s’en détacher. Il convient donc être prudent pour ne pas se tromper, ce qui n’est pas facile lorsqu’on veut aussi afficher détermination et volontarisme.

Rappelons-le une nouvelle fois, il n’existe fondamentalement que deux emplois de la force légitime : la guerre et la sécurité.

La guerre est un affrontement politique utilisant la violence et que les adversaires soient des Etats ou non ne change rien à cette affaire. C’est une forme de dialogue où l’objet premier est d’imposer sa volonté à un ennemi, considéré de ce fait et bon gré-mal gré comme un égal en tant qu’entité politique. Cette reconnaissance n’empêche pas l’affrontement d’être très violent et même soumis à la montée aux extrêmes, contenue seulement par quelques règles de droit ou de culture. La guerre connaît normalement un début et une fin, par négociation, capitulation ou, beaucoup plus rarement, destruction, claires.

La sécurité est une action de police visant à maintenir ou restaurer l’ordre et la loi face à des contrevenants ponctuels à cet ordre ou cette loi. Si l’emploi de la force y est beaucoup plus contraint, il est revanche permanent. Le délinquant n’est pas regardé comme un interlocuteur mais simplement comme un élément ponctuel à déceler et éliminer.

Les forces armées et les services de renseignement extérieurs sont évidemment les instruments premiers de la guerre mais elles peuvent être amenées à effectuer aussi des opérations de sécurisation, qualifiée aussi de stabilisation. Les engagements en Bosnie en 1995 ou au Kosovo en 1999 après les phases de guerre ou encore en Centrafrique en 2014, sans guerre préalable cette-fois, relèvent de ce type de mission. Les forces de police peuvent y être engagées minoritairement.

Les forces de police sont de la même façon l’instrument régalien de la sécurité sur le territoire national. Elles peuvent aussi être amenées à faire la guerre lorsqu’elles font face à des adversaires politiques, dès lors que ceux-ci agissent sur le territoire national et que leurs modes d’action ressemblent et/ou se superposent à ceux de réseaux criminels. La lutte contre Action directe de 1979 à 1987 a relevé ainsi de la guerre, ce qui, pour les membres de ce groupe, ne faisait par ailleurs aucun doute. Les forces armées peuvent être engagées aussi dans ces missions de sécurité sur le territoire national, en appui et renfort des forces de police.

Ces définitions sont importantes. La qualification de guerre, forte, suscite souvent des réticences. Le 3 septembre 1939, le Président du conseil ne demande pas au Parlement français de déclarer la guerre mais de « voter des crédits supplémentaires pour faire face aux évolutions de la situation ». Face à des groupes armés, surtout s’ils agissent aussi ou exclusivement sur le territoire national, on sera encore plus tenté de privilégier l’approche sécuritaire. On mènera donc une action policière, apolitique et atomiste (traitement aux cas par cas de délinquants ou de petits groupes de délinquants) même s’il s’agit d’ennemis dont, du coup, on ne comprendra pas forcément bien la motivation puisqu'elle n'est pas celle des truands habituels et que l'aspect politique est nié. Ce seront donc des fous.

Pour reprendre l’exemple d’Action directe, cela peut suffire, pour peu que les bases de l’ennemi soient faibles. Cela peut être surtout être insuffisant et même contre-productif.  

Le 2 novembre 1954, lorsqu’il faut qualifier les attaques survenues la veille en Algérie, le gouvernement déclare qu’il s’agit de l’œuvre de bandits. Ce faisant, l’emploi de la force armée, nécessaire au regard de l’ampleur du phénomène, s’y effectue d’abord selon les modes d’action très contraints des policiers, et surtout on refuse toute possibilité de dialogue politique (les indépendantistes modérés sont même emprisonnés). On sera pourtant obligé de négocier quelques années plus tard et dans des conditions moins favorables. On peut s’efforcer d’éliminer plus de Taliban que les madrassas n’en produisent, pour reprendre le mot de Donald Rumsfeld, et se retrouver surpris par la mainmise politique qu’ils ont réussi à réaliser dans les provinces pashtounes afghanes. On peut considérer tous les rebelles sunnites irakiens comme des terroristes ou des saddamistes (et donc alliés des terroristes) et éliminer plusieurs fois leur nombre estimé pour finalement faire de la politique et s’allier avec certains d’entre eux en 2007 contre d’autres. On peut s’acharner contre les mahdistes irakiens avant de comprendre qu’il est finalement préférable de négocier avec Moqtada al-Sadr.

Répétons-le, l’armée ça sert d’abord à faire de la politique extérieure. Depuis les années 1980, on l’emploie pourtant aussi pour faire de la politique intérieure. Des militaires sont alors engagés dans le cadre de l’Etat d’urgence en Nouvelle-Calédonie. Ils y assurent au moins la sécurité de points sensibles et participent parfois à des actions plus fortes. En 1986, ils sont déployés aux frontières de la France métropolitaine à la suite d’attentats à Paris…d’origine iranienne. Ce déploiement est parfaitement inutile dans le cadre de cette guerre souterraine sinon symboliquement. L’engagement militaire, impressionnant et nouveau dans un contexte intérieur, témoigne de la volonté d’agir sinon d’une réelle vision stratégique, après tout inutile dès lors qu’il faut simplement se protéger de délinquants. Depuis les attentats de 1995, le dispositif Vigipirate, 1 500 hommes en moyenne, est déployé en permanence, goutte d’eau face aux 240 000 policiers et gendarmes français, mais goutte d’eau visible. Depuis janvier dernier, ce dispositif, devenue opération Sentinelle, a été porté à 10 000 hommes, toujours une goutte d’eau même si elle est nettement plus grosse mais désormais aussi effort considérable pour une « force opérationnelle terrestre » (la composante déployable de l’armée de terre) de 66 000 hommes.

Cette visibilité rassure et peut contribuer à mobiliser les esprits, elle induit aussi des risques particuliers et des effets négatifs peu visibles pour la nation mais pourtant bien réels.

La logique de présence et de visibilité près des sites à protéger est en contradiction avec les principes tactiques puisqu’on place ainsi directement nos soldats en position de cibles pour ceux qui veulent les frapper (si la présence de militaires est symboliquement forte, leur élimination l’est donc tout autant). Il n’a jamais été aussi facile de tuer des soldats français. Toujours d'un point de vue tactique, on peut protéger en étant moins visible. Reste à savoir ce qui est le plus important entre la protection et la visibilité.

Qui plus est, les armements sont certes impressionnants mais pas forcément adaptés au contexte, comme l’a montré l’agression de Nice, où les soldats, près de la foule, ont préféré ne pas utiliser leurs fusils d’assaut et accepter un risque plus important pour eux. Dix-mille soldats avec fusils d’assaut, c’est aussi entre un et deux millions de cartouches 5,56 mm dans les rues avec le risque statistique que par erreur ou par dommage collatéral, ces civils que l’on veut protéger soient aussi frappés. On peut rééquiper les forces pour mieux les adapter au contexte, mais cela a un coût, en argent et en temps d’apprentissage. Si on ne le fait pas, on peut s’interroger sur la plus-value, hormis psychologique, d’hommes lourdement armés. Si on le fait, on ne verra pas bien la différence avec des forces de l’ordre et donc là-aussi la plus-value.

N’oublions pas aussi quel qu’en soit les modes d’action employés, cette opération a un coût financier, ou plutôt un surcoût, qui s’ajoutera à celui des opérations extérieures, au budget initial déjà délibérément et grossièrement sous-évalué. Ce surcoût sera payé en fin d’année et comme toujours pris sur le budget de fonctionnement. Surtout, quand les troupes sont engagées dans les rues, elles ne sont pas en opérations, à l’entraînement ou simplement au repos. Pour peu que la situation se prolonge et c’est le capital de compétences techniques et tactiques, si difficile à maintenir, qui va se dégrader. Il va se dégrader d’autant plus que ce type de mission, peu exaltant, s’ajoutant par ailleurs à un emploi du temps chargé et rendu de plus en plus difficile par les réformes structurelles rend le travail moins attractif. La durée moyenne des services peut s’en trouver encore affectée avec ce que cela induit de perte d’expérience. N’oublions pas l’exemple de l’armée de terre israélienne perdant peu à peu ses savoir-faire complexes de combat de haute intensité en restant focalisé sur les problèmes, plutôt policiers, de gestion des territoires palestiniens et se retrouvant très dépourvue lors du conflit de 2006 contre le Hezbollah. L’action prolongée transforme la pratique dans un sens donné dont il est de plus en plus difficile de sortir avec le temps.

Résumons. Chacun des trois terroristes de janvier, alors qu’ils ont disparu, fixe désormais 3 000 soldats, réduit leur compétences, et fait dépenser à l’Etat 330 000 euros chaque jour. On peut finalement voir cela comme un succès stratégique des organisations djihadistes et ce succès saura d’autant plus grand que l’opération durera. Le problème est d’ailleurs désormais de savoir comment l’arrêter, la menace n’ayant pas évolué et le désengagement pouvant apparaître comme une baisse de la garde.

On peut certes se féliciter de l’inflexion que les événements ont induit dans la réduction des effectifs tout en déplorant que l’action de trois terroristes ait eu plus d’effet que les arguments rationnels proposés depuis des années par des citoyens honnêtes. L’inflexion reste cependant modeste et bien loin du simple nécessaire à la conduite de la guerre. On peut surtout regretter que cette opération, comme la participation à la campagne aérienne, et secondairement d’assistance militaire, contre Daesh relève plus de l’empilement de réactions que d’une réelle stratégie.  En cumulant les trois opérations anti-terroristes, Chammal en Irak, Barkhane au Sahel et Sentinelle en France, on atteint le contrat opérationnel prévu par le livre blanc de 2013 pour un engagement majeur. Nous sommes donc au maximum de ce que nous sommes censés faire militairement, sans pour autant en voir les effets stratégique. A court terme, cela satisfait le besoin de montrer que l’on fait quelque chose, à long terme, les choses sont plus problématiques. Sentinelle dégrade les capacités de armées, Chammal est peu utile tactiquement en l’absence de forces au sol avec qui se coordonner et sans doute contre-productive politiquement en nous faisant passer pour des alliés objectifs des régimes qui oppressent la population arabe sunnite. Barkhane est sans doute plus efficace mais s’attache plus aux symptômes qu’aux causes profondes de la prospérité du djihadisme dans la région. 

C’est évidemment beaucoup plus compliqué mais il est peut-être temps de faire la guerre plutôt que de la répression internationale, de faire de la politique plutôt que du déploiement de moyens ou de nouvelles lois.

mercredi 25 mars 2015

Le mystère de la 88e division d'infanterie

Understanding War: History and Theory of Combat, est une tentative très impressionnante de Trevor Dupuy de modéliser et donc aussi d’anticiper le comportement des unités de combat modernes. Dans un des chapitres, l’auteur s’efforce de mesurer l’efficacité de vingt-quatre divisions de trois nationalités différentes engagées dans la campagne d’Italie de 1943 à 1945. 

Selon l’échelle de Valeur d’efficacité au combat définie par Dupuy, les divisions allemandes s’échelonnent de 0,82 pour la plus mauvaise à 1,49 pour la meilleure (la division Hermann Goering) ce qui est assez représentatif, à la fois de la bonne valeur moyenne des unités allemandes, supérieure à celle des Américains ou des Britanniques mais aussi à leur disparité. Les cinq divisions britanniques se partagent, elles, entre les unités novices, plutôt en bas de l’échelle, et celles qui ont déjà eu l’expérience du combat, notamment en Afrique du Nord, qui se situent dans la moyenne générale.

Le phénomène le plus intéressant concerne les divisons américaines. On constate d’abord chez elles une grande stabilité de valeur puisque six divisions sur sept s’échelonnent de 0,72 à 0,86. Cela n’est pas étonnant de prime abord car les divisions américaines sont toutes formées sur le même modèle, avec la même (faible) expérience, le même recrutement à base de gardes nationaux puis de conscrits, les mêmes structures et les mêmes équipements, et toutes soutenues de façon à conserver sensiblement le même potentiel. Le plus surprenant est en fait le classement de la septième division, la 88e division d’infanterie (DI), qui bien qu'apparemment identique aux autres obtient une Valeur d’efficacité de 1,14, ce qui la place très loin devant les autres unités alliées étudiées et même devant des unités allemandes réputées comme la division Panzer Lehr. Dans les documents saisis sur la Xe armée allemande, la 88e DI y est classée comme troupe d’élite. Du côté américain, pour les 344 jours de combat (et 15 173 pertes) en Italie, les hommes de la 88e DI ont reçu 3 Medals of Honor, 40 Distinguished Service Crosses et plus de 4 200 Silver et Bronze stars, soit un taux très supérieur à la moyenne.

Pour Dupuy, tout autre paramètre équivalent par ailleurs,ce niveau d'excellence ne peut venir que de la qualité du commandement et en premier lieu de son chef : le général John Emmit Sloan, officier atypique issu de l’Académie navale et obligé d’obtenir une dérogation d’âge (il a alors 55 ans) pour pouvoir commander une division en juillet 1942. Celui qui s’était fait remarqué comme un excellent instructeur au cours d’état-major de l’US Army à Fort Leavenworth dans les années 1930 est obsédé par la qualité de la formation et de l’entraînement des hommes, qu’il pousse très loin en s’inspirant de ce qui se fait de mieux à l’époque, notamment chez les Allemands. Surtout, il parvient par son exemple et son obstination à faire partager cette obsession par le reste de la chaîne de commandement. Sloan obtient de la division un grand professionnalisme et une rigueur peu commune alors dans l’US Army. La discipline est stricte et les cadres incompétents, en particulier ceux qui à rechignent à montrer l’exemple, remplacés très vite. En compensation, un grand souci est porté sur le bien-être et le repos des hommes dès lors qu’ils ne sont ni au combat, ni en exercice et un accent particulier est porté sur l’information dans les missions tactiques, à tous les échelons. La 88e division obtient les meilleurs résultats parmi les divisions formées de l’été 1942 à l’été 1943 et elle est engagée en Italie en février 1944. Le 4 juin, elle est la première unité alliée à pénétrer dans Rome après une série de combats remarquables. Il s’ensuit alors un cercle vertueux où le prestige grandissant de l’unité entretient un esprit de corps particulier qui permet à son tour de maintenir l’exigence et le professionnalisme tout au long de la campagne. En Italie, les unités de la 88e division sont les unités américaines qui s’entraînent le plus, dès qu’elles le peuvent et ce jusqu’au plus petit niveau.

On a donc ici, par comparaison, un exemple parfait de l’influence que peut avoir un excellent chef sur une organisation, ce qui n’est pas aussi évident que cela à démontrer scientifiquement, mais aussi de la nécessité qu’il soit vraiment très bon pour obtenir des résultats sensibles. Personne ne se souvient des autres commandants des divisions américaines étudiées, ils auraient pu être interchangeables.

Trevor N Dupuy, Understanding War : History and Theory of Combat, Nova Publications, 1987
John Sloan Brown, Draftee Division: The 88th Infantry Division in World War, http://uknowledge.uky.edu/upk_military_history/11