lundi 20 octobre 2014

Retour vers le futur-L'US Army entre guerres imaginées et guerres menées (1945-2005)

Modifié le 22/10/2014

Depuis 1945, l’US Army s’est toujours efforcée, de manière officielle par le biais de ses manuels de doctrine mais aussi au travers de la littérature militaire, de développer une vision de la guerre future capable d’orienter son organisation, ses équipements et ses méthodes.

Tout au long de cette période, elle a finalement été engagée dans trois conflits conventionnels majeurs, en Corée et en Irak par deux fois, et dans trois guerres de contre-insurrection, au Vietnam, en Irak et en Afghanistan. Elle a par ailleurs mené plusieurs centaines d’opérations de plus ou moins grandes ampleur et intensité. Bien peu de ces engagements ont correspondu à ce qui était imaginé.

Pause et surprise stratégiques

En 1945, les Américains sont persuadés qu’avec l’arme atomique et les plus puissantes flottes navales et aériennes du monde, ils sont à l’abri de toute agression directe. En l’absence de volonté d’intervention hors du territoire nationale, ils pensent donc pouvoir se permettre de sacrifier délibérément les forces terrestres. Sur les 91 divisions complètes formées pendant la guerre dont 16 blindées, il ne reste plus en 1948 que 9 divisions d’infanterie dont une seule complète et une seule division blindée très réduite.

La guerre future alors décrite par les chefs de l’US Army, comme le général Bradley en 1946, est une réédition de la Seconde Guerre mondiale avec une agression initiale suivie de représailles atomiques américaines puis d’une invasion du territoire ennemi ravagé. Avec la montée des tensions, les Américains comprennent toutefois qu’ils ne peuvent rester indifférents au sort du monde. En 1947, la doctrine Truman envisage de contenir les visées communistes en soutenant matériellement les pays alliés et, au maximum, en utilisant des moyens aériens ou navals. En 1949, le traité de l’Atlantique oblige les Américains à plus s’engager. Cette année-là le Field Manuel 100-5 Operations, le manuel doctrinal de référence de l’US Army, décrit des combats se déroulant principalement en Europe de l’Ouest. Le corps de bataille terrestre est cependant encore loin d’être reconstitué.

Le 25 juin 1950, à la surprise générale, l’armée nord-coréenne, entraînée et équipée par l’Union soviétique, envahit la Corée du Sud, pourtant sous « protectorat » américain. Ni l’arme nucléaire, ni la puissance aérienne n’ont donc suffi à dissuader une puissance agressive à agir. Contrairement à ce qui était également imaginé l’US Army doit s’engager dans l’urgence. La surprise stratégique se double alors d’une surprise tactique lorsque les premiers engagements des forces terrestres américaines mettent en évidence leur état d’« impréparation honteuse » (selon les mots du général Ridgway). Au bout de deux mois, les Américains parviennent cependant à reconstituer une armée de huit divisions qui agit selon le modèle de la guerre motorisée en Europe en 1944-45. 

La situation est ainsi retournée avant que l’armée chinoise intervienne à son tour en novembre 1950 selon un modèle opérationnel nouveau. Les Américains sont complètement débordés par des troupes à pied très mobiles qui profitent du terrain pour s’infiltrer sur les arrières de leurs lourdes colonnes motorisées. La 8e armée américaine évacue en catastrophe la Corée du Nord. Séoul est reperdue en janvier 1951 puis reconquise quelques mois plus tard après que les forces américaines aient adopté un modèle de forces et des modes d’action proches de ceux de la Première Guerre mondiale. Les combats s’arrêtent progressivement lorsque les belligérants s’entendent sur une ligne de démarcation aux alentours du 38e parallèle, situation inédite dans l’histoire des Etats-Unis.

Le champ de bataille atomique

En 1949, les deux phénomènes stratégiques nouveaux apparus à la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’arme atomique et la « guerre révolutionnaire », prennent une ampleur nouvelle dans un contexte international de plus en plus tendu. L’URSS se dote à son tour de l’arme nucléaire et  Français et Britanniques sont déjà bien engagées contre les guérillas communistes du Sud-Est asiatique. C’est à ce moment-là que l’US Army commence à se passionner pour le premier de ces phénomènes tout en se désintéressant du second.

En 1949, l’état-major de l’US Army publie une courte étude sur l’emploi des armes atomiques tactiques, alors inexistantes. Les réflexions prennent de l’ampleur avec la guerre de Corée, de nombreux officiers estimant que le président Truman n’avait pas employé l’arsenal nucléaire parce que celui-ci était alors trop limité pour le gaspiller dans un confit sans enjeu vital. Ils en concluent qu’il faut multiplier le nombre de têtes nucléaires de façon à pouvoir en décentraliser l’usage jusqu’au niveau de l’artillerie divisionnaire et pouvoir faire ainsi face à de nouvelles vagues humaines comme celles des Chinois ou des Soviétiques. Les études et les articles dans les revues civiles ou militaires, voire les livres se multiplient. La première arme nucléaire tactique est tirée en mai 1953 à partir d’un obusier de 280 mm. L’année suivante le premier exercice en ambiance atomique à lieu en Allemagne tandis que le bombardement des positions vietminh à Dien Bien Phu est envisagé. Le FM 100-5 de 1954 intègre les armes nucléaires comme artillerie super lourde et envisage que l’ennemi se dote aussi rapidement de moyens équivalents. En 1955, le général Taylor, alors chef d’état-major, déclare qu’ « une armée sans arme atomique sur le champ de bataille du futur sera aussi impuissante que les chevaliers français sous le tir des archers anglais ». On imagine alors nécessaire de disposer de 150 000 munitions atomiques dont plusieurs dizaines de milliers de missiles sol-air. Pour autant, la doctrine Eisenhower distingue nettement entre cet usage tactique et les réprésailles massives stratégiques délivrées par le Strategic Air Command.

Les grandes unités de l’US Army sont réorganisées pour mieux s’adapter à ce nouveau combat. On met d’abord l’accent sur les unités blindées jugées plus aptes à évoluer en ambiance nucléaire par leur blindage et leur mobilité. On passe ainsi de une à quatre divisions blindées de 1950 à 1956 et on crée une infanterie mécanisée entièrement protégée, sur véhicule M59 d’abord puis sur M113. On décide surtout de réorganiser complètement les divisions d’infanterie pour les rendre plus flexibles. On invente ainsi la division « pentomique » organisée en pool de 12 « groupes » (un de reconnaissance, un blindé, cinq bataillons d’infanterie renforcés et cinq groupes d’artillerie). On développe aussi en quelques années les grandes unités aéromobiles, jugées idéales pour ce combat lacunaire et mobile. La première division d’assaut aérien est formée en 1963.

On multiplie aussi les munitions nucléaires de l’obus M-388 d’une kilotonne au lance-roquettes roquette M 28 Davy Crockett d’une portée de 2 km en passant par la Special Atomic Demolition Munition portable dans un sac à dos. En 1958, le lieutenant-colonel Riggs écrit War 1974 représentatif de la guerre future selon la plupart des officiers de l’US Army fait de coups atomiques et  de grands raids (avec hélicoptères à moteur nucléaire, plates-formes volantes individuelles et drones).

Au début des années 1960, l’US Army commence à se rendre compte qu’elle a été victime d’un emballement. Le champ de bataille atomique tel qu’il a été conçu et organisé s’avère en réalité ingérable. Le système pentomique mis en place sans les systèmes de commandement les moyens de transport adéquats a abouti à une désorganisation profonde des unités. Il est remplacé en 1965 par le système ROAD (Reorganisation Objectives Army Division). On se rend compte aussi que l’on a sous–estimé les effets de l’emploi massif de munitions nucléaires sans parler des réticences des pays européens à servir de champ de tir. Les systèmes les plus réduits, comme les 2 000 Davy Crockett, sont retirés du service à la fin des années 1960 au profit d’armes à plus longue portée. Surtout la doctrine d’emploi des armes nucléaires évolue. On abandonne l’idée d’une séparation nette entre la bataille atomique tactique et l’échelon stratégique au profit du continuum d’une « réponse flexible » étroitement contrôlé par l’échelon politique. Dans les années 1970, les armes nucléaires ne sont plus vraiment envisagées que sur le deuxième échelon soviétique, en Allemagne de l’Est ou en Pologne, puis remplacées dans ce rôle par les nouvelles armes de précision. Les Soviétiques suivent le même processus. Contrairement aux prévisions n’y aura pas eu de bataille atomique dans la guerre froide. Entre temps, l’US Army aura, encore une fois, était engagée contre un ennemi inattendu.

L’anomalie vietnamienne

La contre-insurrection n’a pas été complètement négligée par l’US army, le spectacle des guerres de décolonisation n’ayant pu être être évité. Pour autant, les Américains se sentent assez peu concernés par les problèmes de pacification et ils ne conçoivent la guérilla qu’en écho au combat de partisans de la Seconde Guerre mondiale ou de la guerre de Corée, c’est-à-dire sur les arrières de l’ennemi en appui d’une force conventionnelle principale. Le 10e Special force group est créé à Fort Bragg en 1952 avec l’idée de former des équipes aptes à évoluer en Europe derrière les lignes soviétiques pour procéder à des actes de sabotage ou encadrer des maquis locaux. Inversement, la lutte contre contre des partisans ennemis est conçue comme un combat classique mais simplement plus léger, combat que les nouvelles unités aéromobiles mèneront très bien. Il n’y a alors rien dans la littérature militaire qui anticipe ce qui va se passer au Vietnam. A cet égard, les analystes civils, notamment dans l’administration Kennedy, appréhendent mieux la situation.

L’approche indirecte qu’ils préconisent et qui est tentée pour la première fois à cette échelle au Sud-Vietnam est cependant un échec. L’appui matériel à l’armée sud-vietnamienne et les milliers de conseillers s’avèra wnt impuissants à juguler la poussée communiste et la décision est prise d’un engagement massif des forces armées américaines à partir de 1965 mais dans le cadre d’une stratégie qui exclue la pénétration du territoire nord-vietnamien. L’US Army s’engage alors selon sa vision en cherchant uniquement à détruire les unités de combat nord-vietnamiennes et Viêt-Cong par des opérations de Search and destroy alors que la pacification et le contrôle de la population restent du ressort du gouvernement sud-vietnamien et de ses forces de sécurité.

Tactiquement ces opérations sont presque toujours des succès mais ceux-ci s’avèrent souvent contre-productifs au niveau opératif. La présence américaine, par son simple poids, transforme la société locale et la puissance employée dans la recherche obstinée de la destruction s’avère aussi souvent un bon recruteur pour l’ennemi. Malgré des propositions alternatives de la part du corps des Marines ou issues des forces spéciales, l’US Army s’avère incapable de sortir de son schéma d’emploi. Le FM 100-5 de 1968 intègre les enseignements tactiques de cette première phase confirmant l’idée qu’il existe un combat « léger » et un combat « lourd ». La contre-insurrection continue cependant à susciter peu de littérature. Le corps expéditionnaire connait à la fin des années 1960 la plus grave crise morale de l’histoire de l’US Army, qui incite à l’abandon de la conscription au profit d’une armée de volontaires.

A l’issue de la guerre d’Indochine, beaucoup d’officiers français ont considéré qu’il s’agissait là d’un type de conflit qui allait se répéter et se sont intéressés à « la guerre révolutionnaire » produisant une abondante littérature sur le sujet. Dans l’US Army, il n’y a rien de tel après la guerre du Vietnam qui est plutôt analysée comme le résultat d’une mauvaise gestion politique. Les esprits se tournent à nouveau vers l’Europe et l’idée d’un affrontement conventionnel avec l’Union soviétique.

Retour aux fondamentaux

On assiste alors à un grand bouillonnement intellectuel conduit à partir de 1973 par le nouveau Training and doctrine command (TRADOC). Pour la première fois, ces réflexions s’effectuent en commun avec l’US Air force où la primauté du Strategic Air Command a été mise à mal par la guerre au Vietnam. La guerre future imaginée est à nouveau un affrontement en Europe contre les forces du Pacte de Varsovie d’autant plus probable que les Soviétiques disposent d’une grande supériorité numérique. Cette supériorité et une série d’innovations techniques et doctrinales leur permettent même d’envisager une « offensive à grande vitesse » jusqu’au Rhin sans emploi d’armes nucléaires. Le TRADOC commence par s’appuyer sur l’exemple de la guerre du Kippour puis sur les combats défensifs allemands de la Seconde Guerre mondiale pour définir une nouvelle doctrine, baptisée Active défense dans le FM 100-5 de 1976. Cette vision, très défensive et méthodique, est très rapidement contestée.

Porté le mouvement dit de « réforme militaire », qui associe des parlementaires, des industriels et des officiers de l’US Army mais aussi de l’USAF (la « mafia des chasseurs »), le général Starry, commandant le TRADOC, initie le plus profond mouvement de réflexion militaire des Etats-Unis. Les articles mais aussi les livres (Maneuver Handbook de William Lind, American can win de Gray Hart, etc.), aux Etats-Unis mais aussi chez les Alliés, sur le thème de la guerre future en Europe.

Ces réflexions aboutissent au FM 100-5 de 1982 puis à celui de 1986 qui le prolonge en clarifiant la notion, inédite aux Etats-Unis, d’art opératif et introduisant les concepts clausewitziens de ligne d’opérations, centre de gravité, friction et point culminant. Le combat qui est décrit par cette doctrine dite AirLand Battle est très offensif, insistant sur l’action dans la profondeur ennemie, par les feux mais aussi par la manœuvre d’unités infiltrées autonomes. Ce renouveau doctrinal s’appuie sur aussi sur l’apparition d’une nouvelle génération d’équipements (hélicoptères d’attaque AH-64, chars M2, VCI M3, lance-roquettes multiplies mais aussi munitions de précision et nouveaux systèmes de surveillance et de guidage) intégrée dans de nouvelles structures très puissantes : les divisions et les corps d’armée 86.

Le système tactique qui est ainsi développé pour la guerre contre le Pacte de Varsovie présente cependant l’inconvénient d’être difficilement projetable. Une grande partie des forces est donc stationnée en permanence en Europe ou doit rejoindre par air des dépôts d’équipements en Allemagne. Les divisions 86 avec leur dix bataillons blindés-mécanisés lourds ne peuvent en revanche être projetées rapidement dans le reste d’un monde où les crises se multiplient. En octobre 1983, les Américains connaissent une attaque très meurtrière contre leur force stationnée à Beyrouth et l’engagement maladroit sur l’île de la Grenade. Les organisations communistes progressent en Afrique et en Amérique centrale tandis qu’un corps expéditionnaire soviétique combat en Afghanistan et qu’un autre, britannique, vient de reprendre les îles Falklands.

Pour faire face à ces nouvelles menaces sans compromettre la priorité européenne, l’US Army contribue au développement des forces spéciales réunies dans un grand commandement interarmées et surtout crée, à côté du 18e corps aéroportée (101e division d’assaut aérien et 82e division parachutiste), quatre divisions d’infanterie légère de 10 000 hommes équipés de véhicules non blindées. L’opération Juste Cause au Panama à la fin de 1989 est le premier engagement de cette nouvelle force d’action rapide.

Ces évolutions sont intégrées dans le FM 100-5 de 1986 qui distingue trois niveaux d’emploi des forces : haute intensité pour le corps de bataille lourd ; intensité moyenne pour les forces d’intervention rapides et basse intensité qui relève surtout d’une action indirecte (aide aux forces étrangères). Après le désastre de Beyrouth, les missions de maintien de la paix ne sont pas privilégiées. Dans tous les cas, l’action directe des forces n’est jamais envisagée comme prolongée.

L’histoire contredit une nouvelle fois en partie cette vision. Il y a bien une guerre conventionnelle majeure mais celle-ci n’a pas lieu en Europe contre l’URSS, ennemi qui disparaît sans combat, mais contre l’Irak en 1990-91. Les forces légères sont inappropriées pour ce combat, hormis pour une mission de couverture, et il faut des mois pour déplacer les divisions lourdes en Arabie Saoudite. Le combat qui est mené ensuite en quelques jours en février 1991, est assez loin de la souplesse et de la hardiesse prônées par la doctrine AirLand Battle mais il aboutit cependant à une victoire spectaculaire.

De la guerre infocentrée aux Shoura

La doctrine est redéfinie en 1993 à l’aune de l’expérience récente et des évolutions géostratégiques. L’US Army est envisagée comme une force stratégique capable, bien que renonçant aux armes nucléaires, de dissuader et, à défaut, d’intervenir partout dans le monde. On distingue nettement les opérations de guerre des « opérations autres que la guerre », c’est-à-dire, dans la définition américaine, les opérations n’engageant pas de troupes terrestres au combat. Les premières sont partagées en guerre de haute intensité, dont l’opération Desert Storm en Irak est le modèle, et de moyenne intensité ou limitée, comme l’opération Juste Cause à Panama. Les secondes comprennent tout le reste, depuis les raids jusqu’aux opérations de maintien de la paix en passant par l’assistance humanitaire. Dans un retour assumé à la « tradition américaine », et alors que les Etats-Unis bénéficient d’une supériorité militaire écrasante, les opérations ne se conçoivent plus que comme courtes et décisives. 

Une nouvelle fois les choses ne se passent pas comme prévu. L’engagement en Somalie en 1992-1993 témoigne de la difficulté d’obtenir des résultats décisifs dans les missions menées sous l’égide des Nations-Unies. Surtout, les trois guerres menées par les Etats-Unis de 1995 à 2001, contre la république bosno-serbe, la Serbie et l’Etat taliban, s’effectuent pratiquement sans l’US Army. Celle-ci se retrouve victime à la fois de la difficulté à projeter ses unités les plus lourdes et de la vulnérabilité des unités les plus légères alors que l’Air Force et l’US Navy bénéficient de la suprématie aérienne et donnent l’illusion de pouvoir vaincre à distance par les frappes de précision.

La riposte de l’US Army consiste à utiliser à son tour les nouvelles technologies de l’information pour augmenter l’efficience de ses unités (Force XXI). Il devient alors possible, pour la même efficacité, de réduire le volume des unités les plus lourdes afin de les rendre plus projetables. Inversement, les divisions légères sont en partie remplacées par les brigades Stryker, numérisées et montées sur véhicules légers et blindés. Du TRADOC Pamphlet 525-5 Force XXI Operations au FM 3-0 Opérations de 2001(qui remplace les FM 100-5), la guerre envisagée par l’US Army ne change cependant guère de nature. Les combats sont simplement imaginés encore plus souples et plus efficaces grâce à la supériorité informationnelle. Cette vision s’intègre parfaitement dans la Joint Vision 2010, la vision, toute de haute-technologie, de la guerre future par le commandement interarmées (Joint Forces Command) créé en 1999 pour conduire la « transformation » des armées.

L’US Army est de nouveau engagée en Irak en mars 2003 selon un mode opératoire finalement assez peu différent de celui de 1991 mais avec des moyens plus réduits en nombre et un environnement technologique plus sophistiqué. Le résultat est à nouveau spectaculaire puisqu’au prix de pertes réduites, l’ensemble de l’Irak est conquis en un peu plus d’un mois. La guerre change alors de forme et se transforme, comme en Afghanistan, en une lutte de contre-insurrection très éloignée de la Joint Vision 2010 que personne n’a anticipé et pour laquelle les esprits sont peu préparés.

Conclusion

Au bilan, depuis 1945, l’US Army n’a jamais mené la guerre contre les ennemis qu’elle anticipait ou de la manière qu’elle imaginait, à l’exception de l’invasion de l’Irak en 2003. Cette difficulté à prévoir, par ailleurs semble-t-il peu spécifique aux Américains, s’explique d’abord par des facteurs externes, l’US Army ayant toujours eu à s’adapter à la fois aux fréquentes fluctuations de la stratégie nationale américaine et aux réponses stratégiques et tactiques de ses adversaires potentiels. Dans un contexte dialectique, la prospective se heurte bien plus qu’ailleurs au principe d’Heisenberg.

Dans ce cadre invertain, l’US Army a agrandi sa marge d’erreur lorsque, notamment après le National Security Act de 1947 qui délimite précisément les cadres des quatre armées, elle a réduit son champ d’investigation au seul domaine tactique. Le point bas de cette évolution a été marqué par les FM 100-5 de 1968 et 1976 simples collections de procédés tactiques mais sans aucune vision sur la manière dont ils pourraient permettre de gagner la guerre. La marge s’est réduite, lorsque l’US Army est sortie de sa « zone de responsabilité » purement tactique pour aborder aussi une « zone d’intérêt intellectuel » beaucoup plus large. C’est le cas à la fin des années 1970 lorsque le TRADOC aborde le champ de l’art opératif et fait appel à des compétences variées, civiles ou militaires, pour croiser les approches. Dans tous les cas cependant, un puissant biais culturel a toujours orienté les réflexions vers les préférences profondes d’une « manière américaine de faire la guerre » privilégiant nettement la recherche de la destruction totale de la force armée ennemie aux subtilités de l’action au milieu des populations.

Ces erreurs de prévision, plus ou moins fortes, ont toujours pu cependant être compensées, au moins en partie, par une capacité à faire évoluer très vite le modèle de forces existant, grâce à une redondance ou une mobilisation des ressources mais aussi par une culture de l’adaptation et de l’innovation. Il en ressort qu’il est dangereux d’imiter une organisation qui se trompe fréquemment alors qu’on ne dispose pas des mêmes capacités de rattraper ses erreurs.

Pincipales Sources

Military review sur Milindex (CDEF) et Combined Arms Research Library (CARL) Digital Library.
Robert A. Doughty, The evolution of US Army tactical doctrine, 1946-76, University of Michigan Library, 1979.
Richard A. Gabriel, Military Incompetence, Hill and Wang, 1986.
Jonathan M. House, Combined Arms Warfare in the Twentieth Century: Warfare in the Twentieth Century, University Press of Kansas, 2001.
Linn Brian McAllister, The Echo of Battle: The Army's Way of War, Harvard University Press, 2007.
Vincent Desportes, Le piège américain, Economica, 2010.
Antulio J. Echevarria II, Reconsidering the American Way of War: US Military Practice from the Revolution to Afghanistan, Georgetown University Press, 2014.

mercredi 15 octobre 2014

Masses sous critiques

« Comme elle est courte l’épée de la France ! 
Jamais encore notre pays n’a, en une si grave occasion, été réduit à des forces aussi limitées »
Charles De Gaulle, Mémoires de guerre

Ainsi donc à ce jour la France a réalisé seulement deux raids aériens contre l’Etat islamique, soit sans doute moins de 1% du total des frappes réalisées par une campagne aérienne, par ailleurs assez loin de Rolling Thunder au Vietnam. Certains se félicitent d’être, malgré tout, les (très lointains) seconds des Américains alors que nous sommes surtout faibles…faibles au regard des Américains, faibles au regard de la mobilisation politique qui a précédé l’intervention (visite présidentielle à Bagdad, conférence internationale à Paris, déclarations martiales contre les « égorgeurs » de Daech), faibles surtout au regard de l’ennemi. Le problème est qu’il s’agit désormais d’un phénomène structurel car nous sommes passés en masse sous critique.

Revenons au contrat opérationnel, en fait comptable, fixé aux armées par le Livre blanc de 2013 : être capable de mener une « opération de coercition » avec 15 000 hommes des forces terrestres (soit 3 brigades interarmes), 45 avions de combat et éventuellement le groupe aéronaval. On peut, pour commencer, s’étonner de cette méthode et regretter une approche véritablement stratégique telle que « vaincre telle armée ou type de forces afin de…» car la mission première des armées n’est pas de réunir des hommes mais de vaincre des ennemis. Reformuler ainsi la mission des forces armées supposerait cependant de dresser et d’actualiser la liste de toutes les armées étatiques ou non dans le monde, depuis celle des Etats unis jusqu’à la garde suisse du Vatican en passant par le Hezbollah ou l’armée du Mahdi, que nous serions capables de vaincre et de constater que cette liste se raccourcit assez vite.

Le contrat correspond sensiblement au quadruple de la force aéroterrestre déployée en 2013 au Mali lors de l’opération Serval. On peut en conclure donc que nous pouvons vaincre aussi une organisation armée quatre fois plus importante qu’alors soit environ 12 000 combattants. Il faut cependant souligner que, malgré la dureté et l’expérience des soldats ennemis, le combat s’est présenté au Mali de manière relativement favorable pour les Français, stratégiquement avec une des trois organisations ennemies qui a rapidement disparu, et tactiquement parce que l’on a combattu des hommes équipés de matériels légers soviétiques des années 1960 hors urbanisation et largement hors population. Il suffit qu’un de ces paramètres évolue et le rapport de forces devient beaucoup plus défavorable. Les Américains ont engagé deux brigades contre les 3 000 rebelles sunnites retranchés dans Falloujah en novembre 2004 (et deux autres en bouclage). Les Israéliens, pourtant capables de déployer bien plus de moyens que nous au moins à leur frontière, ont été mis en échec par les quelques milliers de combattants du Hamas en 2014 et surtout du Hezbollah  en 2006, à la fois retranchés et équipés d’équipements légers modernes antichars. Il faut ajouter enfin, qu’au contraire de l’opération Serval, cette opération à 15 000 hommes ne pourrait bénéficier de la surprise puisqu’il faudrait, avec notre organisation inspirée du Second Empire, des semaines sinon des mois pour constituer la force expéditionnaire. Ce délai, qui s’accroîtrait logiquement avec la distance de nos bases de départ, laisserait autant de temps à l’ennemi potentiel pour se préparer. En s’engageant au maximum, c’est-à-dire en configuration aéroterrestre et en acceptant des pertes de l’ordre de 20 à 200 soldats français tués, nous pouvons sans doute détruire les bases de la plupart des organisations armées existant dans le monde, y compris sans doute l’Etat islamique. On notera cependant que ce type d’adversaire, le plus probable pour nos forces, a tendance à se multiplier et à se renforcer bénéficiant notamment de la démographie ou de la circulation des armes au sein d’Etats affaiblis par la mondialisation.  

En ce qui concerne les armées étatiques, sans revenir à l’armée irakienne de 1991 ou celle de la Serbie en 1999 considérons simplement les deux derniers Etats que nous avons affrontés ou voulu affronter. Nous sommes très fiers de l’opération Harmattan contre l’armée de Kadhafi, jusqu’à même parfois la présenter comme une victoire uniquement française. Nous pouvons effectivement être fiers de nos résultats tactiques acquis avec un grand courage et une grande technicité. Au niveau opérationnel, c’est autre chose. Nous aurions été, même avec 45  appareils de combat et le groupement aéromobile engagé plus tôt, bien incapables seuls de mener la même campagne aérienne, ne serait-ce que parce que nous n’avions pas les moyens de ravitailler en vol nos appareils pendant six mois. Quant à une campagne similaire contre l’armée syrienne, nous y avons renoncé immédiatement dès lors que nous nous sommes retrouvés seuls. En configuration aéroterrestre, l’engagement supplémentaire des trois brigades interarmes aurait sans doute suffit à abattre rapidement l’armée de Kadhafi, pour la Syrie c’est moins évident ou alors en acceptant là-encore des pertes de plusieurs centaines de soldats. Autrement dit le 6e budget de défense du monde (en excluant les dépenses liées au nucléaire) aurait réussi, avec quelques difficultés, à vaincre des armées bénéficiant du 52e budget (Libye, avant l’éclatement) et du 60e rang (Syrie). Il est logique de passer qu’en remontant l’échelle des ennemis en fonction de leurs budgets, or ceux-ci augmentent presque partout sauf en Europe, on éprouverait rapidement des complications. 

Gagner le duel des armes n’est pas tout, il peut être aussi nécessaire aussi d’occuper les régions conquises et de les stabiliser en attendant la relève des instruments régaliens locaux, instruments qu’il faut d’ailleurs souvent aider à former. Or là aussi, l’épée est de plus en plus courte. Le contrat opérationnel correspond sensiblement aux nombres de policiers (17 000) dans Paris (2,2 millions d’habitants). Dès lors que l’on doit assurer la sécurité d’une zone géographique plus difficile que Paris, la proportion de troupes doit logiquement augmenter. Si on prend les normes des opérations de stabilisation dans les Balkans, 15 000 hommes au sol permettent de sécuriser une population d’environ 1 million d’habitants. Dans un milieu beaucoup plus hostile avec la présence d’une guérilla bénéficiant du soutien au moins passif d’une grande partie de la population, comme dans les provinces pashtounes afghanes et sunnites irakiennes pendant la présence des Coalitions, on peut considérer que 15 000 hommes peuvent, au mieux, s’imposer à 300 000 habitants. On est évidemment très loin des 2 500 soldats engagés en Kapisa-Surobi ou des 1 600 hommes envoyés initialement en Centrafrique (5 millions d’habitants dont un million dans la capitale). L’armée de terre française, en réduction constante, agissant pourtant dans des espaces de plus en plus peuplés, a perdu la capacité de contrôler une population tant soit peu importante. Elle se condamne ainsi de plus en plus à ne concentrer que sur les « duels » et même, de plus en plus, à n’agir que par raids.

La quantité est une qualité en soi. On peut par mesure d’économies, tenter d’arbitrer comme dans une grande entreprise entre le Capital, c’est-à-dire les machines et le Travail, c’est-à-dire les hommes au sol. Par souci politique d’éviter les pertes et de préserver les industriels, les Etats occidentaux privilégient souvent la première branche. C’était en grand partie la philosophie affichée des deux derniers livres blancs de la défense (supprimer 80 000 postes pour tenter de sauver les grands programmes d’armements). Le problème est qu’en arbitrant ainsi, on perd considérablement en efficacité d’abord, en efficience ensuite.

Si on choisit par exemple, de combattre seulement dans ou depuis les espaces fluides (air, mer, espace, cyberespace) parce que le cadre politique l’impose ou semble l’imposer (la résolution 1973 du CSNU sur la Libye en 2011 par exemple ou l’engagement actuel de la coalition en Irak), les quantités nécessaires de moyens pour espérer obtenir un effet stratégique deviennent colossaux. En 1999, il a fallu 37 000 sorties aériennes et le largage de 25 000 bombes et missiles en 78 jours pour obtenir la soumission du gouvernement serbe (avec d’autres facteurs entrant en jeu comme la pression diplomatique russe et la menace d’intervention terrestre). En 2011, une autre coalition a réalisé 14 000 frappes sur l’armée de Kadhafi en six mois sans parvenir d’ailleurs à emporter ainsi la décision. Ces efforts, sans parler des coûts financiers, sont très certainement hors de portée de notre armée de l’air et de notre aéronavale réunies. Ils auraient pu l’être mais on a refusé de faire l’effort, essentiellement financier, nécessaire. La France n’a donc pas les moyens de mener, seule, une campagne aérienne d’une certaine ampleur et, peut-être surtout, d’une certaine durée. Même en réunissant tous les moyens disponibles, elle ne pourrait pas, par exemple, avoir d’effet stratégique sur une organisation comme l’Etat islamique.

Notons que si on avait fait le choix inverse, en augmentant notamment considérablement le nombre d’unités de combat terrestres pour agir directement dans les espaces solides, au détriment des programmes de haute-technologie, on se serait condamné à un autre tout ou rien (l’engagement terrestre comme seule option) sans aucun doute plus efficace opérationnellement mais aussi beaucoup plus lourd à l’emploi au niveau politico-stratégique. Cette voie rencontre aussi de toutes façons des limites démographiques au moins dans le cadre d’une armée de volontaires. C’est ce choix humain qu’ont fait des organisations armées comme le Hezbollah, en refusant notamment de s’équiper aussi lourdement que l’avait fait l’organisation de libération de la Palestine, avec une certaine réussite mais au détriment de réelles capacités offensives. On a refusé là aussi de faire cet effort, en l’occurrence plutôt politique d’acceptation des pertes humaines et diplomatiques.

Au bilan, la meilleure manière d’être efficace au loin pour une armée moderne implique d’investir au milieu c'est-à-dire simultanément dans les deux branches de manière à avoir un système à la fois cohérent, polyvalent mais aussi suffisamment volumineux pour imposer localement des rapports de force favorables. Cela a cependant un coût financier que l’on peut chiffrer empiriquement au minimum aux alentours de 3 % du PIB. Ceux qui acceptent cet effort disposent d’armées efficaces ou en voie de l’être sur la scène internationale. C'est évidemment le cas des Etats-Unis qui dominent tous les espaces fluides mais ont été capables aussi de déployer, toutes armées confondues, 200 000 hommes en Irak et en Afghanistan pendant des années et plus de 100 000 ailleurs (en proportion de la population cela aurait représenté 45 000 hommes pour la France). Israël entre aussi dans cette catégorie, grâce à la conscription, ainsi qu'un nombre croissant de puissances émergentes.

Ceux qui refusent cet effort tout en restant au milieu sont condamnés rapidement à l'impuissance partout. Toutes choses égales par ailleurs, à 1,5 % d’effort on ne devient pas deux fois moins puissant qu’à 3 % mais plutôt quatre fois moins. C’est ainsi que le 6e budget de défense au monde ne peut plus rien faire d’important sans faire appel à d’aléatoires alliés, souvent réticents, parfois inefficaces (et ce d’autant plus que l’on est nombreux), quelquefois dominateurs et poursuivant de toutes façons toujours leurs propres objectifs politiques. L’armée française brille encore mais si on n’arrête pas rapidement cette inconséquence, ce sera à la manière de la lumière résiduelle d’une étoile morte.

dimanche 12 octobre 2014

Drôle de guerre au Moyen-Orient

On l’ignore souvent mais lors de la drôle de guerre, la France, indignée par l’agression soviétique contre la Pologne puis la Finlande et estimant sans doute que l’Allemagne seule n’était pas un adversaire assez redoutable, n’hésita pas à envisager (avec le Royaume-Uni) aussi une guerre contre l’URSS. Le gouvernement Daladier avait au préalable été conseillé par l’état-major général qui l’avait assuré que la destruction des champs pétrolifères de Bakou suffirait à paralyser à la fois l’URSS et les colonnes motorisées allemandes alimentées par son allié. Quant aux moyens nécessaires à ce plan RIP (Russie Industrie Pétrolière), la France disposait de tout ce qui était nécessaire. La planification indiquait par ailleurs que l’action de six groupes de bombardement agissant depuis la Syrie pendant dix semaines serait suffisante, en liaison avec une action similaire de la part des Britanniques depuis l’Irak.

Le premier petit problème est que malgré les assurances de l’Etat-major, il n’y a alors encore aucun appareil vraiment apte pour cette mission. Les LéO 45 sont encore en cours de validation opérationnelle, les Glenn-Martin sont modernes mais de trop faible rayon d’action et quant aux vieux Farman 221, ils ont l’allonge nécessaire mais aussi une vitesse ridiculement faible. Tous sont également en nombre insuffisant. Le deuxième problème, alors un peu négligé, est qu’il y a aussi un ennemi, pas moins de quatre groupes de chasseurs I-15 et I-16 et d’une centaine de pièces de DCA dans la zone de Bakou. Le troisième problème est, comme le prouvera la suite de la guerre, les calculs de l’Etat-Major sont alors plus qu'optimistes.

Au bilan, en mai 1940, après des mois de préparation il n’y a au Levant qu’un seul groupe de Glenn-Martin qui ne disposera de lance-bombes qu’à la mi-juin et qu’il est prévu de lancer bravement à l’attaque à la fin du mois. L’Allemagne s’est chargée entre temps de nous empêcher de lancer cette opération ridicule et de nous priver d’un autre adversaire géant.


Bien entendu, tout cela est heureusement du passé. Ce n’est pas aujourd’hui que l’on verrait un général parler de « promenade tactique » avant d’engager seulement 2 000 hommes pour sécuriser un pays plus de 5 millions d’habitants ou un amiral assurer devant une auditoire prestigieux que la France dispose de tous les moyens militaires nécessaires pour faire face aux enjeux internationaux, en Irak comme ailleurs dans le reste du monde.

samedi 4 octobre 2014

La France aurait pu être la troisième puissance militaire mondiale, à moindre coût... mais finalement non.

Billet du 10/09/2013 réactualisé le 04/10/2014

Il est singulier de constater que ceux qui réclamaient une riposte immédiate et foudroyante en Syrie en 2013 et qui sont aujourd'hui sur le devant de la scène pour demander la destruction de Daesh sont les mêmes qui militaient vingt ans plus tôt pour toucher les « dividendes de la paix ». Le personnel politique français ne se renouvelant que très lentement, il peut arriver ainsi que l’on en vienne à être rattrapé par les effets à long terme des causes que l’on a défendu en son temps.

Le fait est que sans cet empressement à baisser la garde à la fin de la guerre froide et en considérant que l’on ait maintenu le même effort de défense qu’à l’époque, on aurait investi plus de 200 milliards d’euros (de 2014) supplémentaires dans notre outil de défense, dont environ 80 milliards en investissements industriels et technologiques. Le budget s’élèverait aujourd’hui à environ 56 milliards d’euros au lieu de 31,4 et si les contribuables français faisaient le même effort que les contribuables américains ce budget avoisinerait même les 80 milliards d’euros. Nous serions déjà plus puissants militairement que la Russie. Notons qu'alors que le budget de la défense diminuait légèrement en valeur absolu, les autres dépenses de l'Etat s'accroissaient d'environ 80 %.

Cet effort maintenu aurait eu évidemment un impact économique. Une somme de 200 milliards d’euros représente environ 10 % du déficit public actuel. En fait, ces 200 milliards et surtout les 80 milliards d’achats industriels auraient occasionné aussi un accroissement de richesses, consolidé notre industrie et à l’instar des Etats-Unis largement stimulé une recherche-développement irriguant l’ensemble du tissu économique. Plus de 200 000 emplois dans les armées et l’industrie de défense (dont on rappellera qu’elle est peu délocalisable) auraient été maintenus. Ces emplois se seraient même sans doute accrus. 

L’exemple américain est également là pour démonter qu’on exporte beaucoup plus facilement lorsque la puissance militaire permet de créer des alliances. Au bilan, les retombées fiscales directes de l’industrie de défense et indirectes partout ailleurs dans l’économie aurait largement réduit ce coût bien en dessous des 10 %. Il n'est pas impossible même que l'exercice ait été bénéficiaire pour le budget de l'Etat. Cela avait réussi à l'économie de l'Allemagne nazie (à nos dépends), au 3e New deal de Roosevelt (à notre profit), à l'économie américaine des années 1980 et sans doute aussi des années 2000 avant l'engagement en Irak, cela profite actuellement à l'industrie russe mais pas à nous.

En interne au ministère de la défense, on aurait aussi évité toutes ces mesures d’économie à court terme qui finissent par devenir coûteuses à long terme et provoquer une forme lente d’implosion : report et réduction de commandes qui aboutissent parfois au bout du compte à avoir moins d’équipements que prévu mais pour un total plus cher (frégate FREMM ou véhicule VBCI), maintien en condition d’équipements anciens maintenus plus longtemps que prévu, regroupement des véhicules terrestres en parcs aboutissant au désintérêt des utilisateurs occasionnels et donc à une casse et des accidents accrus, mise en place d’un soutien de type « Second Empire » avec les mêmes résultats qu’à l’époque, etc. Nous sommes, depuis plusieurs années déjà, où les capacités se réduisent beaucoup plus vite que le budget.

Surtout, ce financement aurait permis d’absorber largement tous les grands programmes de recapitalisation des années 1980 en les adaptant évidemment au contexte actuel. Nous aurions peut-être déjà deux porte-avions et de nouveaux sous-marins nucléaires d’attaque, l’avion Rafale équiperait presque complètement nos escadrons, nous aurions sans doute renouvelé notre flotte de ravitailleurs en vol et de transport, nos troupes au sol, enfin, ne pourraient plus être confondues avec celles de l’opération Daguet en 1991. Avec un système félin plus avancé et nos engins Scorpion, notre infanterie, pour ne citer qu’elle, serait la mieux équipée du monde. Nous aurions enfin eu suffisamment de moyens pour explorer les voies nouvelles comme les drones, la robotique ou le cyber et y être en pointe (avec encore les fois de nombreuses retombées industrielles) plutôt qu’à la traîne. Non seulement nos équipements seraient plus modernes mais ils seraient d’autant plus nombreux que la disponibilité technique serait sans doute plus élevée. Surtout, il n'aurait pas été nécessaire de réduire nos effectifs de 80 000 hommes et femmes en dix ans. On aurait peut-être même pu les accroître. Avec les emplois industriels déjà évoqués, c'est peut-être 400 000 postes de travail de plus qui existeraient aujourd'hui. 

Le plus important est que politiquement nous disposerions d’un outil de projection de forces puissant, second seulement de celui des Etats-Unis et sans leurs contraintes institutionnelles. Nous ne serions pas obsédés par l’idée de « peser dans une coalition » puisque nous n’aurions pas besoin de coalition. Nous ne serions pas condamnés à mener des guerres minuscules. Nous serions capables de vaincre des adversaires bien supérieurs en volume et en puissance aux 3 000 combattants que nous avons affronté au Mali, nous aurions pu (avec moins d'intrusion politique) mieux assurer notre mission en Kapisa-Surobi, nous serions intervenus seuls en Libye s’il avait fallu (et non simplement représenter 20 % des frappes),  nous aurions pu porter nous-mêmes nos troupes au Mali, nous aurions été capable de  lancer une campagne de frappes sur la Syrie sans avoir à attendre une décision américaine, nous aurions été capables d'envoyer les effectifs suffisant en Centrafrique pour y assurer une vraie mission de stabilisation, nous ne représenterions pas enfin 1 % des frappes contre l'Etat islamique après avoir tant occupé l'espace diplomatique. Bref, nous serions encore une puissance indépendante et respectée pour un effort finalement modeste, voire même profitable économiquement.

Au lieu de cela, on préfère encore réduire les moyens de notre outil militaire, en réduisant ouvertement le budget de défense ou, plus discrètement, en mentant sur des recettes exceptionnelles qui ne viendront jamais. On sous-budgétise le coût anticipé des opérations extérieures et on prend ensuite une partie de la différence dans les investissements des armées. On aboutit ainsi à ce paradoxe que chaque opération, même réussie, réduit nos capacités et qu'à force de victoires on tende à disparaître. Pour un coût équivalent à cette ponction, on préfère supprimer le jour de carence des fonctionnaires.

Il est temps de savoir si nous voulons toujours être une puissance. Si tel est le cas, il n'y a pas d'autre solution que de revenir sur la spirale de destruction des outils qui permettent de l'être. Dans le cas contraire, autant supprimer tout de suite notre armée avant que tout cela ne devienne définitivement ridicule. 

jeudi 2 octobre 2014

Froggy Bottom : Amérique contre "Etat Islamique": questions et contradictions d’une intervention-par Maya Kandel

Le mois de septembre a vu une accélération du tempo dans la réaction américaine et internationale vis-à-vis de l’Etat Islamique. La nouvelle stratégie américaine en Irak et plus encore en Syrie soulève pourtant plus de questions qu’elle n’en résout. Le débat ne fait que commencer aux Etats-Unis, obscurci par le contexte de campagne électorale avec les élections parlementaires de mi-mandat prévues le 5 novembre, qui pourraient voir le Sénat basculer côté républicain (la majorité à la Chambre est déjà et devrait rester républicaine). Il concerne également la France, impliquée aux côtés de Washington dans cette nouvelle intervention au Moyen-Orient.

Pour lire la suite :  Froggy Bottom

dimanche 28 septembre 2014

L’éthique du soldat français-Un livre du général Benoît Royal

Le soldat en opération, et en particulier au combat, est un être plongé dans l’incertitude par l’action contradictoire de l’ennemi et la présence d’un environnement humain souvent complexe. Il est aussi porteur de mort. Un simple fantassin porte sur lui de quoi tuer des centaines de personnes, un pilote d’hélicoptère peut faire encore plus de ravages. Qu’un seul se trompe et la force légitime devient massacre ou même ignominie engageant la réussite de la mission et même l’honneur de la France. Ajoutons que ce soldat doit aussi souvent prendre ses décisions dans l’urgence et sous une très forte pression psychologique et on comprendra toute la difficulté qu’il a y bien souvent à décider de la vie et de la mort, comme un juge qui n’aurait que quelques minutes et qui exécuterait lui-même la sentence.

Le premier mérite de L’éthique du soldat français du général Benoit Royal, est de montrer que l’éthique n’est pas un luxe philosophique, une simple spéculation intellectuelle, mais un cadre indispensable pour l’action. Le second est de le faire de manière pragmatique, empirique même, en partant de nombreux cas concrets qui sont autant de dilemmes pour en dégager des lignes de conduite, loin de tout discours moralisateur ou trop conceptuel. Paru en 2008, il en est aujourd’hui à sa troisième édition très enrichie par de nouveaux témoignages, dont un chapitre entier consacré aux pilotes d’hélicoptères de l’opération Harmattan, et une comparaison très éclairante avec les cultures militaires américaine, britannique et russe. La guerre d’Algérie y est également abordée, le livre est d’ailleurs préfacé par Hélie de Saint-Marc.

Cet ouvrage est indispensable pour tous ceux qui ont l’ambition de porter les armes au service de la France. Indispensable aussi pour tous ceux qui, par leurs décisions politiques, risquent de placer les soldats dans des situations difficiles. Indispensable pour tous ceux qui veulent comprendre ce qu’être soldat français aujourd’hui veut dire.

J’ajouterai enfin qu’il rend encore plus fier de nos soldats.