mercredi 15 octobre 2014

Masses sous critiques

« Comme elle est courte l’épée de la France ! 
Jamais encore notre pays n’a, en une si grave occasion, été réduit à des forces aussi limitées »
Charles De Gaulle, Mémoires de guerre

Ainsi donc à ce jour la France a réalisé seulement deux raids aériens contre l’Etat islamique, soit sans doute moins de 1% du total des frappes réalisées par une campagne aérienne, par ailleurs assez loin de Rolling Thunder au Vietnam. Certains se félicitent d’être, malgré tout, les (très lointains) seconds des Américains alors que nous sommes surtout faibles…faibles au regard des Américains, faibles au regard de la mobilisation politique qui a précédé l’intervention (visite présidentielle à Bagdad, conférence internationale à Paris, déclarations martiales contre les « égorgeurs » de Daech), faibles surtout au regard de l’ennemi. Le problème est qu’il s’agit désormais d’un phénomène structurel car nous sommes passés en masse sous critique.

Revenons au contrat opérationnel, en fait comptable, fixé aux armées par le Livre blanc de 2013 : être capable de mener une « opération de coercition » avec 15 000 hommes des forces terrestres (soit 3 brigades interarmes), 45 avions de combat et éventuellement le groupe aéronaval. On peut, pour commencer, s’étonner de cette méthode et regretter une approche véritablement stratégique telle que « vaincre telle armée ou type de forces afin de…» car la mission première des armées n’est pas de réunir des hommes mais de vaincre des ennemis. Reformuler ainsi la mission des forces armées supposerait cependant de dresser et d’actualiser la liste de toutes les armées étatiques ou non dans le monde, depuis celle des Etats unis jusqu’à la garde suisse du Vatican en passant par le Hezbollah ou l’armée du Mahdi, que nous serions capables de vaincre et de constater que cette liste se raccourcit assez vite.

Le contrat correspond sensiblement au quadruple de la force aéroterrestre déployée en 2013 au Mali lors de l’opération Serval. On peut en conclure donc que nous pouvons vaincre aussi une organisation armée quatre fois plus importante qu’alors soit environ 12 000 combattants. Il faut cependant souligner que, malgré la dureté et l’expérience des soldats ennemis, le combat s’est présenté au Mali de manière relativement favorable pour les Français, stratégiquement avec une des trois organisations ennemies qui a rapidement disparu, et tactiquement parce que l’on a combattu des hommes équipés de matériels légers soviétiques des années 1960 hors urbanisation et largement hors population. Il suffit qu’un de ces paramètres évolue et le rapport de forces devient beaucoup plus défavorable. Les Américains ont engagé deux brigades contre les 3 000 rebelles sunnites retranchés dans Falloujah en novembre 2004 (et deux autres en bouclage). Les Israéliens, pourtant capables de déployer bien plus de moyens que nous au moins à leur frontière, ont été mis en échec par les quelques milliers de combattants du Hamas en 2014 et surtout du Hezbollah  en 2006, à la fois retranchés et équipés d’équipements légers modernes antichars. Il faut ajouter enfin, qu’au contraire de l’opération Serval, cette opération à 15 000 hommes ne pourrait bénéficier de la surprise puisqu’il faudrait, avec notre organisation inspirée du Second Empire, des semaines sinon des mois pour constituer la force expéditionnaire. Ce délai, qui s’accroîtrait logiquement avec la distance de nos bases de départ, laisserait autant de temps à l’ennemi potentiel pour se préparer. En s’engageant au maximum, c’est-à-dire en configuration aéroterrestre et en acceptant des pertes de l’ordre de 20 à 200 soldats français tués, nous pouvons sans doute détruire les bases de la plupart des organisations armées existant dans le monde, y compris sans doute l’Etat islamique. On notera cependant que ce type d’adversaire, le plus probable pour nos forces, a tendance à se multiplier et à se renforcer bénéficiant notamment de la démographie ou de la circulation des armes au sein d’Etats affaiblis par la mondialisation.  

En ce qui concerne les armées étatiques, sans revenir à l’armée irakienne de 1991 ou celle de la Serbie en 1999 considérons simplement les deux derniers Etats que nous avons affrontés ou voulu affronter. Nous sommes très fiers de l’opération Harmattan contre l’armée de Kadhafi, jusqu’à même parfois la présenter comme une victoire uniquement française. Nous pouvons effectivement être fiers de nos résultats tactiques acquis avec un grand courage et une grande technicité. Au niveau opérationnel, c’est autre chose. Nous aurions été, même avec 45  appareils de combat et le groupement aéromobile engagé plus tôt, bien incapables seuls de mener la même campagne aérienne, ne serait-ce que parce que nous n’avions pas les moyens de ravitailler en vol nos appareils pendant six mois. Quant à une campagne similaire contre l’armée syrienne, nous y avons renoncé immédiatement dès lors que nous nous sommes retrouvés seuls. En configuration aéroterrestre, l’engagement supplémentaire des trois brigades interarmes aurait sans doute suffit à abattre rapidement l’armée de Kadhafi, pour la Syrie c’est moins évident ou alors en acceptant là-encore des pertes de plusieurs centaines de soldats. Autrement dit le 6e budget de défense du monde (en excluant les dépenses liées au nucléaire) aurait réussi, avec quelques difficultés, à vaincre des armées bénéficiant du 52e budget (Libye, avant l’éclatement) et du 60e rang (Syrie). Il est logique de passer qu’en remontant l’échelle des ennemis en fonction de leurs budgets, or ceux-ci augmentent presque partout sauf en Europe, on éprouverait rapidement des complications. 

Gagner le duel des armes n’est pas tout, il peut être aussi nécessaire aussi d’occuper les régions conquises et de les stabiliser en attendant la relève des instruments régaliens locaux, instruments qu’il faut d’ailleurs souvent aider à former. Or là aussi, l’épée est de plus en plus courte. Le contrat opérationnel correspond sensiblement aux nombres de policiers (17 000) dans Paris (2,2 millions d’habitants). Dès lors que l’on doit assurer la sécurité d’une zone géographique plus difficile que Paris, la proportion de troupes doit logiquement augmenter. Si on prend les normes des opérations de stabilisation dans les Balkans, 15 000 hommes au sol permettent de sécuriser une population d’environ 1 million d’habitants. Dans un milieu beaucoup plus hostile avec la présence d’une guérilla bénéficiant du soutien au moins passif d’une grande partie de la population, comme dans les provinces pashtounes afghanes et sunnites irakiennes pendant la présence des Coalitions, on peut considérer que 15 000 hommes peuvent, au mieux, s’imposer à 300 000 habitants. On est évidemment très loin des 2 500 soldats engagés en Kapisa-Surobi ou des 1 600 hommes envoyés initialement en Centrafrique (5 millions d’habitants dont un million dans la capitale). L’armée de terre française, en réduction constante, agissant pourtant dans des espaces de plus en plus peuplés, a perdu la capacité de contrôler une population tant soit peu importante. Elle se condamne ainsi de plus en plus à ne concentrer que sur les « duels » et même, de plus en plus, à n’agir que par raids.

La quantité est une qualité en soi. On peut par mesure d’économies, tenter d’arbitrer comme dans une grande entreprise entre le Capital, c’est-à-dire les machines et le Travail, c’est-à-dire les hommes au sol. Par souci politique d’éviter les pertes et de préserver les industriels, les Etats occidentaux privilégient souvent la première branche. C’était en grand partie la philosophie affichée des deux derniers livres blancs de la défense (supprimer 80 000 postes pour tenter de sauver les grands programmes d’armements). Le problème est qu’en arbitrant ainsi, on perd considérablement en efficacité d’abord, en efficience ensuite.

Si on choisit par exemple, de combattre seulement dans ou depuis les espaces fluides (air, mer, espace, cyberespace) parce que le cadre politique l’impose ou semble l’imposer (la résolution 1973 du CSNU sur la Libye en 2011 par exemple ou l’engagement actuel de la coalition en Irak), les quantités nécessaires de moyens pour espérer obtenir un effet stratégique deviennent colossaux. En 1999, il a fallu 37 000 sorties aériennes et le largage de 25 000 bombes et missiles en 78 jours pour obtenir la soumission du gouvernement serbe (avec d’autres facteurs entrant en jeu comme la pression diplomatique russe et la menace d’intervention terrestre). En 2011, une autre coalition a réalisé 14 000 frappes sur l’armée de Kadhafi en six mois sans parvenir d’ailleurs à emporter ainsi la décision. Ces efforts, sans parler des coûts financiers, sont très certainement hors de portée de notre armée de l’air et de notre aéronavale réunies. Ils auraient pu l’être mais on a refusé de faire l’effort, essentiellement financier, nécessaire. La France n’a donc pas les moyens de mener, seule, une campagne aérienne d’une certaine ampleur et, peut-être surtout, d’une certaine durée. Même en réunissant tous les moyens disponibles, elle ne pourrait pas, par exemple, avoir d’effet stratégique sur une organisation comme l’Etat islamique.

Notons que si on avait fait le choix inverse, en augmentant notamment considérablement le nombre d’unités de combat terrestres pour agir directement dans les espaces solides, au détriment des programmes de haute-technologie, on se serait condamné à un autre tout ou rien (l’engagement terrestre comme seule option) sans aucun doute plus efficace opérationnellement mais aussi beaucoup plus lourd à l’emploi au niveau politico-stratégique. Cette voie rencontre aussi de toutes façons des limites démographiques au moins dans le cadre d’une armée de volontaires. C’est ce choix humain qu’ont fait des organisations armées comme le Hezbollah, en refusant notamment de s’équiper aussi lourdement que l’avait fait l’organisation de libération de la Palestine, avec une certaine réussite mais au détriment de réelles capacités offensives. On a refusé là aussi de faire cet effort, en l’occurrence plutôt politique d’acceptation des pertes humaines et diplomatiques.

Au bilan, la meilleure manière d’être efficace au loin pour une armée moderne implique d’investir au milieu c'est-à-dire simultanément dans les deux branches de manière à avoir un système à la fois cohérent, polyvalent mais aussi suffisamment volumineux pour imposer localement des rapports de force favorables. Cela a cependant un coût financier que l’on peut chiffrer empiriquement au minimum aux alentours de 3 % du PIB. Ceux qui acceptent cet effort disposent d’armées efficaces ou en voie de l’être sur la scène internationale. C'est évidemment le cas des Etats-Unis qui dominent tous les espaces fluides mais ont été capables aussi de déployer, toutes armées confondues, 200 000 hommes en Irak et en Afghanistan pendant des années et plus de 100 000 ailleurs (en proportion de la population cela aurait représenté 45 000 hommes pour la France). Israël entre aussi dans cette catégorie, grâce à la conscription, ainsi qu'un nombre croissant de puissances émergentes.

Ceux qui refusent cet effort tout en restant au milieu sont condamnés rapidement à l'impuissance partout. Toutes choses égales par ailleurs, à 1,5 % d’effort on ne devient pas deux fois moins puissant qu’à 3 % mais plutôt quatre fois moins. C’est ainsi que le 6e budget de défense au monde ne peut plus rien faire d’important sans faire appel à d’aléatoires alliés, souvent réticents, parfois inefficaces (et ce d’autant plus que l’on est nombreux), quelquefois dominateurs et poursuivant de toutes façons toujours leurs propres objectifs politiques. L’armée française brille encore mais si on n’arrête pas rapidement cette inconséquence, ce sera à la manière de la lumière résiduelle d’une étoile morte.

dimanche 12 octobre 2014

Drôle de guerre au Moyen-Orient

On l’ignore souvent mais lors de la drôle de guerre, la France, indignée par l’agression soviétique contre la Pologne puis la Finlande et estimant sans doute que l’Allemagne seule n’était pas un adversaire assez redoutable, n’hésita pas à envisager (avec le Royaume-Uni) aussi une guerre contre l’URSS. Le gouvernement Daladier avait au préalable été conseillé par l’état-major général qui l’avait assuré que la destruction des champs pétrolifères de Bakou suffirait à paralyser à la fois l’URSS et les colonnes motorisées allemandes alimentées par son allié. Quant aux moyens nécessaires à ce plan RIP (Russie Industrie Pétrolière), la France disposait de tout ce qui était nécessaire. La planification indiquait par ailleurs que l’action de six groupes de bombardement agissant depuis la Syrie pendant dix semaines serait suffisante, en liaison avec une action similaire de la part des Britanniques depuis l’Irak.

Le premier petit problème est que malgré les assurances de l’Etat-major, il n’y a alors encore aucun appareil vraiment apte pour cette mission. Les LéO 45 sont encore en cours de validation opérationnelle, les Glenn-Martin sont modernes mais de trop faible rayon d’action et quant aux vieux Farman 221, ils ont l’allonge nécessaire mais aussi une vitesse ridiculement faible. Tous sont également en nombre insuffisant. Le deuxième problème, alors un peu négligé, est qu’il y a aussi un ennemi, pas moins de quatre groupes de chasseurs I-15 et I-16 et d’une centaine de pièces de DCA dans la zone de Bakou. Le troisième problème est, comme le prouvera la suite de la guerre, les calculs de l’Etat-Major sont alors plus qu'optimistes.

Au bilan, en mai 1940, après des mois de préparation il n’y a au Levant qu’un seul groupe de Glenn-Martin qui ne disposera de lance-bombes qu’à la mi-juin et qu’il est prévu de lancer bravement à l’attaque à la fin du mois. L’Allemagne s’est chargée entre temps de nous empêcher de lancer cette opération ridicule et de nous priver d’un autre adversaire géant.


Bien entendu, tout cela est heureusement du passé. Ce n’est pas aujourd’hui que l’on verrait un général parler de « promenade tactique » avant d’engager seulement 2 000 hommes pour sécuriser un pays plus de 5 millions d’habitants ou un amiral assurer devant une auditoire prestigieux que la France dispose de tous les moyens militaires nécessaires pour faire face aux enjeux internationaux, en Irak comme ailleurs dans le reste du monde.

samedi 4 octobre 2014

La France aurait pu être la troisième puissance militaire mondiale, à moindre coût... mais finalement non.

Billet du 10/09/2013 réactualisé le 04/10/2014

Il est singulier de constater que ceux qui réclamaient une riposte immédiate et foudroyante en Syrie en 2013 et qui sont aujourd'hui sur le devant de la scène pour demander la destruction de Daesh sont les mêmes qui militaient vingt ans plus tôt pour toucher les « dividendes de la paix ». Le personnel politique français ne se renouvelant que très lentement, il peut arriver ainsi que l’on en vienne à être rattrapé par les effets à long terme des causes que l’on a défendu en son temps.

Le fait est que sans cet empressement à baisser la garde à la fin de la guerre froide et en considérant que l’on ait maintenu le même effort de défense qu’à l’époque, on aurait investi plus de 200 milliards d’euros (de 2014) supplémentaires dans notre outil de défense, dont environ 80 milliards en investissements industriels et technologiques. Le budget s’élèverait aujourd’hui à environ 56 milliards d’euros au lieu de 31,4 et si les contribuables français faisaient le même effort que les contribuables américains ce budget avoisinerait même les 80 milliards d’euros. Nous serions déjà plus puissants militairement que la Russie. Notons qu'alors que le budget de la défense diminuait légèrement en valeur absolu, les autres dépenses de l'Etat s'accroissaient d'environ 80 %.

Cet effort maintenu aurait eu évidemment un impact économique. Une somme de 200 milliards d’euros représente environ 10 % du déficit public actuel. En fait, ces 200 milliards et surtout les 80 milliards d’achats industriels auraient occasionné aussi un accroissement de richesses, consolidé notre industrie et à l’instar des Etats-Unis largement stimulé une recherche-développement irriguant l’ensemble du tissu économique. Plus de 200 000 emplois dans les armées et l’industrie de défense (dont on rappellera qu’elle est peu délocalisable) auraient été maintenus. Ces emplois se seraient même sans doute accrus. 

L’exemple américain est également là pour démonter qu’on exporte beaucoup plus facilement lorsque la puissance militaire permet de créer des alliances. Au bilan, les retombées fiscales directes de l’industrie de défense et indirectes partout ailleurs dans l’économie aurait largement réduit ce coût bien en dessous des 10 %. Il n'est pas impossible même que l'exercice ait été bénéficiaire pour le budget de l'Etat. Cela avait réussi à l'économie de l'Allemagne nazie (à nos dépends), au 3e New deal de Roosevelt (à notre profit), à l'économie américaine des années 1980 et sans doute aussi des années 2000 avant l'engagement en Irak, cela profite actuellement à l'industrie russe mais pas à nous.

En interne au ministère de la défense, on aurait aussi évité toutes ces mesures d’économie à court terme qui finissent par devenir coûteuses à long terme et provoquer une forme lente d’implosion : report et réduction de commandes qui aboutissent parfois au bout du compte à avoir moins d’équipements que prévu mais pour un total plus cher (frégate FREMM ou véhicule VBCI), maintien en condition d’équipements anciens maintenus plus longtemps que prévu, regroupement des véhicules terrestres en parcs aboutissant au désintérêt des utilisateurs occasionnels et donc à une casse et des accidents accrus, mise en place d’un soutien de type « Second Empire » avec les mêmes résultats qu’à l’époque, etc. Nous sommes, depuis plusieurs années déjà, où les capacités se réduisent beaucoup plus vite que le budget.

Surtout, ce financement aurait permis d’absorber largement tous les grands programmes de recapitalisation des années 1980 en les adaptant évidemment au contexte actuel. Nous aurions peut-être déjà deux porte-avions et de nouveaux sous-marins nucléaires d’attaque, l’avion Rafale équiperait presque complètement nos escadrons, nous aurions sans doute renouvelé notre flotte de ravitailleurs en vol et de transport, nos troupes au sol, enfin, ne pourraient plus être confondues avec celles de l’opération Daguet en 1991. Avec un système félin plus avancé et nos engins Scorpion, notre infanterie, pour ne citer qu’elle, serait la mieux équipée du monde. Nous aurions enfin eu suffisamment de moyens pour explorer les voies nouvelles comme les drones, la robotique ou le cyber et y être en pointe (avec encore les fois de nombreuses retombées industrielles) plutôt qu’à la traîne. Non seulement nos équipements seraient plus modernes mais ils seraient d’autant plus nombreux que la disponibilité technique serait sans doute plus élevée. Surtout, il n'aurait pas été nécessaire de réduire nos effectifs de 80 000 hommes et femmes en dix ans. On aurait peut-être même pu les accroître. Avec les emplois industriels déjà évoqués, c'est peut-être 400 000 postes de travail de plus qui existeraient aujourd'hui. 

Le plus important est que politiquement nous disposerions d’un outil de projection de forces puissant, second seulement de celui des Etats-Unis et sans leurs contraintes institutionnelles. Nous ne serions pas obsédés par l’idée de « peser dans une coalition » puisque nous n’aurions pas besoin de coalition. Nous ne serions pas condamnés à mener des guerres minuscules. Nous serions capables de vaincre des adversaires bien supérieurs en volume et en puissance aux 3 000 combattants que nous avons affronté au Mali, nous aurions pu (avec moins d'intrusion politique) mieux assurer notre mission en Kapisa-Surobi, nous serions intervenus seuls en Libye s’il avait fallu (et non simplement représenter 20 % des frappes),  nous aurions pu porter nous-mêmes nos troupes au Mali, nous aurions été capable de  lancer une campagne de frappes sur la Syrie sans avoir à attendre une décision américaine, nous aurions été capables d'envoyer les effectifs suffisant en Centrafrique pour y assurer une vraie mission de stabilisation, nous ne représenterions pas enfin 1 % des frappes contre l'Etat islamique après avoir tant occupé l'espace diplomatique. Bref, nous serions encore une puissance indépendante et respectée pour un effort finalement modeste, voire même profitable économiquement.

Au lieu de cela, on préfère encore réduire les moyens de notre outil militaire, en réduisant ouvertement le budget de défense ou, plus discrètement, en mentant sur des recettes exceptionnelles qui ne viendront jamais. On sous-budgétise le coût anticipé des opérations extérieures et on prend ensuite une partie de la différence dans les investissements des armées. On aboutit ainsi à ce paradoxe que chaque opération, même réussie, réduit nos capacités et qu'à force de victoires on tende à disparaître. Pour un coût équivalent à cette ponction, on préfère supprimer le jour de carence des fonctionnaires.

Il est temps de savoir si nous voulons toujours être une puissance. Si tel est le cas, il n'y a pas d'autre solution que de revenir sur la spirale de destruction des outils qui permettent de l'être. Dans le cas contraire, autant supprimer tout de suite notre armée avant que tout cela ne devienne définitivement ridicule. 

jeudi 2 octobre 2014

Froggy Bottom : Amérique contre "Etat Islamique": questions et contradictions d’une intervention-par Maya Kandel

Le mois de septembre a vu une accélération du tempo dans la réaction américaine et internationale vis-à-vis de l’Etat Islamique. La nouvelle stratégie américaine en Irak et plus encore en Syrie soulève pourtant plus de questions qu’elle n’en résout. Le débat ne fait que commencer aux Etats-Unis, obscurci par le contexte de campagne électorale avec les élections parlementaires de mi-mandat prévues le 5 novembre, qui pourraient voir le Sénat basculer côté républicain (la majorité à la Chambre est déjà et devrait rester républicaine). Il concerne également la France, impliquée aux côtés de Washington dans cette nouvelle intervention au Moyen-Orient.

Pour lire la suite :  Froggy Bottom

dimanche 28 septembre 2014

L’éthique du soldat français-Un livre du général Benoît Royal

Le soldat en opération, et en particulier au combat, est un être plongé dans l’incertitude par l’action contradictoire de l’ennemi et la présence d’un environnement humain souvent complexe. Il est aussi porteur de mort. Un simple fantassin porte sur lui de quoi tuer des centaines de personnes, un pilote d’hélicoptère peut faire encore plus de ravages. Qu’un seul se trompe et la force légitime devient massacre ou même ignominie engageant la réussite de la mission et même l’honneur de la France. Ajoutons que ce soldat doit aussi souvent prendre ses décisions dans l’urgence et sous une très forte pression psychologique et on comprendra toute la difficulté qu’il a y bien souvent à décider de la vie et de la mort, comme un juge qui n’aurait que quelques minutes et qui exécuterait lui-même la sentence.

Le premier mérite de L’éthique du soldat français du général Benoit Royal, est de montrer que l’éthique n’est pas un luxe philosophique, une simple spéculation intellectuelle, mais un cadre indispensable pour l’action. Le second est de le faire de manière pragmatique, empirique même, en partant de nombreux cas concrets qui sont autant de dilemmes pour en dégager des lignes de conduite, loin de tout discours moralisateur ou trop conceptuel. Paru en 2008, il en est aujourd’hui à sa troisième édition très enrichie par de nouveaux témoignages, dont un chapitre entier consacré aux pilotes d’hélicoptères de l’opération Harmattan, et une comparaison très éclairante avec les cultures militaires américaine, britannique et russe. La guerre d’Algérie y est également abordée, le livre est d’ailleurs préfacé par Hélie de Saint-Marc.

Cet ouvrage est indispensable pour tous ceux qui ont l’ambition de porter les armes au service de la France. Indispensable aussi pour tous ceux qui, par leurs décisions politiques, risquent de placer les soldats dans des situations difficiles. Indispensable pour tous ceux qui veulent comprendre ce qu’être soldat français aujourd’hui veut dire.

J’ajouterai enfin qu’il rend encore plus fier de nos soldats.  

samedi 20 septembre 2014

Orage mécanique-Une analyse militaire du conflit entre Israël et le Hamas (8 juillet-26 août 2014)

Modifié le 23/09/2014

Entre le 8 juillet et le 26 août 2014, Israël et le Hamas se sont affrontés dans des hostilités connues en Israël sous le nom d’opération Bordure protectrice.

D’un point de vue tactique, cette opération se distingue avant tout des précédentes par un taux de pertes des forces terrestres israéliennes singulièrement élevé. L’armée de terre israélienne a ainsi déploré la perte de 66 soldats en 49 jours de combat contre deux lors de l’opération Pilier de défense en 2012 (7 jours) et 10 lors des 22 jours de l’opération Plomb durci en 2008-2009.

Ces pertes israéliennes se rapprochent de celles subies lors de la guerre de 2006 contre le Hezbollah (119 morts pour 33 jours de combat), alors considérée comme un échec. Elles sont à comparer à celle de leurs ennemis, de l’ordre de 90 combattants palestiniens tués contre aucun israélien en 2012 mais selon un ratio de 40 à 70 contre 1 pour Plomb durci et de 6 à 10 contre 1 pour Bordure protectrice.

Cette singularité s’explique essentiellement par les innovations opératives et tactiques des brigades al-Qassam, la branche armée du Hamas, contrastant avec la rigidité du concept israélien d’emploi des forces qui lui n’a guère évolué depuis dix ans. Ces innovations ont permis aux forces du Hamas, à l’instar du Hezbollah et peut-être l’Etat islamique, de franchir un seuil qualitatif et d’accéder au statut de « techno-guérilla » ou de « force hybride ».

La nouvelle armée du Hamas

Cette évolution trouve son origine dans les solutions apportées par le Hamas à son incapacité à franchir la barrière de défense qui entoure le territoire de Gaza pour agir dans le territoire israélien. Pour cela, l’organisation a développé ses capacités offensives dans les trois dimensions.

La première innovation a consisté, avec l’aide de l’Iran, se doter d’un arsenal de roquettes à longue portée comme les M-75 et Fajr 5 (80 km de portée) et surtout les M-302 ou les R-160 susceptibles de frapper à plus de 150 km, c’est-à-dire sur la majeure partie du territoire israélien. A l’imitation du Hezbollah et toujours avec l’aide de l’Iran, les Brigades al-Qassam se sont dotés également d’une petite flotte de drones Abadil 1, dont certains transformés en « bombes volantes ».

Le Hamas s’est aussi doté, pour la première fois, de moyens de frappe directe jusqu’à des distances de plusieurs kilomètres. Des missiles antichars AT-4 Fagot (2 500 m de portée), AT-5 Spandrel (4 000 m) et surtout AT-14 Kornet (5 500m), provenant principalement de Libye via l’Egypte de l’époque des Frères musulmans, ont été identifiés, de même que des fusils de tireurs d’élite à grande distance (Steyr.50 de 12,7 mm). Ces armes constituent une artillerie légère qui permet d’harceler les forces israéliennes le long de la frontière et d’appuyer les capacités de combat rapproché.

Enfin, le Hamas a développé des capacités de raids à l’intérieur du territoire israélien par la formation  d’unités amphibies tout d’abord et surtout par la construction d’une quarantaine de tunnels offensifs. Ces tunnels offensifs sont à distinguer des galeries destinées à contourner le blocus pour s’approvisionner en Egypte et qui avaient constitué un objectif prioritaire de l’opération Plomb durci. Il s’agit au contraire d’ouvrages bétonnés, placés entre dix et trente mètres sous la surface et longs de plusieurs kilomètres. Certains sont équipés de systèmes de rails et wagonnets.

Toutes ces capacités offensives se sont appuyées aussi sur des innovations défensives. Une nouvelle infrastructure souterraine, baptisée « Gaza sous Gaza », protège les centres de commandement du Hamas, ses stocks et une partie de ses combattants, répartis en secteurs autonomes de défense bien organisés.

La guerre impuissante

Durant la première phase de la guerre, le Hamas a utilisé immédiatement son arsenal de roquettes pour attaquer les villes israéliennes. Cette campagne anti-cités n’a eu que très peu d’effets directs. Au total, en 49 jours, 4 382 roquettes et obus de mortiers ont été lancés sur Israël causant la mort de 7 civils, soit un ratio de 626 projectiles pour une victime. Par comparaison ce ratio était de 301 pour 1 lors de Pilier de défense, de 187 pour 1 lors de Plomb durci en 2008-2009 et d’environ 100 pour 1 en 2006 lors de l’affrontement avec le Hezbollah. Il est même probable que la réduction sensible du trafic routier liée au conflit ait in fine diminué la mortalité dans la population civile israélienne.

L’emploi des drones explosifs par le Hamas s’est également révélé un échec, les deux engins lancés, le 14 et le 17 juillet, ayant été rapidement détruits, l’un par un missile anti-aérien MIM-104 Patriot et l’autre par la chasse.

Si les destructions depuis le ciel ont été très limitées, les effets indirects ont été en en revanche très sensibles. L’économie et la vie courante ont été perturbées par la menace des roquettes comme jamais sans doute auparavant, jusque sur l’aéroport Ben Gourion de Tel Aviv. Il n’y a avait cependant rien dans cette menace qui puisse paralyser le pays.

L’artillerie à longue portée du Hamas s’est avérée, plus que jamais, une arme de pression et un diffuseur de stress (le nombre des admissions hospitalières pour stress a été cent fois supérieur à celui des victimes) plutôt qu’une arme de destruction. Elle a surtout constituée le symbole de la résistance du Hamas, et de ses alliés, tout en justifiant le « besoin de sécurité » d’Israël aux yeux du monde extérieur. Bien que faisant 200 fois moins de victimes civiles que les raids aériens, elles peuvent par leur destination uniquement anti-cités être qualifiées d’ « armes terroristes ».

Cette inefficacité des frappes du Hamas s’explique par la combinaison des mesures de protection civile israélienne et du système d’interception Dôme de fer. Déjà employé à moindre échelle lors de l’opération Pilier de défense, le système Dôme de fer a été officiellement crédité de 88 % de coups au but sur les 800 roquettes jugées dangereuses et prises pour cibles. Si ce chiffre est contesté, il n’en demeure pas moins que ce système très sophistiqué est efficace, surtout contre les projectiles à longue portée, sinon efficient au regard de son coût d’emploi. Si les 4 450 roquettes lancées avaient toutes été interceptées par les missiles de Dôme de fer, il en aurait coûté environ 200 millions d’euros à Israël pour recompléter son stock. Cela est couteux mais pas rédhibitoire.

Au bilan, Israël a réussi à se doter d’une protection totale multi-couches et à se placer ainsi dans ce que les stratèges du nucléaire avaient baptisés « capacité de première frappe indirecte », c’est-à-dire la possibilité de frapper son adversaire quand on le souhaite (et donc éventuellement en riposte) sans crainte d’être touché.

De son côté, Israël a utilisé sa force aérienne (qui inclut les hélicoptères d’attaque) et son artillerie pour frapper l’ensemble de la bande de Gaza. Cet emploi, désormais classique, poursuivait deux objectifs opérationnels, par ailleurs complémentaires d’un blocus insuffisant à ces égards : l’affaiblissement de l’instrument militaire du Hamas, en particulier ses capacités d’agression du territoire israélien, et, de manière moins avouée, faire pression sur la population pour qu’elle renvoie le Hamas a ses obligations « étatiques » de sécurité et de fonctionnement normal de la société. A défaut de les détruire, il s’est agi de de faire pression simultanément sur deux pôles de la trinité clausewitzienne, l’armée et la population, pour influencer le troisième, le « gouvernement » du Hamas. 

Le premier objectif n’a été que très modestement atteint. Le nombre total de frappes a représenté le double de celui de Plomb durci, soit environ 5 000, pour des pertes estimées de combattants palestiniens sensiblement équivalente. Sachant que ces pertes sont aussi pour une grande part, et bien plus qu’en 2008, le fait des forces terrestres, il est incontestable que l’impact de la campagne de frappes sur les capacités militaires du Hamas a été faible. Si quelques leaders du mouvement palestinien ont été tués comme Mohammed Deif, commandant présumé des brigades al-Qassam, les tirs de roquettes n’ont jamais cessé et la capacité de combat de combat rapproché a été peu affectée.

Cette inefficacité est essentiellement le fait de l’adoption par le Hamas de procédés de furtivité terrestre efficaces. Plusieurs commentateurs ont marqué leur surprise de ne voir que peu de combattants du Hamas dans les rues de Gaza contrairement aux conflits précédents. Cette furtivité repose principalement sur l’organisation du terrain, déjà évoquée, mais aussi par des procédés comme l’emploi de systèmes de tir automatiques pour les roquettes, permettant de réduire les risques pour les servants. Le Hamas, comme le Hezbollah en 2006, a aussi simplement compté sur le nombre. Les lance-roquettes peu couteux et abondants étaient consommables et qu’ils soient repérés et frappés en quelques minutes importait finalement peu.

Le deuxième objectif, faire pression sur la population dans son ensemble pour, indirectement, imposer sa volonté au « gouvernement » de Hamas, est toujours aussi moralement et opérationnellement problématique. Outre les 1 300 à 1700 victimes civiles et les dizaines de milliers de blessés, plus de 11 000 habitations ont été détruites et presque 500 000 personnes, sur 1,8 million, ont été déplacées. Les systèmes d’alimentation en eau et en électricité ont été détruits. Si le lien entre ces actions sur la population et la haine que celle-ci peut porter à Israël est évident, si la dégradation à l’étranger de la légitimité du combat d’Israël ou simplement de son image est établie, la corrélation entre cette action sur la population et les décisions du Hamas n’est pas claire. Si des mouvements de colère ont pu être constatés contre le Hamas, en particulier lorsque des trêves ont été rompues par lui à la fin du conflit, il n’est pas du tout évident que le Hamas sorte politiquement affaibli de ce conflit.

Au bilan, on peut s’interroger sur la persistance, dans les deux camps, de l’emploi de frappes à distance sur la population civile, emploi qui s’avère à la fois moralement condamnable et d’une faible efficacité. La réponse réside probablement dans les capacités défensives de chacun des deux camps qui inhibent les attaques terrestres. Comme les premiers raids de bombardement britanniques sur l’Allemagne en 1940, largement inefficaces, lancer des roquettes ou des raids aériens apparaît comme la seule manière de montrer que l’ « on fait quelque chose », avec ce piège logique que si l’un des camps frappe, l’autre se sent obligé de l’imiter puisqu’il peut le faire. Le message vis-à-vis de sa propre population l’emporte sur celui destiné à l’étranger.

Cet équilibre, qui aurait pu aboutir à une dissuasion par l’impuissance réciproque, a finalement été modifié par le développement par le Hamas de nouvelles capacités d’agression. Loin de dissuader Israël, ces capacités nouvelles l’ont plutôt poussé à agir. Leur destruction imposait cependant de pénétrer à l’intérieur des zones les plus densément peuplées de Gaza.

Le retour des combats au sol

Dans la nuit du 17 juillet, dix brigades israéliennes ont été déployées le long de la frontière. Plusieurs de ces brigades ont été engagées à l’intérieur du territoire de Gaza dans des opérations limitées destinées à détruire quelques sites de lancement de roquettes et surtout le réseau souterrain du Hamas, en particulier à proximité de la frontière Nord et Nord-Est. Elles n’avaient pas vocation à détruire la structure de commandement du Hamas, mais étaient censées accentuer la pression sur lui.

Ces opérations ont rencontré une forte résistance qui a occasionné des pertes sensibles aux forces israéliennes. Contrairement à l’opération Plomb durci de 2008-2009 où elles s’étaient contentées de pénétrer dans les espaces plus ouverts du centre de la bande de Gaza dans ce qui ressemblait surtout à une démonstration de force, les unités israéliennes ont été contraintes cette fois d’agir dans les zones confinées et densément peuplées de la banlieue de Gaza ville, beaucoup plus favorables au défenseur. Elles y ont rencontré une infanterie professionnelle bien entraînée et équipée pour le combat rapproché en milieu urbain. A la manière du Hezbollah, les 10 000 combattants permanents du Hamas, auxquels il faut ajouter autant de combattants occasionnels et de miliciens des autres mouvements, étaient organisés en unités autonomes combattant chacune dans un secteur donné et organisé. Les axes de pénétration, par ailleurs généralement trop étroits pour les véhicules les plus lourds, ont été minés dès le début des hostilités selon des plans préétablis et des zones d’embuscade ont été organisées. Des emplacements de tirs (trous dans les murs) et des galeries ont été aménagés dans les habitations de façon à pouvoir combattre et se déplacer entre elles en apparaissant le moins possible à l’air libre. Le combat a alors été mené en combinant l’action en essaim de groupes de combat d’infanterie et celui des tireurs d’élite/tireurs RPG ou, plus difficile dans le contexte urbain dense, de celui des missiles antichars. Dans tous les cas, la priorité était d’infliger des pertes humaines plutôt que de tenir du terrain ou de détruire des véhicules. Dans plusieurs cas, les Palestiniens ont préféré tirer des projectiles antichars sur des fantassins débarqués que sur des véhicules blindés.

Les combats ont été d’une intensité inconnue depuis la guerre de 2006 contre le Hezbollah. Le 19 juillet, une section de la brigade d’infanterie Golani a été canalisée vers une zone d’embuscade où elle a perdu sept hommes dans la destruction d’un véhicule M113 par une roquette RPG-29. Six autres soldats israéliens ont été tués aux alentours dans cette seule journée qui s’est ainsi avérée plus meurtrière pour elle que les deux opérations Plomb durci et Pilier de défense réunies. Cinq hommes sont encore tombés le lendemain dans le quartier de Tuffah, en grande partie par l’explosion de mines, et le nombre de tués et blessés de la brigade Golani s’est élevé à plus de 150 dont son commandant. Les pertes des Palestiniens ont été supérieures mais certainement pas dans le rapport de 10 pour 1 revendiqué par Tsahal.

Dans ce contexte d’imbrication et alors que la population civile était souvent à proximité, la mise en œuvre des appuis était difficiles. Les hélicoptères d’attaque pouvaient tirer sur la presque totalité de la zone d’action des forces d’attaque mais les combattants palestiniens ont été peu visibles depuis le ciel. Les appuis indirects présentaient toujours le risque de frapper la population, ce qui est survenu le 20 juillet lorsque plusieurs obus ont tué peut-être 70 Palestiniens et blessé 400 autres, pour la très grande majorité civils. L’emploi de robots de reconnaissance dans les zones difficiles et dans les tunnels (les Micro Tactical Ground Robot, MTGR en particulier) s’est avéré en revanche très efficace, sauvant incontestablement plus de vies israéliennes. Le 1er août, l’annonce de la capture d’un soldat israélien près de Rafah, démentie par la suite, suscitait une forte émotion en Israël et des scènes de liesse dans les rues de Gaza, témoignant de l’importance stratégique des prisonniers. Tsahal ne voulait absolument pas renouveler l’expérience du soldat Gilad Shalit capturé en juin 2006 et finalement libéré cinq ans plus tard en échange de 1 000 prisonniers palestiniens. Une opération de récupération a été immédiatement lancée.

Les Palestiniens ont riposté à l’offensive terrestre dès le 18 juillet en menant à leur tour des raids sur le territoire israélien. Si les unités amphibies ont toutes été décelées et détruites, les quatre raids par les tunnels ont obtenu plus de succès, surprenant au moins par deux fois des unités israéliennes et leur infligeant au total entre sept et onze tués, suivant les sources. Les commandos palestiniens ne sont cependant jamais parvenus à pénétrer dans les villes.
Au bilan, les Israéliens revendiquent la destruction de la presque totalité des tunnels offensifs et de quelques zones de lancement de roquettes ainsi que la mort de centaines de combattants du Hamas. La menace jugée principale est ainsi considérée comme éliminée et l’armée israélienne a montré sa capacité tactique à pénétrer à l’intérieur de défenses urbaines très organisées et sa résilience en acceptant les pertes inévitables de ce type de combat, surtout face à une infanterie ennemie déterminée et compétente. Ces pertes, qui, par jour d’engagement au sol sont de l’ordre de grandeur de celles infligées par le Hezbollah en 2006 (119 morts) sont les plus importantes jamais infligées par des Palestiniens, y compris l’armée de l’Organisation de libération de la Palestine occupant le Sud-Liban en 1982. A cette époque, l’armée de l’OLP avait été détruite. Cette fois, le potentiel de combat du Hamas et sa volonté ne sont pas sérieusement entamés.

Après dix-huit jours d’offensive terrestre et alors que l’opinion publique était, malgré les pertes, favorable à 82 % à sa poursuite, le gouvernement israélien y a renoncé, reculant devant l’effort considérable nécessaire pour détruire complètement le Hamas et la perspective d’être peut-être obligé de réoccuper la zone. Le 3 août, les forces terrestres israéliennes se sont retirées de la bande de Gaza après l’annonce que la mission de destruction des tunnels était remplie.

A la fin de la phase terrestre, les capacités offensives du Hamas avaient été détruites ou neutralisées. Le gouvernement israélien pouvait considérer cet objectif comme suffisant. Il a plutôt estimé se trouver ainsi dans une meilleure position pour accepter la prolongation des combats. La poursuite des tirs de roquette et la mobilisation des réservistes continuait de perturber l’économie du pays mais bien moins que la campagne de frappes sur la bande de Gaza.

Les forces terrestres ont été redéployées le long de la frontière avec une démobilisation partielle des 100 000 réservistes, non pas en signe d’apaisement mais, au contraire, pour préparer un combat prolongé mais indirect. Paradoxalement, si des signes de mécontentement contre le Hamas sont apparus, c’est peut-être du côté israélien que le soutien de l’opinion publique s’est érodé le plus vite. Le 25 août, un sondage indiquait que seulement 38 % des Israéliens approuvaient la manière dont les opérations étaient menées, le principal reproche étant l’absence de résultats décisifs. De nouvelles négociations avaient déjà été initiées depuis trois jours, aboutissant à un cessez-le-feu définitif le 1er septembre.

Conclusions

A l’issue du conflit, le Hamas est militairement affaibli, avec moins de possibilités de recomplètement de ses forces que durant les années précédentes, du fait de l’hostilité de l’Egypte. Il lui faudra certainement plusieurs mois, sinon des années pour retrouver de telles capacités. Mais il n’y a cependant là rien de décisif. Il aurait fallu pour cela nettoyer l’ensemble du territoire à l’instar de la destruction de l’OLP au Sud-Liban. Cela aurait coûté sans doute plusieurs centaines de tués à Tsahal pour ensuite choisir entre se replier, et laisser un vide qui pourrait être occupé à nouveau par une ou plusieurs organisations hostiles, et réoccuper Gaza, avec la perspective d’y faire face à une guérilla permanente. Le gouvernement israélien a privilégié le principe d’une guerre limitée destinée à réduire régulièrement (tous les deux ans en moyenne) le niveau de menace représenté par le Hamas.

La difficulté est que les opérations de frappes apparaissent de plus en plus stériles pour y parvenir et que les opérations terrestres, plus efficaces, sont aussi de plus en plus couteuses. Après le Hezbollah, et encore dans une moindre mesure, le Hamas est parvenu à franchir un seuil opératif en se dotant d’une infanterie professionnelle dotée d’armes antichars et antipersonnels performantes et maitrisant des savoir-faire tactiques complexes. Cet effet de seuil impose en retour un effort d’adaptation tactique important.

Principales sources

Shefira Zuhur, Hamas and Israel: Conflicting Strategies of Group-Based Politics, Strategic Studies Institute, December 2008.
David E Johnston, Hard fighting-Israel in Lebanon and Gaza, Rand Corporation, 2011.
Tira, Ron, “Operation Protective Edge: Ends, Ways and Means and the Distinct Context”, Infinity Journal, September 2014.
Raphael Cohen, Gabriiel Scheinmann, “The Grim Lessons of “Protective Edge”, http://www.the-american-interest.com