mercredi 25 mars 2015

Le mystère de la 88e division d'infanterie

Understanding War: History and Theory of Combat, est une tentative très impressionnante de Trevor Dupuy de modéliser et donc aussi d’anticiper le comportement des unités de combat modernes. Dans un des chapitres, l’auteur s’efforce de mesurer l’efficacité de vingt-quatre divisions de trois nationalités différentes engagées dans la campagne d’Italie de 1943 à 1945. 

Selon l’échelle de Valeur d’efficacité au combat définie par Dupuy, les divisions allemandes s’échelonnent de 0,82 pour la plus mauvaise à 1,49 pour la meilleure (la division Hermann Goering) ce qui est assez représentatif, à la fois de la bonne valeur moyenne des unités allemandes, supérieure à celle des Américains ou des Britanniques mais aussi à leur disparité. Les cinq divisions britanniques se partagent, elles, entre les unités novices, plutôt en bas de l’échelle, et celles qui ont déjà eu l’expérience du combat, notamment en Afrique du Nord, qui se situent dans la moyenne générale.

Le phénomène le plus intéressant concerne les divisons américaines. On constate d’abord chez elles une grande stabilité de valeur puisque six divisions sur sept s’échelonnent de 0,72 à 0,86. Cela n’est pas étonnant de prime abord car les divisions américaines sont toutes formées sur le même modèle, avec la même (faible) expérience, le même recrutement à base de gardes nationaux puis de conscrits, les mêmes structures et les mêmes équipements, et toutes soutenues de façon à conserver sensiblement le même potentiel. Le plus surprenant est en fait le classement de la septième division, la 88e division d’infanterie (DI), qui bien qu'apparemment identique aux autres obtient une Valeur d’efficacité de 1,14, ce qui la place très loin devant les autres unités alliées étudiées et même devant des unités allemandes réputées comme la division Panzer Lehr. Dans les documents saisis sur la Xe armée allemande, la 88e DI y est classée comme troupe d’élite. Du côté américain, pour les 344 jours de combat (et 15 173 pertes) en Italie, les hommes de la 88e DI ont reçu 3 Congressional Medals of Honor, 40 Distinguished Service Crosses et plus de 4 200 Silver et Bronze stars, soit un taux très supérieur à la moyenne.

Pour Dupuy, tout autre paramètre équivalent par ailleurs,ce niveau d'excellence ne peut venir que de la qualité du commandement et en premier lieu de son chef : le général John Emmit Sloan, officier atypique issu de l’Académie navale et obligé d’obtenir une dérogation d’âge (il a alors 55 ans) pour pouvoir commander une division en juillet 1942. Celui qui s’était fait remarqué comme un excellent instructeur au cours d’état-major de l’US Army à Fort Leavenworth dans les années 1930 est obsédé par la qualité de la formation et de l’entraînement des hommes, qu’il pousse très loin en s’inspirant de ce qui se fait de mieux à l’époque, notamment chez les Allemands. Surtout, il parvient par son exemple et son obstination à faire partager cette obsession par le reste de la chaîne de commandement. Sloan obtient de la division un grand professionnalisme et une rigueur peu commune alors dans l’US Army. La discipline est stricte et les cadres incompétents, en particulier ceux qui à rechignent à montrer l’exemple, remplacés très vite. En compensation, un grand souci est porté sur le bien-être et le repos des hommes dès lors qu’ils ne sont ni au combat, ni en exercice et un accent particulier est porté sur l’information dans les missions tactiques, à tous les échelons. La 88e division obtient les meilleurs résultats parmi les divisions formées de l’été 1942 à l’été 1943 et elle est engagée en Italie en février 1944. Le 4 juin, elle est la première unité alliée à pénétrer dans Rome après une série de combats remarquables. Il s’ensuit alors un cercle vertueux où le prestige grandissant de l’unité entretient un esprit de corps particulier qui permet à son tour de maintenir l’exigence et le professionnalisme tout au long de la campagne. En Italie, les unités de la 88e division sont les unités américaines qui s’entraînent le plus, dès qu’elles le peuvent et ce jusqu’au plus petit niveau.

On a donc ici, par comparaison, un exemple parfait de l’influence que peut avoir un excellent chef sur une organisation, ce qui n’est pas aussi évident que cela à démontrer scientifiquement, mais aussi de la nécessité qu’il soit vraiment très bon pour obtenir des résultats sensibles. Personne ne se souvient des autres commandants des divisions américaines étudiées, ils auraient pu être interchangeables.

Trevor N Dupuy, Understanding War : History and Theory of Combat, Nova Publications, 1987
John Sloan Brown, Draftee Division: The 88th Infantry Division in World War, http://uknowledge.uky.edu/upk_military_history/11

lundi 9 mars 2015

Le petitisme vaincra



Réédition du 09/01/2013

Les petits sont toujours les derniers à savoir qu'il pleut.
Pierre Desproges

Une étude a montré que la taille moyenne des hommes dirigeants des 500 plus grandes sociétés américaines était de 1 m 82. Plus précisément, 58 % d’entre eux mesurent plus de 1 m 82 et 
30 % plus de 1 m 87 et plus contre respectivement 14,5 % et 3,9 % des Américains. Les dirigeants de taille nettement inférieure à la moyenne nationale (qui est de 1 m 75) ne représentent que 5 % du total. Autrement dit, la discrimination de taille, chez les hommes, est bien plus importante que la discrimination de sexe puisque dans ce même classement les femmes (dont la taille n’a pas été mesurée précisément mais semble être plus dans la moyenne) sont 15 % à diriger de grandes entreprises. 

Une autre étude, datant de 2004, montrait également que le revenu annuel, tous sexes confondus, augmentait d’environ 625 euros par tranche de deux centimètres. Une personne de 1 m 82 touche ainsi 4 500 euros de plus par an qu’une personne mesurant 1 m 65. Pire encore, un sondage réalisé par linternaute.com auprès de 3 000 femmes révèle que 76 % d'entre elles préfèrent les hommes de grande taille.

Mesurant moi-même 1 m 71, je m’insurge contre cette domination des grands. Je propose donc la mise en place de quotas de petits non seulement dans les conseils d’administration mais aussi dans les listes électorales, la création d’un secrétariat d’Etat aux droits des petits, la parité ministérielle petits-grands, et l’instauration d’une journée du Petit qui sera l'occasion de campagnes de culpabilisation des grands où l’on évoquera à chaque fois les écarts de salaires petits-grands, les discriminations diverses mais aussi les violences, verbales et physique, faites aux hommes « dimensionnés différemment ».

Sources : 

. Malcolm Gladwell, Blink, Penguin, 2006.
. Timothy Judge et Daniel Cable, "The Effect of Physical Height on Workplace Success and Income : Preliminary Test of a Theoritical Model", Journal of Applied Psychology, vol. 89, n°3, juin 2004, pp. 428-441.
. http://www.linternaute.com/homme/mode-de-vie/enquete/l-homme-parfait-selon-les-femmes/grand-et-fort.shtml

vendredi 27 février 2015

La Voie électronique de l'épée

Les articles de la Voie de l’épée, corrigés et enrichis, existent désormais aussi en livres électroniques.

Ils sont disponibles sur Amazon en format Kindle mais tout le monde peut lire, même ceux qui ne disposent pas de liseuse Kindle, grâce à des applications gratuites disponibles ici pour les smartphones, les tablettes et les ordinateurs.

Il est possible également de les lire avec d’autres liseuses en utilisant le logiciel Calibre disponible ici.

J’ai regroupé les articles par thèmes, en m’efforçant de limiter les volumes à un format réduit (entre 50 et 90 pages).

Le volume 1 regroupe les réflexions sur les organisations et la manière dont elles font face à certains défis.

Le volume 2 est identique, avec quelques variations sociétales, sur des cas concrets civils.

Les volumes 3, 4 et 5 regroupent par année les analyses sur les conflits en cours et la politique de défense de la France.

La collection comprend aussi, en Hors série, le récit détaillé d’une expérience de lutte contre les snipers à Sarajevo en 1993. Elle comprendra aussi des notes d’analyse.

Bonne lecture. 

vendredi 20 février 2015

Majority report ou comment j'ai appris à tuer de manière algorithmique

                                                     

Publié le 17 mai 2013

Il y a bientôt 20 ans, j’ai passé plusieurs mois à traquer des snipers dans une ville fantôme de l’ex-Yougoslavie. J’ai d’abord tenté de les prendre en « flagrant délit » en faisant observer en permanence tous les environs. Il me fallut plusieurs jours et plusieurs nuits pour m’apercevoir que cette méthode était à la fois épuisante et stérile. Je décidais donc de changer d’approche et de ne plus chercher à punir des agresseurs mais à réduire l’espérance mathématique (probabilité d’occurrence x effet) de leurs tirs. La tactique devint ainsi algorithmique.

Je considérais que le groupe des agresseurs était une collection d'acteurs venant de tous les camps pour nous tirer dessus pour des motifs très variés allant de la vengeance après une nouvelle reculade de l'ONU à la pression pour nous chasser de la zone en passant par le simple loisir de la chasse. Ces acteurs agissaient le plus souvent seuls, de leur propre initiative ou en service commandé. Devant cette diversité de motivations mais cette unicité de comportement (tirer sur nous), je ne m’attachais pas au comportement de chacun mais à celui de la masse. 

Estimant que ces dizaines d’individus se répartiraient sur une courbe de Gauss en fonction de leurs compétences, je décidais de me désintéresser des « extrémistes ». Ceux du coin gauche, les « imprudents », ne nécessitaient pas d’effort particulier. Leur incompétence suffirait à les éliminer rapidement face à n’importe que dispositif antisniping un tant soit peu efficace. Il y eut deux cas de ce type. Ceux du coin droit, les « invisibles » qui tiraient de loin, à travers plusieurs petits trous de mur et quittaient les lieux immédiatement après, nécessitaient en revanche trop d’effort. Les éliminer aurait nécessité d’augmenter de manière exponentielle la prise de risque en allant les traquer au cœur de zones particulièrement dangereuses. En même temps, les précautions qu’ils prenaient étaient telles qu’ils tiraient peu et, s’ils maintenaient une menace permanente pénible, ils n’étaient statistiquement pas très « létaux ». Alors que ma mission n’était pas de tuer le maximum de snipers mais de sauver le maximum de soldats français, je considérais que face à eux l’action la plus efficace était justement de ne rien faire.

Entre ces deux extrêmes restaient les tireurs occasionnels qui s’efforçaient juste de ne pas être vus quand ils nous tiraient dessus et qui peuplaient la grande bosse centrale de la courbe de Gauss, Sachant que je ne verrais sans doute jamais aucun d’eux, je décidais de me concentrer non pas sur chaque individu mais sur leur action d’ensemble.

Je commençais par une analyse précise de l’environnement urbain pour déterminer les zones d’où il était possible de tirer. Chaque nouvel impact de balles fut observé pour essayer de trouver des angles de tir. J’expliquais également à mes hommes comment analyser les phénomènes sonores des balles qui passaient à proximité d’eux pour essayer de trouver la zone d’origine (il faut comparer le bruit du bang supersonique et celui de la détonation de départ). En se renseignant auprès de la population, on apprit également que ces snipers « centristes-gaussiens » ne se mélangeaient pas avec la population, ce qui réduisait encore les zones de tirs et augmentait notre liberté d’action en éliminant le paramètre de la présence possible de civils. Simultanément, l’analyse des horaires des tirs fit apparaître des périodes privilégiées comme les fins de matinée et d’après-midi et d’autres largement délaissées comme les horaires de repas et la nuit.

En croisant patiemment toutes ces données, il fut donc possible de déterminer quelques « agrégats » de probabilités évoluant dans l’espace et le temps et de proportionner face à aux les moyens de surveillance et surtout de frappe. Ces moyens de frappe, canon de 20 mm et surtout fusil de 12,7 mm, étaient par ailleurs choisi non pas pour frapper précisément mais pour percer un mur et ravager la pièce derrière. Ces armes de destruction micro-massive étaient insuffisante pour les « invisibles » et surpuissantes pour les « imprudents » (tant pis pour eux) mais parfaitement adaptées aux « centristes gaussiens ». Sans voir qui que ce soit, ou presque, chaque agression provoquait en quelques secondes une riposte puissante sur une plusieurs zones probables.

Je me rendis compte alors que quand on tire sur des probabilités et non sur des hommes, rien ne ressemble plus à un tir après agression qu’un tir avant agression. Je décidais donc de glisser de la réponse à l’anticipation et de m’efforcer ainsi par un tir préventif d’empêcher la montée de l’espérance mathématique plutôt que de la forcer à descendre par un tir de représailles. J’interprétais donc le concept de menace avérée des règles d’engagement (qu’est-ce qu’une menace avérée sinon une menace hautement probable ?) pour effectuer des tirs a priori sur les points où j’estimais probable la présence d’un élément hostile. A la manière des Précogs de Minority report de Philip K. Dick, mais sans avoir les freins législatifs et culturels des policiers, je traquais l'ennemi avant qu’il le devienne ou prouve qu’il l’était. Ces tirs préventifs étaient évidemment beaucoup plus aléatoires que les tirs de riposte, facilités par l'action préalable de l'ennemi dissipant d'un seul coup le brouillard . Je me taisais toutefois que transférer un peu d'incertitude chez l'autre et que combiner l'aléatoire a priori du tir et le déterminisme a posteriori ne pouvait pas faire de mal.

Au bilan, cette méthode fut efficace. Tant que ce dispositif « algo-tactique » fut en place, les tirs adverses diminuèrent en nombre et surtout en précision. Aucun soldat français ne fut touché par un tir d’arme légère à l’intérieur ou à proximité de la base. Il est en revanche très difficile combien de snipers adverses furent touchés puisque nous tirions sur de l’invisible probabilistique. Il y eut bien quelques confirmations (y compris par des adversaires admiratifs) mais peu importait.

Bien entendu, j'avais conscience que nous évoluions dans un univers knightien, où, à la manière d'un lancer de dés, toutes les inconnues possibles étaient connues. Il suffisait que les conditions changent radicalement autour de cette bulle d'affrontement autonome pour en changer complètement les règles. Cela fut le cas à la fin de notre mandat lorsque le gouvernement bosniaque décida d'en finir avec les brigades mafieuses qui régnaient sur la vieille ville. Le raid sur le poste de commandement de la 10e brigade de montagne qui nous entourait et l'élimination de son chef (par le père d'un enfant qu'il avait égorgé) aplatit singulièrement la courbe de Gauss. Il apparut ainsi que la plupart des « centristes » étaient en service commandés de harcèlement. Ne restèrent que les « invisibles », surtout serbes, et les « imprudents » des amateurs bosniaques agissant par pulsion. Le dispositif algorithmique n'avait plus de raison d'être. 

Ce type de combat, systémique, n’était pas une nouveauté en soi. Il l’était cependant à cette très petite échelle. Il esquissait sans doute, avec des moyens primitifs, les possibilités de l’algorithmique, possibilités désormais considérables grâce aux nouvelles puissances de calcul. Déjà le programme PredPol (pour Prédictive Policing), un logiciel qui permet de déterminer les lieux et les temps où les crimes ont de fortes chances d’apparaître, se diffuse dans les grandes villes américaines et depuis peu au Royaume-Uni. Il est temps pour les armées de s’y intéresser avant de le subir.

Thierry Berthier, Créons l’observatoire des évolutions algorithmiques, DSI n°92, mai 2013.

lundi 16 février 2015

Djihadist sniper

Le combat d’infanterie est pratiqué depuis des millénaires. Il constitue donc une source inépuisable d’inspiration pour les organisations qui veulent terroriser les peuples. Dans le dernier numéro de Défense et sécurité internationale, Yves Trotignon décrit parfaitement ce qui s’apparente désormais à un combat mondial de tirailleurs en périphérie des fronts principaux du Djihadisme. Ce combat de tirailleurs terroristes n’est pas nouveau en soi, les groupes palestiniens l’ont par exemple pratiqué dans les années 1950 contre les villages israéliens proches de la frontière de Gaza et de la Cisjordanie. Il s’agissait alors de raids en aller-retour proches dans leur forme des razzias des bédouins ou des commandos de la Seconde Guerre mondiale.

Les choses ont changé lorsque ces modes d’action sont devenus suicidaires et n’ont donc plus pris en compte la phase de repli, souvent la plus complexe à organiser. On s’est aperçu ainsi que si le conditionnement psychologique nécessitait un certain contexte et quelques délais de préparation, les savoir-faire nécessaires pour obtenir des effets étaient en revanche souvent moins sophistiqués. Il était techniquement plus facile pour un avion kamikaze de se jeter sur un bâtiment de l’US Navy que d’essayer de larguer avec précision une bombe ou une torpille. L’avion lui-même étant sacrifié n’avait pas besoin de revenir et le carburant emporté permettait d’accroitre considérablement le rayon d’action et la charge explosive. L’avion et son pilote humain étaient devenus un missile de croisière. Les véhicules-suicide et les fantassins-suicide apparus dans les années 1980 en sont devenus les équivalents terrestres face à des forces terrestres occidentales (israélienne inclue) devenues aussi difficiles à vaincre en combat rapproché que pouvait l’être la Task Force 58 dans le Pacifique.

Comme souvent le plus compliqué fut d’introduire l’innovation. Jusque-là les guérillas sunnites, palestinienne ou afghane face aux Soviétiques, ne pratiquaient pas le combat-suicide. C’est par l’islam chiite, empreint de l’éthique du sacrifice, qu’est apparu, le premier emploi moderne systématique de combattants-suicide au Moyen-Orient. Ils ont d’abord été utilisés comme « missiles de croisière » puis, alors que des parades étaient trouvées par les armées occidentales, de plus en plus en conjonction avec des modes d’action classiques, en particulier en Irak puis en Afghanistan. Parmi de multiples exemple, en mars 2005, à Bagdad, un commando a pénétré en force dans le ministère de l’agriculture ouvrant la voie à un camion-suicide rempli d’explosif. Le 2 avril suivant, une cinquantaine de rebelles ont attaqué la prison d’Abou Ghraïb, en commençant par neutraliser les tours de contrôle à l’arme légère et au lance-roquettes puis en lançant, en vain, une voiture suicide contre la porte d’entrée. Le combat a duré ensuite plus de douze heures avant que le commando ne se replie.

Après son emploi en va-et-vient il est apparu rapidement que par sa capacité à durer e tsa capacité d'adaptation au terrain et à l’ennemi, les effets du commando d’infanterie pouvaient être multipliés s’il était délibérément sacrifié. Le 16 septembre 2012, un commando pénétrait ainsi dans le Camp Bastion, grande base de la Coalition dans la province afghane du Helmand et, avant d’être détruit, y réalisait des dégâts considérables. Six avions de combat du Corps des Marines y étaient ainsi détruits, les plus grandes pertes aériennes américaines en une seule journée depuis la guerre du Vietnam.

Quelques années plus tôt, en novembre 2008, le procédé du commando-suicide avaient été employé par le Lashkar-e-Taïba (LeT) aidé par l’Inter-Services intelligence pakistanais pour attaquer directement la population civile au cœur de la ville indienne de Mumbaï. L’opération avait été minutieusement préparée pendant treize mois mais réalisée avec des moyens low cost, un armement important mais classique et courant (AK-47, pistolet automatique, grenades) associés à des équipements civils (téléphones portables, Thuraya, Garmin GPS, cartes Google map) et beaucoup de drogue. La pénétration dans le port immense s’était faite assez facilement grâce à un petit caboteur.

Les pays européens sont attaqués maintenant par des mini, voire mono, commandos. Rien n’empêche l’apparition de procédés plus sophistiquées, organisés sur le sol européen ou venus de l’extérieur. On peut très bien imaginer désormais un raid amphibie venu d’une ville côtière de Libye, Syrte ou Derna, sur les côtes provençales ou l’infiltration d’un commando sur une ville ou même n’importe quel village français, sans avoir forcément à charger une cible symbolique. Il est possible aussi et même probable, la surprise (et donc l’inattendu) étant une qualité en soi des actions terroristes, qu’il s’agisse d’un mode d’action inédit. Le sniping, par exemple, déjà utilisé pour terroriser les populations en Bosnie ou en Irak serait redoutable. Un seul sniper, équipé d’un fusil Dragunov, le plus courant sinon le plus performant, des fusils de tireurs d’élite, placé sur un toit, au mieux dans un appartement parisien ferait des ravages sur les foules rassemblées, par exemple, un soir de 14 juillet ou du 31 décembre, profitant même des bruits (feux d’artifice) pour camoufler ses tirs. Il serait déjà particulièrement difficile à déceler. Il le serait encore plus s’il se déplaçait sur plusieurs emplacements de tirs avec armes prépositionnées. Plusieurs snipers croisant leurs feux ou se succédant dans l’action à partir d’angles différents sèmeraient, outre des pertes humaines, une confusion considérable. 

On peut imaginer malheureusement beaucoup d'autres procédés et l'ennemi ne manque pas d'imagination. La guerre est loin d'être terminée. 

Joseph Henrotin, « Le terrorisme comme forme de guerre » et Yves Trotignon, « Menace djihadiste : quelle évolution », in Défense et sécurité internationale n°111, février 2015.

vendredi 13 février 2015

La section d'infanterie comme priorité stratégique nationale (2)

Réactualisation d'un article paru le 14/02/2012
Dernière modification le 13/02 à 21H00

On peut se fixer comme objectif d'étude qu'une section d’infanterie française projetée à terre ait, avec ses seuls moyens, à la fois une très forte probabilité de vaincre avec des pertes très réduites un ennemi irrégulier équipé d’armements légers ex-soviétiques d’un volume équivalent ou de résister face à un ennemi trois à quatre fois supérieur en nombre, au moins jusqu’à l’arrivée de renforts à terre et/ou de moyens d’appuis. Le tout doit être obtenu avec un investissement financier réduit, disons 1% de la Loi de programmation militaire (pour 80 % des pertes rappelons-le).

Obtenir une telle augmentation de productivité tactique suppose de jouer sur les quatre facteurs de toute organisation-équipements, méthodes, structures et sa culture (façons de voir les choses)-en gardant à l’esprit que la modification d’un de ces facteurs interagit avec les autres et pas toujours positivement.

Les éléments qui suivent constituent une première ébauche et un appel à contributions en vue d’une formalisation plus précise et aboutie. Elles sont le fruit des expérimentations que j’ai pu mener dans quatre régiments différents et des réflexions de sous-officiers ainsi que d’élèves-officiers de la 54e promotion de l’Ecole militaire interarmes.

1.
Au niveau de la structure du groupe de combat, tous les retours d’expérience des armées étrangères font consensus sur le groupe à terre de neuf hommes, constitué d’un chef de groupe et de deux équipes de 4 (et à 2 binômes). En deçà, le groupe est très pénalisé par les pertes, au-delà (le groupe de marines est à 13), il a tendance à se scinder. Parmi les troupes qui combattent nous avons le groupe le plus léger et le plus fragile. Deux hommes en plus à terre, accroitrait pourtant l’efficacité globale non pas de 28 % (deux hommes de plus par rapport à sept) mais de presque 40 %. Un investissement majeur consisterait à ce qu’un des neuf hommes soit aussi un infirmier très qualifié.

La densification de l’échelon de l’équipe milite pour son commandement par un caporal-chef et même un sergent. Le commandement du groupe peut être exercé par un sergent-chef. Un encadrement plus expérimenté serait un investissement à très fort retour.

Au niveau de la section, j’ai expérimenté de 1993 à 1999, une nouvelle organisation de la section avec un groupe appui-feu, regroupant les armes tirant à 600 m, et trois groupes d’assaut équipés simplement de Famas. L’intérêt était de rentabiliser l’emploi des armes « 600 » en les utilisant en 2e échelon de la section et non au contact immédiat de l’ennemi où elles peu utiles, en obtenant ainsi un effet de masse mais aussi de combinaison (tir précis des FRF2, tir de saturation des MInimi, tir indirect des LGI).

Le combat de cette nouvelle structure s’inspirait des méthodes allemandes de la fin de 1918 et de la Seconde Guerre mondiale reposant sur la capacité de neutralisation du groupe feu et de décèlement-fixation des groupes d’assaut, la destruction ou refoulement pouvant être obtenu par l’un ou l’autre suivant les cas.  La supériorité d’une telle structure sur la structure INF 202 a été mise en évidence dans pratiquement tous les exercices où je les ai confronté.
En respectant l’enveloppe règlementaire, il n’est possible de ne former que deux groupes d’assaut à 9. Dans l’idéal, il en faudrait un troisième. L’augmentation des effectifs pourrait être compensée par une réduction du groupe feu.

Dans un tel système à priorité « anti-personnel », le groupe Eryx n’existe plus. Les pièces sont reléguées à la section appui de la compagnie.

2.
Une autre voie, très simple et là-aussi très largement expérimentée avec succès, consiste à simplifier très largement la charge mentale de travail du chef de groupe en remplaçant les douze check-lists différentes qu’il est censé connaitre et appliquer à chaque cas (DPIF, FFH, MOICP, PMSPCP, HCODF, GDNOF, ODF, IDDOF, PMS, SMEPP, etc.) par un seul.
Outre que leur mémorisation occupe une large part de l’instruction au détriment d’autres choses, ces ordres « récités à la lettre » ont le défaut majeur de ralentir considérablement le groupe. Une expérience a montré que si on applique strictement ces méthodes lors d’un accrochage avec l’ennemi, il faut en entre 1 min 30 et 2 min pour que le groupe au contact tire sa première cartouche. Bien entendu en combat réel, voire en exercice un peu réaliste, toutes ces procédures explosent. Dans le meilleur des cas, le sergent utilise des procédures simplifiées de son invention, dans le pire des cas, on assiste à des parodies d’ordres (autrement dit des hurlements variés).

Pour remédier à ce défaut et en m’inspirant des méthodes utilisés dans les véhicules blindés, j’ai expérimenté (pendant quinze ans) le remplacement de tous les cadres d’ordre par un cadre d’ordre universel baptisé : OPAC, pour Objectif (à atteindre, à voir ou à tirer), Position (si celle-ci n’est pas évidente et en employant surtout le principe « cadre horaire + distance »), ACtion (que fait-on ou que fait l’objectif ?).

Ce système vocal était doublé par un système aux gestes (il était possible de faire des exercices entier sans dire un mot) et sous-entendait aussi une redéfinition du rôle des chefs d’équipe, autonomes dans le choix de leur manœuvre (ce qui soulageait encore le chef de groupe). Un ordre OPAC ressemblait à cela :
-           Chef de groupe : « Alfa ! Bravo ! » (le chef de groupe appelle ses chefs d’équipe par leur nom ou un indicatif) ;
-           Chef d’équipe 1 : « Alfa ! » (= « je suis prêt à prendre l’ordre ») ;
-           Chef de groupe : « ici (il montre la zone à occuper) (Objectif-Position) ; en appui face à la rue (Action) (il montre la zone à surveiller) » ;
-           Chef d’équipe : « Alfa ! » (= j’ai compris, j’exécute la mission et je place chacun de mes hommes avec un ordre OPAC) ;
-           Chef de groupe : « Bravo ! »
-           Chef d’équipe 2 : « Bravo ! »
-           Chef de groupe : « Le carrefour (O), midi, 100 (P), en avant ! (AC) »
-           Chef d’équipe 2 : « Bravo ! » (= j’ai compris, j’exécute la mission en choisissant une formation (ligne ou colonne) et un mode de déplacement (marche-bond-appui mutuel).

Ce système permettait de s’adapter rapidement à toutes les situations, même les plus confuses, sans perdre de temps à essayer de se souvenir du cadre d’ordre réglementaire, il offrait un gain de temps appréciable pour la réflexion du chef de groupe, facilite les remplacements du chef de groupe par un chef d’équipe et du chef d’équipe par un grenadier-voltigeur parce que les procédures étaient les mêmes.

Dans les expérimentations effectuées, la méthode OPAC donnait au groupe de combat une boucle OODA (observation-orientation-décision-action) beaucoup plus rapide que celle d’un groupe INF202. De fait, dans un combat de rencontre, il l’emportait presque systématiquement (dans 80% des cas) sur le groupe INF 202. Au passage, il m’a fallu deux heures, montre en main, pour apprendre l’ensemble de ces méthodes à un groupe d’appelés mélanésiens, à peine sorti des classes, et à les transformer en groupe de combat manœuvrant plus vite et mieux que tous les groupes « anciens ».

Il est à noter que toutes les propositions précédentes, qui, encore une fois, ont prouvé leur capacité à développer les capacités de la section, n’ont aucun coût financier. Elles peuvent même représenter une source d’économies dans la mesure où les compétences associées nécessitent moins de temps d’acquisition que les méthodes réglementaires.

3.
Le groupe d’appui serait plus puissant et efficace si :
-      les FRF2 étaient remplacés par des fusils modernes type HK 417 avec lunette Schmidt et Bender adaptée (et pas la lunette du FRF2 sur des fusils HK 417 comme cela a été fait en Afghanistan).
-       Les Minimi étaient en calibre 7,62 mm, munition plus puissante, robuste (elle ne dévie pas aussi facilement sur un obstacle) et dissuasive que la 5,56 mm.
-    Les LGI, finalement peu efficaces (ne serait-ce que par les problèmes de coordination qu’il occasionne avec les aéronefs) par des Lance-roquettes de 89 mm avec des munitions anti-personnel.

Dans les groupes d’assaut, le système Félin a permis d’accroître très sensiblement par ses aides à la visée (viseur Eotech, lunettes IL et IR), la portée et précision du tir au Famas, surtout de nuit. Le nouveau canon du Famas permet de tirer tout type de cartouche avec autant de précision. La vision déportée est parfois utile en combat en localité mais il n'est pas forcément utile d'en équiper tout le monde. Le remplacement du Famas par un fusil d’assaut moderne compatible avec le système Félin permet d’envisager encore un accroissement de puissance de feu.

Le chargeur Famas, fragile et limité à 25 cartouches, aurait dû en réalité être remplacé depuis longtemps par un chargeur d’au moins 30 cartouches. Ce chargeur pourrait être remplacé avantageusement par un chargeur en plastique transparent (beaucoup de soldats profitent des répits pour remplacer leur chargeur entamé par un chargeur plein pour être sûr de ne pas être « sec » au prochain tir ; la zone de combat est ainsi remplie de chargeurs à moitié plein). On réduirait aussi la source de nombreux incidents de tir. 

La fonction lance-grenades sous l’arme permettrait beaucoup plus précisément qu’avec une grenade à fusil, mais aussi de marquer pour les appuis aériens les positions ennemis très rapidement.

En double dotation, on pourrait avantageusement remplacer la baïonnette, peu utile, par une arme de poing (comme le FN Five seveN 5,7mm par exemple) permettant de faire face aux incidents de tir et plus pratique en combat en localité, avec des munitions qui permettent de faire des tirs d’arrêts sans risquer les dommages collatéraux. Faire en sorte également que le groupe de combat dispose de grenades à effet spéciaux (flash, étourdissement, etc.).

Les liaisons à l'intérieur du groupe sont bien mieux assurées avec le réseau d'information du fantassin (RIF), avec casque ostéophonique, que le système PRI, peu discret et peu pratique. Il reste nécessaire que le chef de groupe soit doté aussi du système 328.

L'interface homme-machine (IHM), tablette de situation tactique, complexe à utiliser et très chronophage, si elle utile au chef de section, n'est de fait pas utilisée par les chefs de groupe. La numérisation au niveau du groupe s'avère une mauvaise (et coûteuse) idée. Seul les chefs de groupe et le chef de section ont vraiment besoin d'un GPS. Un laser infrarouge leur serait très utile pour désigner les objectifs ou guider les tirs.

En termes de protection, le casque lourd de type félin est efficace et doit être généralisée, avec une lampe IR  de type Guardian et un support de fixation pour l’optique de nuit mais aussi une lampe d’appoint (blanche, IR, rouge). Les gilets de protection sont en revanche très encombrants. Comme il est paraît inconcevable désormais de combattre sans gilet de protection, son allègement et son ergonomie doivent être la priorité. Il existe déjà des HPC (Hard Plate Carrier) avec des plaques de protection de dernière génération plus légères et permettant de porter huit chargeurs. 

Il faut repenser également les sacs et les tenues (et leur processus d’acquisition). Remplacer les sacs F1/2/3 ou les musettes TTA par du matériel utile comme les sacs montagne à grande capacité ou les musettes camelback BFM 500.

4.

Et puis, il y a l’environnement. Le meilleur moyen d’augmenter sensiblement les savoir-faire tactiques collectifs est encore de maintenir la stabilité des sections. A la fin des années 1970, le général américain Don Starry assistait à une démonstration de tir d’une unité israélienne (de réserve) de chars. Etonné par l’efficacité du tir d’un des équipages, il leur demanda combien ils pouvaient tirer d’obus chaque année pour être aussi bons. Les tankistes répondirent que six à huit suffisaient car ils étaient ensemble dans le même char depuis quinze ans. Des hommes maintenus ensemble dans des unités stables pendant des années finissent par créer des obligations mutuelles et des compétences liées. Pour ma part, en onze ans de vie en compagnie d’infanterie, j’ai eu le sentiment d’un éternel recommencement du fait du sous-effectif chronique et de l’instabilité des sections. En trois ans à la tête d’une section au 21e régiment d’infanterie de marine, j’ai commandé soixante-trois hommes différents pour un effectif moyen sur les rangs de trente. Cette mobilité est d'autant plus néfaste que les équipements individuels sont de plus en plus personnalisés et toujours fixes. Peut-être faut-il envisager des mutations avec équipements de combat. 

Efforçons nous d’avoir des sections à effectifs complets (en enlevant des comptes ceux qui sont en reconversion par exemple) ; ralentissons le système de mutations des cadres, hérité de l’époque du service national, pour maintenir les cadres et les soldats ensemble plus longtemps ; arrêtons d’avoir une structure de section différente pour chaque mission et nous verrons d’un seul coup augmenter les compétences de notre infanterie sans grande dépense. 

D’autres voies existent, à la fois culturelle (développer une vraie culture de l’entraînement permanent jusqu’au plus bas échelon, en tous temps et tous lieux) et organisationnelle, en desserrant l’étau de la réglementation accumulée au fil du temps en matière de sécurité, en supprimant certaines missions peu utiles, ou en faisant revenir les véhicules tactiques dans les régiments (ce qui signifie avoir résolu le problème de leur maintenance). D’une manière générale tout ce qui peut contribuer à la stabilité des unités, à la facilitation de la vie courante et à la fidélisation, contribue indirectement à l’élévation du niveau opérationnel.

dimanche 8 février 2015

La section d'infanterie comme priorité stratégique nationale (1)


Réactualisation d'un article paru le 02/02/2012

Quand on examine la liste des 400 soldats « morts pour la France » en opérations depuis cinquante ans, on constate qu’il s’agit presque exclusivement de fantassins et sapeurs. Dans l’immense majorité des cas, ces hommes ont été tués dans des combats d’ampleur très limité par d’autres « combattants débarqués », toujours irréguliers, par le feu d’armes légères ou par engins explosifs. Ces combats peuvent désormais se dérouler aussi en métropole.

On constate également que ces micro-combats ont un impact stratégique beaucoup plus important qu’auparavant dans l’Histoire, avec une très forte asymétrie d’effet selon que des soldats français y tombent ou non. Dans le premier cas, ces combats apparaissent dans les médias en métropole, ce qui n’est forcément le cas dans le second. Et dès lors que ces pertes sont « importantes », ce qui en termes modernes commence à deux, elles appellent immanquablement à des questionnements sur l’efficacité et le déroulement de l’opération en cours, ce qui ne manque jamais d’embarrasser à son tour l’échelon politique.

On peut s’interroger sur cette hyper-sensibilité  médiatico-politique, en décalage le plus souvent avec le sentiment d’une opinion publique française en général beaucoup plus résiliente, sans parler de la vision de l’ennemi. On constatera seulement que cela induit une réticence à l’engagement au sol, au contact, alors que c’est encore là la seule manière d’obtenir in fine la décision et la victoire.

La conclusion de cette contradiction entre nécessité stratégique de l’engagement de combattants au sol (y compris sur le territoire métropolitain), des pertes que cela induit et de l’embarras, également au niveau stratégique, que ces pertes provoquent elles-mêmes devrait logiquement être de faire de ces combattants débarqués une priorité nationale en matière de défense. C’est pourtant très loin d’être le cas.

Depuis la fin de la guerre froide, nous avons une supériorité totale dans les airs et sur les mers, la capacité de combat des petites cellules tactiques terrestres, pourtant essentielles, n’a guère varié depuis des dizaines d’années. Une patrouille de chasseurs Rafale ne risquerait rien face à deux Focke-Wulf 190 allemands de 1945, une frégate Aquitaine serait capable de couler n’importe quel croiseur de la Kriegsmarine, il n’est pas du tout évident en revanche qu’une section d’infanterie française parviendrait à l’emporter à coup sûr, une section de panzergrenadiers allemands de 1944. Nous aurions réussi la même performance sur terre que dans le ciel ou sur mer, une section d’infanterie française n’aurait pas été détruite et une autre fixée dans la vallée d’Uzbin par des combattants rebelles, bénéficiant certes de la surprise et de la supériorité numérique mais équipés d’armements des années 1960.

Pour obtenir une supériorité équivalente dans le combat terrestre, on peut choisir une approche « lourde » avec une surenchère dans les moyens engagés, engins blindés- appuis lourds -protection individuelle, au niveau minimum du sous-groupement. Cela réduit évidemment les risques d’échec et de pertes mais prix d’une dépendance importante aux bases et aux routes pour la manœuvre ou le soutien logistique. Cette dépendance induit des pertes indirectes par IED ou projectiles, une planification longue et l’augmentation des coûts. Surtout, dans un contexte de réduction des moyens, s’il faut engager au minimum un sous-groupement avec des appuis extérieures, cela réduit les capacités globales de manœuvre française à quelques dizaines de pions tactiques.  

On réduit ainsi les risques d’un échec au prix d’une faible efficience. On peut choisir au contraire une approche « agile » et faire vivre les sections directement sur le terrain et au milieu de la population. De fait, cette approche légère est incontestablement efficace comme en témoignent les succès du CAP (voir le billet « une autre manière de pratiquer la contre-insurrection) et du contingent australien au Viet-Nam ou plus récemment des forces spéciales américaines en 2001 en Afghanistan et de l’US Army à Bagdad en 2007. Il faut cependant accepter de livrer de nombreux petits combats et donc fatalement d’accepter le risque de pertes.

Réduire la crainte politique de cette approche agile suppose de réduire les risques de « cygnes noirs » et donc d’augmenter les capacités des sections isolées. Lorsqu’on pourra engager en quelques heures autant de sections d’infanterie que l’on veut dans n’importe quel milieu et contexte, avec une supériorité incontestable sur n’importe quel ennemi local, on multipliera d'un seul coup la capacité stratégique française.  

(à suivre)