vendredi 15 août 2014

Les légions dangereuses

Nouvelle version 17/08/14

Le « nouvel Irak » est depuis onze ans une source permanente de « surprises stratégiques », depuis l’apparition de la guérilla sunnite de 2003 contre la présence américaine jusqu’à son changement d’alliance à la fin de 2006, en passant par les pulsions de l’armée de Mahdi jouant tour à tour de la révolte armée et de la prise de contrôle souterraine des rues de Bagdad. Autant de « cygnes noirs » agissant pendant comme révélateurs soudains des évolutions cachées des rapports de force, que les troupes américaines et celles du gouvernement irakien se sont efforcés à chaque fois de réduire avec plus ou moins de succès.

Le monopole étatique de la violence a été à peu près rétabli en 2008. Il s’est ensuite effrité au rythme de sa personnalisation croissante. Le Premier ministre Maliki s’est arrogé la direction de la police et de l’armée laissant à son fils celle des forces spéciales de sécurité, nouvel avatar des anciens services de Saddam Hussein, tandis que les unités militaires de Bagdad, les plus puissantes, sont devenues la nouvelle Garde républicaine. Les miliciens sunnites du Sahwa, sauveurs des Américains, ont été abandonnés à leur sort et les Peshmergas kurdes, à la fois alliés et menace, ont reçu le moins d'aide possible de Bagdad.

La superposition de ce fractionnement sécuritaire, laissant les unités de l'armée irakienne les plus faibles à la marge du territoire, et du renouveau de la division politico-confessionnelle ont ainsi créé les conditions d’une nouvelle surprise stratégique. Celle-ci a pris la forme de l’invasion de la première vraie armée proto-étatique sunnite, celle de l’Etat islamique en Irak et au Levant, ou Daech.

Forte sans doute d’environ 10 000 combattants, l’armée de l’Etat islamique a adopté le modèle désormais classique d’une infanterie mobile montée sur picks-up, parfois d’origine américaine, et centrée autour de ses mitrailleuses lourdes et de quelques mortiers légers. Elle dispose aussi désormais de quelques véhicules blindés et pièces d’artillerie pris à l’armée irakienne mais cet arsenal reste marginal, la vraie force de l’armée de l’EIIL reste avant tout la motivation de ses membres. C’est elle qui, associée au milieu urbain, permet de résister aux forces les plus sophistiquées. En 2003, les divisions mécanisées de Saddam Hussein s’étaient rapidement effondrées devant l’armée américaine et Bagdad avait été prise en quelques jours. Un an plus tard, ces mêmes Américains mettaient neuf mois pour reprendre Falloujah, tenus par quelques milliers de combattants armés de Kalashnikovs et de lance-roquettes des années 1960.

L’armée de Daech, c’est la force de Falloujah, ou celle qui a affronté les Français au Mali en 2013, multipliée par trois ou quatre, unie et rendue suffisamment mobile pour renouer avec les raids de bédouins et frapper à tous les coins du Sunnistan irakien et parfois au-delà. La division irakienne présente à Mossoul a été la première victime de cette nouvelle force, livrant par son effondrement soudain, des ressources considérables à l'EIIL et la vallée du Tigre jusqu’à Bagdad. Il manque cependant à l’armée de l’Etat islamique une qualité essentielle, la quantité, et cela l’empêche de fait de s’emparer et surtout de tenir des villes dont la population est suffisamment hostile pour armer des défenseurs aussi motivés que les Islamistes.

C’est là que l’EEIL atteint ses limites militaires. En l’état actuel des forces, Daech est incapable de s’emparer de Bagdad et même semble-t-il de villes comme Samarra, un des lieux saint du chiisme. Son armée est une troupe de guerriers nomades courant d’un point à l’autre des provinces irakiennes, de Diyalah à Anbar, conquérant au passage quelques cités, pourchassant les impies et tentant d’établir un ordre socio-politique, multipliant ainsi les frayeurs, les indignations et les ennemis.

Le dernier acte à ce jour de ce Jihad tourbillonnant est l’attaque du Kurdistan irakien. C’est à nouveau une surprise et même une double surprise. 

Stratégique d’abord car on ne voit pas très bien quel intérêt politique l’Etat islamique avait à s’attaquer aux Kurdes et à réintroduire par la même occasion les Américains dans le paysage militaire. La logique qui conduit l’organisation n’est peut-être simplement pas politique et, comme Hitler envahissant l’URSS, obéit-elle à des fantasmes racistes ou religieux. A long terme c’est suicidaire et donc à court terme c’est surprenant. 

Surprise tactique ensuite, car on imaginait les Peshmergas- les combattants kurdes – plus à même de résister à l’attaque des Islamistes. L’armée du gouvernement autonome avait jusque-là non seulement tenu tête à Saddam Hussein mais elle avait aussi réussi, pendant la présence américaine, à préserver les provinces kurdes de la guérilla sunnite. Cette armée n’avait cependant jamais eu affaire à une force organisée de cette mobilité, de cette ampleur et de cette motivation qui a pu concentrer par surprise assez de forces pour menacer Erbil, la capitale. Mais l’EIIL ne prendra pas Erbil. Les Peshmergas ont pu regrouper assez de moyens pour contre-attaquer et rependre une partie du terrain perdu. Les frappes américaines les y ont aidé, non pas tant par leur effet direct mais plutôt par la menace qu’elles font peser et qui placent les forces ennemies dans la contradiction entre la dispersion nécessaire, pour éviter d’être frappé par les airs, et la concentration indispensable pour l’emporter au sol. Quant à l’assistance matérielle promise, elle est sans doute plus symbolique que véritablement utile.

Pour l’instant donc, l’EIIL bénéficie d’un outil tactique excellent mais au service d’une stratégie désastreuse multipliant les ennemis sans grand bénéfice sur le terrain. Si l’organisation ne se transforme pas à nouveau, à la manière des Taliban qui ont réussi à passer d’une milice religieuse brutale à une guérilla capable de contrôler intelligemment la population, elle est condamnée. Déjà des forces souterraines se mettent en oeuvre pour y mettre fin par un nouveau basculement. Celui-ci peut venir à nouveau des sunnites, comme en 2007 lorsqu’Al-Qaïda en Irak leur était devenu odieux, des Kurdes, jusqu’à ce qu’ils apparaissent à leur tour comme trop puissants, ou, ce qui serait sans doute préférable, de Bagdad avec un nouveau gouvernement de nouvelles habitudes politiques. Ce processus peut prendre des années avant de basculer en avalanche stratégique mais il est inexorable.

jeudi 14 août 2014

Etats-Unis Irak, le retour-Un article de Maya Kandel sur Froggy Bottom

Pourquoi Obama a-t-il finalement décidé de bombarder l'EIIL en Irak ? Plus précisément, pourquoi maintenant ?

Plusieurs raisons semblent avoir été déterminantes.
La menace contre Erbil
Raison première, annoncée par des informations de plus en plus précises dans la semaine du 4 août, c’est l’attaque surprise d’ISIS (EIIL) contre les Kurdes, qui a surpris apparemment tout le monde à commencer par les principaux intéressés, et la menace contre la capitale du Kurdistan, Erbil, dès mercredi soir 6 août – quand le chef d’Etat-major, le général Dempsey, est venu briefer Obama qui venait de clore le sommet Etats-Unis Afrique à Washington.
Dans sa déclaration officielle à la Maison Blanche le jeudi 7 août au soir, Obama annonce d’abord une opération humanitaire destinée à apporter eaux et vivres aux milliers de civils chrétiens et yézidis fuyant l’avancée d’ISIS et piégés dans les monts Sinjar dans des conditions dramatiques ; il annonce également qu’il a autorisé des frappes aériennes pour protéger les Américains présents à Erbil, et empêcher un génocide, en insistant sur la demande des autorités locales ainsi que sur le consensus international (et le risque imminent de génocide). Le Pentagone publiera peu après les premières frappes (le vendredi 8 août au matin) un communiqué sur les objectifs militaires et les moyens utilisés (voir aussi ici sur l’utilisation de drones et ici sur le nombre de sorties). Obama a rapidement précisé que l’opération risquait de durer des mois plutôt que des semaines.
Pour lire la suite : Froggy Bottom

lundi 28 juillet 2014

Sisyphe à Gaza

Après vingt jours de combats l’opération israélienne Bordure protectrice arrive à un tournant qui autorise une première analyse militaire.

A voir et à venger

Bordure protectrice est après Pluie d’été (2006), Plomb durci (2008-2009), Pilier de défense (2012), la quatrième opération de même type contre le Hamas, avec sensiblement les mêmes objectifs énoncés (« punir » et faire cesser la menace contre la population israélienne) et les mêmes modes d’action. Le Hamas a de son côté répondu par une habituelle campagne de frappes à distance mais aussi et, c’est plus nouveau, par des raids ou des tirs directs en territoire Israélien.

La campagne de frappes par missiles et roquettes, malgré l’apparition de projectiles comme les missiles M-302 à longue portée (160 km et donc capables de frapper Tel Aviv et Jérusalem) et à grande puissance (charge de 140 kg d’explosif), est toujours aussi peu létale pour les civils israéliens puisque « seulement » deux en ont été victimes. Sachant que la mortalité moyenne de la population israélienne sur vingt jours est d’environ 2 300 personnes, on peut même considérer qu’en perturbant la vie courante (en réduisant par exemple la circulation automobile) le nombre de décès a peut-être même diminué durant la même période. Ce résultat, comparable à celui des trois autres opérations (respectivement 2, 3 et 4 pertes civiles) est à attribuer en partie à l’efficacité du système d’interception « Dôme de fer », le plus sophistiqué du monde en la matière, mais surtout au système d’alerte et de protection de la défense civile.

Les brigades Al-Qassam, branche armée du Hamas, et leurs alliés, persistent cependant dans cette voie apparemment stérile car c’est un témoignage visible, de la persistance de leur volonté de combattre et, vis-à-vis de la population palestinienne, de ne pas subir sans riposter. Le deuxième résultat est la perturbation de la vie économique, et même de la vie tout court, israélienne placée sous une épée de Damoclès. Plus qu’une augmentation des pertes, le résultat de l’emploi de projectiles à plus grande portée (en fait plus facilement repérables et destructibles que les petites roquettes) est une augmentation de la surface de danger et donc de désorganisation. Combinée au coût d’emploi du système Dôme de fer, très supérieur à celui de l’artillerie à longue portée du Hamas, et de la mobilisation de presque 70 000 réservistes, cette perturbation rend économiquement très rentable l’emploi de celle-ci dans le cadre d’une guerre d’usure. Quant à la faible mortalité des projectiles, c’est finalement un avantage non-voulu dans la mesure où la disproportion systématique avec les pertes civiles palestiniennes finit toujours par éroder, au moins au niveau international, les justifications de l’opération israélienne de représailles. Cette image internationale, mais peut-être pas l’image du Hamas en interne, serait cependant encore favorisée si ces frappes palestiniennes, qui ne peuvent frapper que des civils et justifient ainsi l’accusation de terrorisme, n’existaient pas et que les pertes civiles étaient à sens unique.

Du côté israélien, le largage des centaines de projectiles dans un espace où la densité dépasse 4 700 habitants par km et alors que l’ennemi n’est pas une armée régulière mais une milice ne peut, malgré la précision des armes, les précautions et avertissements, manquer de frapper massivement la population. Pour la quatrième fois donc, Israël s’est donc engagée dans une campagne dont on savait qu’elle ferait des centaines de victimes civiles, en s’appuyant sur l’excuse, faible, du bouclier humain et l’espoir inavoué, mais toujours déçu, que la population palestinienne finira par se retourner contre le Hamas, responsable de telles calamités. Il s’agit surtout, comme l’expliquait Samy Cohen dans Tsahal contre le terrorisme, d’un transfert aux Palestiniens du principe de riposte disproportionnée, appliquée jusque-là aux Etats arabes et à leurs armées, en négligeant le fait que les cibles ne peuvent être les mêmes et en oubliant que cette recherche de l’écrasement n’a trouvé de fin que lorsque l’armée égyptienne y a échappé au début de la guerre du Kippour, permettant, par l’honneur sauvé, d’envisager enfin la paix. Cette nouvelle campagne va donc éliminer à nouveau quelques centaines de combattants du Hamas (sur des dizaines de milliers), quelques personnalités du mouvement (vite remplacés, parfois par plus compétent ou intransigeant) et quelques infrastructures (vite reconstruites). On ne sait donc pas vraiment, en tout cas pas visiblement, si le Hamas va s’en trouver affaibli.

Retour à la terre

La nouveauté de cette opération est la réapparition du combat terrestre et d’un combat terrestre meurtrier pour Tsahal, puisqu’avec, à ce jour (28 juillet), il déplore 43 soldats tués, soit bien plus que lors des trois opérations précédentes (avec respectivement 5, 10 et 2 morts) ou même que lors de l’opération Rempart lorsque, du 29 mars au 3 mai 2002, l’armée israélienne avait réoccupé et nettoyé les six villes palestiniennes autonomes de Cisjordanie et perdu 30 hommes. On reste évidemment très loin des 3 000 morts israéliens de la guerre du Kippour et même des 657 de l’opération Paix en Galilée en 1982 au Liban, mais dans le cadre d’un affrontement avec un rapport de forces très asymétrique, ces pertes constituent un évènement saillant. Il est en effet rare lorsqu’on dispose de tels moyens d’aboutir à un ratio de pertes de seulement 8 combattants du Hamas tués pour un israélien. Lors de l’opération Plomb durci, ce rapport avait été, selon les sources, de 60-70 pour 1.

Cette évolution est d’abord le résultat d’innovations tactiques de la part d’Al-Qassam qui a su doubler l’action de l’artillerie à longue portée d’une nouvelle capacité d’action sur les bords de la limite entre Israël et la bande de Gaza malgré la présence de la barrière de sécurité. Pour contourner cette barrière par le bas, les combattants palestiniens ont, comme dans toute guerre de siège, développé un réseau de tunnels d’attaque (« tunnels terroristes » selon le Premier ministre israélien) permettant de surgir à l’intérieur même du territoire israélien. Ils ont également tourné la barrière par le haut par l’emploi de drones mais surtout depuis les hauteurs d’armes de tir direct à la fois précise et à longue portée comme les missiles antichars Kornet (5 000 mètres de portée, voire 8 000 pour les versions les plus sophistiquées) ou les fusils de tireurs d’élite comme le Steyr HS .50 capable d’envoyer un projectile de 12,7 mm à 1500 m. Rien d'étonnant dans tout cela et rien qui n'existait déjà depuis des années attendant d'être développé. 

Cette menace sur les bordures impose de doubler la barrière d’une présence militaire, ce qui offre déjà des cibles militaires aux Palestiniens, et, pour tenter d’y mettre fin, de pénétrer plusieurs kilomètres à l’intérieur du territoire de Gaza. Il ne s’agit plus, comme en 2008, d’envoyer des colonnes blindées très protégées dans la zone la moins dense de Gaza dans un engagement plus symbolique que réellement efficace, mais de pénétrer dans des zones urbanisées et densément peuplées. On se retrouve ainsi plus dans la configuration des combats de Jénine en 2002 où, dans ce contexte de petits nombres, il suffit d’une seule embuscade réussie de la part des Palestiniens, de la destruction d’un seul transporteur de troupes (hélicoptère ou transport terrestre) ou simplement de la capture d’un seul homme pour obtenir un « événement » et donc une victoire, cela quelles que soient ses propres pertes. Les miliciens du Hamas, mieux équipés malgré le blocus (c’est de l’armement léger facilement dissimulable) et sans doute mieux entraînés qu’avant, ont réussi ainsi apparemment quelques coups qui ont suffi à faire monter très vite le chiffre des pertes militaires israéliennes.

Avec 43 hommes tombés au combat, on est déjà entré dans une zone de doute et celui-ci est d’autant plus fort que l’on perçoit que cette nouvelle opération ne sera pas plus décisive que les précédentes. Certaines familles commencent à mettre en cause le pourquoi du sacrifice de leur fils si c’est pour recommencer dans deux ans comme cela semble être désormais la norme, et ces familles sont suffisamment nombreuses pour atteindre le seuil critique qui affecte l’opinion.


En recommençant la même opération pour la quatrième fois, les Israéliens ont renonca de fait à toute surprise tactique et se sont rendus vulnérables aux adaptations de l’adversaire. Pour le gouvernement israélien, le bilan, visible au moins, de l’opération Bordure protectrice est pour l’instant très inférieur à celui de Plomb durci et de Pilier de défense. Il ne reste alors que deux voies possibles, celle de l’arrêt immédiat en acceptant, comme lors des opérations précédentes, une offre de trêve du Hamas et en se contentant de l’arrêt des tirs et de l’élimination de quelques centaines de combattants pour proclamer la victoire ou celle de la poursuite de l’engagement, au risque d’une fuite en avant à l’issue incertaine, afin obtenir des résultats plus en proportion des pertes subies. Dans tous les cas, il est très possible que cette opération soit la dernière du genre et en attendant la paix, fort improbable tant que perdurera l’occupation de Gaza et de la Cisjordanie, il est impératif que Tsahal retrouve l’imagination qui faisait sa force.  

mardi 22 juillet 2014

Armées françaises : des capacités à la hauteur des ambitions ? Débat sur France 24


En débat avec la sénatrice Hélène Conway-Mouret, ancienne ministre et membre de la commission de défense et des affaires étrangères sur l'évolution des capacités de nos forces armées.

A voir Ici

lundi 21 juillet 2014

La guerre à distance


Extrait de Retour sur la guerre de 2006-DSI HS n°9 janvier 2009

Déjà publié sur ce blog en mars 2012

Les difficultés de Tsahal ont commencé lorsque les Israéliens ont fait glisser l’emploi de la force armée de la guerre vers l’action de police contre les organisations palestiniennes. Quand on refuse à son adversaire la légitimité politique et donc le statut d’ennemi, celui-ci ne peut être qu’un délinquant. Ce faisant, le combat contre ces organisations est à la fois perpétuel, car on ne fait pas la paix avec des délinquants, et encadré par de fortes contraintes légales et psychologiques. Dans ce contexte, la mort donnée et reçue peut devenir une anomalie d’autant plus scandaleuse que le rapport des forces semble toujours permettre de réduire les risques par un surcroît de moyens matériels. Placée hors de cette zone d’exception qu’est la guerre, l’erreur tactique devient justifiable d’une enquête sinon d’un tribunal. On en arrive ainsi à inciter les militaires à agir à coup sûr, à rechercher les victoires « à 1-0 » plutôt qu’à « 3-1 » selon une expression israélienne, mais aussi « à coûts sûrs » car le risque s’échange au bout du compte contre l’argent. Cette prudence a aussi pour effet d’allonger les conflits et, malgré les efforts de protection, les pertes finissent aussi par devenir significatives avec le temps. Près de 1 000 soldats et policiers israéliens ont ainsi perdu la vie pendant l’occupation du Sud-Liban et les deux Intifada palestiniennes.

Dans les années 2000, avec le développement considérable des armes de précision et à longue portée et l’édification de la barrière de sécurité, les Israéliens croient avoir trouvé la solution à leur problème tactique. Ces nouveaux moyens leur permettent en effet une nouvelle prise de distance avec le risque, en évacuant les zones occupées au Liban ou à Gaza tout en les gardant à portée de frappe aérienne ou de raids de forces spéciales. Cet éloignement physique s’accompagne ensuite rapidement d’un éloignement moral puisqu’on ne voit même plus les chairs que l’on découpe. La vision de la mort et de la souffrance déserte le champ de vision des militaires tandis que ceux qui vivent au-delà de la barrière deviennent de plus en plus des étrangers (tout en leur refusant ce statut). De leur côté, le Hamas et le Hezbollah ont occupé le vide politique pour créer des proto-Etats, contrôlant d’autant plus facilement la population que celle-ci éprouve du ressentiment contre les Israéliens. Ces organisations incrustées dans le milieu physique et humain local ne laissent cependant guère de saillants susceptibles de constituer des objectifs militaires.

Refusant de revenir au combat rapproché et donc d’occuper à nouveau le terrain, les Israéliens ne peuvent dès lors que frapper la population pour avoir une chance d’atteindre leurs adversaires. Ils se retrouvent finalement dans la même position que les organisations palestiniennes qui se sont crues obligées de frapper la population civile faute de pouvoir affronter Tsahal avec quelques chances de succès. Les premiers justifient cette dérive par l’idée que les populations locales sont solidaires des « terroristes » qu’ils ont amenés, ou simplement acceptés, à leur tête, les seconds considèrent que la population israélienne et ses très nombreux réservistes est toute entière militarisée. Les adversaires en sont venus ainsi à se ressembler par la croyance que l’autre ne cède qu’à la force, l’évitement du combat, les procédés terroristes et les accusations mutuelles de lâcheté. 

mercredi 9 juillet 2014

Malheur au vainqueur



Déjà publié le 19 novembre 2012


Fiche au chef d’état-major des armées, février 2009.

Dans De la guerre, Clausewitz décrivait la guerre comme l’affrontement de deux trinités associant chacune un gouvernement, un peuple et une armée. Dans son esprit, cela se traduisait par un duel gigantesque entre deux forces armées jusqu’à l’écrasement de l’une d’entre elles. Privé de leur centre de gravité, l’Etat et le peuple n’avaient alors plus qu’à se soumettre au vainqueur sur le champ de bataille. Ce schéma s’est trouvé mis en défaut lorsque les Etats n’ont plus affronté d’autres Etats mais des « organisations » dont le centre de gravité n’était plus leur armée, généralement modeste, mais le soutien de la population, transformant le « duel » en « opération au milieu des gens ».

Dans le cas de l’opposition entre Israël et le Hamas, cette asymétrie est encore accentuée par les particularités des deux adversaires. David devenu Goliath, Israël associe un pouvoir faible car instable, une armée très puissante et une population de plus en plus radicale. La population juive la plus traditionnaliste représentera la moitié de la population dans vingt ans.

Face à lui, le Hamas a un « pouvoir » déterminé jusqu’au fanatisme, une milice matériellement très faible et une population encore plus radicalisée que celle d’Israël. En 2002, une étude a conclu que 50 % des Palestiniens entre 6 et 11 ans ne rêvaient pas d’être médecin ou ingénieur mais kamikaze.

Faute d’une volonté capable d’imposer une solution politique à long terme, Israël est piégé par cette armée à qui il doit sa survie et qui ne peut que lui proposer des solutions sécuritaires à court terme. Arnold Toynbee, parlant de Sparte, appelait cela la « malédiction de l’homme fort ».

Le syndrome spartiate

Dans sa stratégie militaire, Israël raisonnait traditionnellement en fonction de trois types de menaces : intérieure (les mouvements palestiniens), proche (les Etats arabes voisins) et lointain (l’Irak ou l’Iran nucléaire) en essayant de concilier les réponses militaires en une doctrine unique, combinaison de la « muraille de fer » décrite par Zeev Jabotinsky dans les années 1920 et de la « révolution dans les affaires militaires ». Par l’association de la dissuasion nucléaire, de la barrière de sécurité, du quadrillage de la population palestinienne et d’une forte capacité de frappe conventionnelle à distance, Tsahal pensait avoir trouvé la parade à toutes les menaces. En réalité, cette « grande théorie unifiée » avait créé de nouveaux acteurs : les proto-Etats périphériques comme le Hezbollah au Sud-Liban et le Hamas dans la bande de Gaza, nés et vivant plus ou moins de l’affrontement avec Israël.

Le pouvoir israélien actuel est incapable de gagner la paix, le Hamas est incapable de gagner la guerre contre Israël mais les deux peuvent espérer gagner « à » faire la guerre à des fins de politique intérieure. Le 4 novembre 2008 (jour de l’élection de Barack Obama  afin de passer inaperçu), le gouvernement israélien a proposé l’affrontement avec un raid tuant six Palestiniens et le Hamas a accepté en ne renouvelant pas la trêve. On se trouve ainsi dans une forme de guerre plus proche du jeu de go que du jeu d’échec car les deux adversaires savent que cela se terminera non pas par un échec et mat mais par un accord mutuel tacite suivi d’une comptabilité des « points de victoire ».

Comme dans la réalité ces « points » sont largement subjectifs, le gouvernement Olmert s’est bien gardé cette fois d’annoncer, comme en 2006, une liste d’objectifs très ambitieux dont la non réalisation avait largement contribué à l’idée de défaite. Il n’a été question que de « redonner une vie normale aux habitants du sud d’Israël » et d’« infliger un sévère coup au Hamas », buts de guerre suffisamment flous pour espérer au moins une petite victoire (l’arrêt des tirs de roquettes). Implicitement, il était évident que cette opération avait aussi pour objet de restaurer la capacité de dissuasion de Tsahal et sa confiance interne.

La non bataille

Dans la droite ligne de la doctrine américaine « choc et effroi », l’opération Plomb durci débute par un raid massif de 40 à 50 F-16 I frappant très précisément (grâce aux drones, à l’aide du Fatah et aux réseaux humains du Shabak) l’« infrastructure » du Hamas. Les vagues suivantes, avec l’aide de l’artillerie et des hélicoptères d’assaut s’efforcent ensuite de détruire les centaines de tunnels de la frontière Sud, les sites de lancement de roquettes et de préparer les axes de pénétration de l’offensive terrestre. Bien plus efficace qu’en 2006, cette campagne fait entre 400 et 500 victimes en une semaine pour un résultat qui reste néanmoins insuffisant, confirmant que les feux à distance sont impuissants à eux-seuls à obtenir des résultats décisifs face à des organisations incrustées dans un tissu urbain dense. Les tirs de roquettes ne cessent pas et le Hamas n’est pas décapité malgré la mort de Nizar Rayyan et Azkariah al-Jamal. Le potentiel militaire du Hamas (entre 7 000 et 20 000 miliciens selon les estimations) n’est pas sérieusement entamé.

Contrairement à 2006, la campagne de frappes à distance est donc prolongée par une véritable opération terrestre dont les objectifs immédiats sont de contrôler les zones de lancement de roquettes, de participer à la destruction des tunnels, d’empêcher toute manœuvre coordonnée du Hamas et de lui infliger autant de pertes que possible. Plus symboliquement, il s’agit aussi d’aller « planter le drapeau chez l’ennemi ». Cette offensive terrestre (ou aéroterrestre tant les moyens aériens et au sol sont intégrés) n’a cependant pas le droit à l’échec. Grâce à l’emploi de colonnes blindées-mécanisées évoluant dans une bulle d’appui feux, les cinq brigades israéliennes commencent par cloisonner l’ennemi puis essaient de l’user par une série de mini-raids, blindés en terrain un peu ouvert ou, plus rarement, par les forces spéciales dans les zones plus densément urbanisées. En cela, les modes d’action employés sont très proches de ceux des Américains en Irak, les aspects humanitaires en moins.

Face à ces « colonnes de fer », une milice ne peut jouer que sur la préparation du terrain, l’emploi d’armes à longue portée et la furtivité. La préparation du terrain (obstacles, engins explosifs) a été handicapée par le manque de moyens et de compétence et les quelques obstacles mis en place ont été, pour la plupart, détruits lors de la phase de feux à distance. Contrairement au Hezbollah, le Hamas ne dispose apparemment pas de missiles antichars modernes, il lui est donc difficile de frapper les unités israéliennes autrement que par mortiers ou par snipers. Toute attaque directe étant vouée au massacre, la seule voie possible pour lui consiste à rester retranché dans les zones inaccessibles aux colonnes blindées et d’attendre que les Israéliens s’engagent dans une opération de nettoyage urbain.

Prendre Falloujah à la fin de 2004 avait nécessité le déploiement de quatre brigades (deux pour cloisonner et deux pour conquérir) pendant un mois et demi et coûté la vie à 73 Américains. En 2002, la prise de Jenine avait demandé à Tsahal deux semaines de combat et 23 morts pour la brigade engagée. Or Gaza-ville et les camps périphériques représentent environ quatre fois Falloujah et douze fois Jénine en termes de surface et de population. Le prix à payer pour s’en emparer était trop important pour le gouvernement israélien. La bataille de Gaza est donc restée symbolique, les deux adversaires ne se rencontrant pas véritablement.

La population pour cible

Dans ce contexte, ce sont finalement les populations environnant ces deux armées qui s’évitent qui sont les plus frappées. C’était déjà le cas lors de la guerre de juillet 2006, lorsque les civils israéliens se plaignaient de subir quotidiennement les tirs de roquettes du Hezbollah alors que le gouvernement Olmert refusait d’engager des troupes au Sud Liban. Au même moment, les frappes de Tsahal tuaient beaucoup plus de civils libanais que de miliciens du Hezbollah bien protégés dans leurs abris souterrains.

Pire encore, il semble maintenant que les populations soient devenues l’objectif premier des opérations militaires afin de faire « pression » sur un adversaire que de part et d’autre on ne peut vaincre militairement. Avec l’arrivée de munitions ultra-précises, on pensait avoir progressé humainement depuis les bombardements stratégiques de la Seconde Guerre mondiale. On assiste désormais à un retour en arrière puisque les dégâts apparaissent comme de moins en moins « collatéraux » et de plus en « centraux ».

C’est évident du côté des organisations palestiniennes qui affrontent Israël et qui considèrent qu’elles n’ont plus d’autre recours que de frapper la population civile par le biais des « kamikazes » ou par des projectiles, insuffisamment précis pour être vraiment dangereux (il en faut plus de 400 pour tuer un seul civil) mais qui entretiennent un climat permanent d’insécurité. Mais c’est aussi désormais le cas de la part d’Israël qui a non seulement transformé la bande de Gaza en immense camps de prisonniers mais emploie sa force de telle sorte que, plus que l’affaiblissement du Hamas, c’est la punition de la population palestinienne qui semble recherchée, avec par exemple la destruction des infrastructures économiques. Bien entendu, comme toujours en pareil cas, l’adversaire est stigmatisé comme à la fois lâche et terroriste alors que la souffrance de sa propre population est largement instrumentalisée.

En toute bonne foi et avec une certaine schizophrénie, Tsahal peut se présenter comme l’armée la plus éthique du monde puisqu’il prévient par téléphone, tracts ou SMS avant de tuer. Si l’on croît les chiffres couramment évoqués, le « kill ratio » entre soldats israéliens et civils palestiniens est d’environ 1 pour 50, dont 20 à 30 enfants, ce qui ne suggère pas quand même une volonté extrême de maîtrise de la force, ni, il est vrai, de volonté farouche du Hamas de préserver la population. Mais comment attendre autre chose d’une organisation qui a introduit l’attentat-suicide dans le monde sunnite ?

La lettre et l’esprit des grands traités internationaux signés depuis 1868 visant à protéger autant que possible la population des ravages de la guerre sont d’évidence bafoués, avec d’ailleurs cette circonstance aggravante du côté d’Israël que la population de Gaza, toujours officiellement territoire occupé, reste sous sa responsabilité. Juridiquement, l’opération  Plomb durci  est une opération de sécurité intérieure, domaine où plus encore que dans un état de guerre la riposte se doit d’être proportionnelle et maîtrisée. Dès le départ de l’opération, les noms des commandants d’unité n’ont pas été divulgués par crainte de poursuites pour crimes de guerre. Loin des guerres héroïques des Sharon, Tal ou Adan, Plomb durci est anonyme.

A défaut de gagner les cœurs, contrôler les esprits

Si dans cette régression, le Hamas est freiné par l’insuffisance technique de ses engins, Israël doit encore arbitrer avec sa propre morale mais aussi surtout celle de l’opinion publique internationale et en premier lieu américaine. De fait, Israël sait que chacune de ses grandes opérations asymétriques (Raisins de la colère en 1996, Rempart en 2002, Pluie d’été et Changement de direction en 2006) enclenche toujours un processus de protestation qui finit par l’enrayer. Pour retarder cette échéance et pour la première fois à cette échelle, l’opération militaire s’est accompagnée d’une vraie campagne des perceptions.

Le premier cercle concerné était celui de l’opinion publique israélienne. Pour cela, le gouvernement a pris soin de se placer en position de légitime défense en mettant en avant la menace des roquettes et le non renouvellement de la trêve par le Hamas puis en précédant l’offensive d’un ultimatum, obtenant ainsi un soutien de plus de 80 % de la population. Mais les médias ne sont plus les seules sources d’informations. Les nouvelles technologies de l’information, téléphone portable en premier lieu, donnent aussi la possibilité d’établir un lien direct entre l’armée et la nation, et donc de faire converger plus rapidement qu’avant le moral de l’ « avant » et de l’ « arrière ». Cela avait une des causes de l’échec de 2006, les soldats n’hésitant pas à communiquer à leurs familles leurs critiques sur la manière dont les opérations étaient conduites. Cette fois, outre que les motifs d’insatisfaction ont été réduits par une planification précise, une étanchéité complète a été instaurée entre la zone de bataille et  l’intérieur du pays, en échange d’un effort permanent d’explication pour les soldats.

La seconde bataille des perceptions s’est déroulée hors du Proche Orient. Prolongeant une intense préparation diplomatique auprès des gouvernements et diplomates étrangers, les Israéliens ont organisé le blocus des images (sans image, la souffrance reste une abstraction), fait appel à des groupes de pression et des intellectuels sympathisants pour organiser des manifestations de soutien et marteler un certain nombre de messages (« Israël fait preuve de retenue », «  l’idée de proportionnalité entre la menace et la riposte n’a pas lieu d’être » [André Glucksman, dans Le Monde du 5 janvier 2009], etc.). La communication par Internet ne pouvant être cloisonnée, il a été fait appel à une « armée » de réservistes et sympathisants afin d’en « occuper » les points clefs (les premières pages sur Google par exemple) et d’inonder de commentaires les sites et les blogs. Il est devenu ainsi très difficile d’y trouver des informations favorables au Hamas. Sur le terrain enfin, Tsahal s’est efforcé d’éviter, sans y parvenir complètement (le 5 janvier, une école gérée par l’ONU a été frappée, faisant 39 victimes), les massacres suffisamment importants pour apparaître dans les médias internationaux et susciter une forte émotion.

Qu’est-ce que la victoire ?

Les 17 et 18 janvier 2009, les deux camps « passent leur tour », en décrétant l’un après l’autre un cessez-le-feu unilatéral. Commence alors la bataille du bilan. En 2006, c’était le Hezbollah qui avait occupé le premier ce terrain en martelant le thème de la « victoire divine ». Cette fois, ce sont plutôt les Israéliens qui saturent l’espace de messages de victoire. Or, les « points » objectifs sont peu nombreux. Les tirs de roquettes ont cessé mais malgré les destructions la menace est toujours là. Les pertes infligées aux Hamas revendiquées par Israël (700 combattants tués) sont invérifiables mais même ainsi, alors qu’il y a environ 200 000 chômeurs d’âge militaire à Gaza, on peut imaginer que le potentiel humain du Hamas sera vite reconstitué et ses leaders tués vite remplacés. Le soldat Guilad Shalit, toujours prisonnier du Hamas, est soigneusement oublié. De son côté le Hamas ne peut se targuer d’avoir infligé des coups significatifs à l’ennemi (sept morts, aucun prisonnier, pas de destruction d’engins de combat) mais comme toute organisation engagée dans un combat très asymétrique, il peut revendiquer simplement le fait d’avoir résisté et gagner ainsi en prestige au sein de la population palestinienne. Au total, Israël peut prétendre à une petite victoire mais au prix d’un accroissement du nombre de ses ennemis et de l’effritement de son image.

En 745 av J-C, au début du règne de Téglathphalasar III, l’Assyrie était la plus grande puissance militaire du Proche-Orient. Un siècle et demi plus tard, après avoir écrasé impitoyablement ses ennemis dans toutes les batailles, l’Assyrie n’existait plus. 


dimanche 6 juillet 2014

Quand la politique fait sa guerre... par Marc-Antoine Brillant




Après plusieurs mois d’abstinence médiatique, l’ancien Président de la République Nicolas Sarkozy a décidé de sortir de son silence, afin de « riposter aux attaques » dont il se dit « victime ». Choisissant le terrain de la prestation audiovisuelle, il a mené ce que certains observateurs ont appelé une « contre-attaque »[1]. Or, s’il n’a échappé à personne que le vocabulaire militaire irrigue aujourd’hui les discours des responsables politiques et des journalistes, les hors-sujets sont malheureusement fréquents. Et pas seulement lors des campagnes électorales. En matière de guerre, les mots ont un sens car ils traduisent une action précise, une référence à laquelle se rattacher. Ainsi, cette idée de contre-attaque est-elle valable pour l’arène politique ?

Le sens des mots.
Si l’on s’en tient à la terminologie militaire, une contre-attaque est une forme d’opération offensive durant laquelle une attaque par tout ou partie d’une force défensive est conduite contre une force assaillante ennemie, ayant pour but soit de reprendre du terrain perdu, soit d’isoler ou de détruire les unités de tête ennemies, avec pour objectif général de reprendre l’initiative et d’interdire à l’ennemi attaquant la réalisation de son but ou de ses intentions.

Certes quelque peu indigeste pour le néophyte, cette définition a au moins le mérite d’expliciter l’objectif final d’une contre-attaque : reprendre l’initiative. En d’autres termes ne plus subir les coups de l’ennemi. Et l’empêcher de mener à bien ce qu’il avait planifié. La contre-attaque est donc une action en réaction, qui implique une connaissance précise de l’attitude de l’ennemi, une évaluation de son intention et l’acceptation d’une certaine prise de risque. En aucun cas, elle ne doit être pensée sous le coup de l’émotion, au risque de précipiter une issue malheureuse.

Une offensive.
Ce terme traduit tant la nature d’une action (par exemple attaquer) que l’état d’esprit dans lequel elle doit être exécutée (« faire mal »). Au mieux, l’adversaire est détruit. Au moins, il est neutralisé. On commence par désorganiser son système de défense en l’empêchant de se coordonner, puis on réalise une manœuvre rapide afin de pénétrer dans la profondeur de son dispositif pour lui infliger un maximum de destructions.
Sur le champ de bataille, cela peut se traduire par une campagne de frappes aériennes sur les points sensibles de l’ennemi (défense anti-aérienne, infrastructures militaires et économiques vitales, etc…), avant de lancer une opération terrestre de conquête vers les villes clés d’un pays. La campagne militaire américaine contre l’Irak en 2003 illustre assez bien ce schéma. Simple à comprendre pour un militaire, le principe de l’offensive devient nettement plus complexe dans un contexte politico-judiciaire.
En effet, lors d’une campagne électorale, ce n’est pas la destruction physique de son adversaire qui est recherchée[2] mais sa décrédibilisation. C’est-à-dire casser sa légitimité auprès du plus grand nombre. On s’attaque ainsi aux idées. Mais aussi et surtout aux aptitudes des hommes et femmes qui les portent. Rien n’est plus douloureux qu’une fracture de crédibilité et plus indélébile à court terme sur l’opinion publique qu’une stature entachée.  
Mais avant d’arriver à un tel résultat, il y a un certain nombre de questions qu’il ne faut pas laisser sans réponse.

« Contre qui je me bats ? » ou la définition de l’adversaire.
La désignation de l’adversaire est essentielle pour déterminer l’objectif de l’action que l’on souhaite mener. Pendant la guerre froide, c’était relativement simple : doctrine d’emploi, matériels et organigrammes des protagonistes étaient connus. A notre époque, c’est un peu complexe. De nombreux paramètres s’entremêlent (fait religieux, facteur ethnique, asymétrie des méthodes et des adversaires, vulnérabilité des opinions publiques, etc…). Confrontée à ce nouvel environnement, l’armée américaine a développé une grille de lecture originale, issue des travaux de quatre professeurs de Harvard : la méthode SWOT. Analysant l’ennemi au travers de ses forces et faiblesses, des opportunités et menaces qu’il pourrait présenter, les militaires essaient de le disséquer en cibles matérielles et immatérielles à frapper. On ne s’attaque donc pas seulement aux chars ou aux petits soldats. On vise aussi ses idées, sa communication, ses ressources, son financement. En somme toutes les fonctions dont la perte serait très préjudiciable. L’objectif est de produire sur lui un effet durable qui le paralyse, l’incite à changer de comportement, l’inhibe, ou le pousse à la faute.      
Si dans une campagne militaire ou électorale cela peut paraître assez clair, dans une situation comme celle qu’affronte l’ex-Président, c’est nettement plus compliqué. En effet, « détruire » une juge d’instruction ou un membre du gouvernement demande de l’imagination…et d’accepter un passage de longue durée par la case prison. Pas forcément très « rentable », surtout pour un « potentiel » candidat…
C’est pour cette raison que l’argumentaire de ceux qui se placent en victimes tourne souvent autour du thème du complot avec plus de « suggéré » que de « désigné ». C’est aussi pour cette raison que les « incriminés » s’attaquent à la légitimité de ceux chargés d’instruire puis de juger leurs cas. Le principal avantage de contre-attaquer en visant la légitimité réside avant tout dans la « modification de la perception ». En prenant à témoin l’opinion publique sur ce qu’est censée être la Justice et ceux chargés de la servir, on va instiller le doute. Celui-là même qui crée une érosion lente mais profonde. Mais c’est un jeu dangereux, car en défendant sa cause on va agir sur la perception de l’ensemble du système et pas seulement sur ceux que l’on vise…

Le choix du moment.
C’est certainement l’un des éléments les plus déterminants quand on souhaite contre-attaquer. C’est le garant de l’effet de surprise sur l’adversaire. L’atout de la prise de l’ascendant moral sur l’ennemi. En planification militaire, on l’appelle le moment-clé.
Mais rien n’est plus difficile que de le choisir, car un danger rôde : celui de la précipitation ou de l’emballement. C’est-à-dire d’être poussé, ou plutôt incité, par l’adversaire lui-même à choisir le moment où l’on va réagir. Résister à cette pression n’est pas chose aisée. Mais cette faculté de résilience est la condition du succès.
Ainsi, rapporté à notre cas d’espèce, le choix du moment aurait dû encourager à ne pas réagir quelques heures à peine après la sortie de la garde à vue. C’est davantage la marque d’une réaction passionnée que d’une posture réfléchie au sens de calculée. Avec en butoir, le risque de se discréditer davantage. Comme un boxeur acculé dans les cordes, qui choisit de frapper alors que son adversaire s’est remis à distance. Il ne faut pas oublier que l’action judiciaire s’inscrit dans un temps long, peu ou pas compatible avec le concept de la contre-attaque médiatique. Peut-être qu’une interview le dimanche en direct sur le plateau de 20h de TF1 aurait permis non seulement de mieux « armer » le discours, mais aussi de toucher une portion plus large de l’opinion publique.

Le choix du terrain.
C’est l’autre élément essentiel de la contre-attaque. Sur quel terrain je souhaite porter mon action ? Dans l’armée, on se penche sur des cartes pour déterminer le lieu le plus défavorable à l’ennemi, donc le plus favorable pour soi. Cela peut-être une zone où les unités seront les plus vulnérables, soit parce qu’elles s’y concentrent, soit parce qu’elles auront du mal à s’y extirper. Cela peut aussi être le lieu précis où se trouve son centre de gravité, c’est-à-dire sa source de puissance. Mais attention, le terrain qui paraît le plus défavorable à celui qui va subir l’attaque peut l’être aussi pour celui qui va la réaliser.
En l’occurrence, le terrain est imposé à l’ex-Président : celui des tribunaux. Il a alors fait le choix de mener sa contre-attaque sur le terrain médiatico-politique pour des raisons qui lui sont propres. Il convient cependant de garder à l’esprit que le terrain médiatique fait « pschitt » très vite, l’opinion publique se lassant rapidement des feuilletons à répétition. Cela peut même s’avérer contre-productif dans la mesure où les média ne sont pas qu’un simple relais de l’information, mais un prisme au travers duquel celle-ci peut changer de sens. Les journalistes analysent le fait et la parole, les commentent et peuvent au final leur donner un objectif totalement contraire à celui qui était initialement recherché (les commentaires sur le discours du Président Hollande lors de l’affaire Léonarda par exemple).

Quelles leçons ?
L’histoire militaire est riche en exemples de contre-attaque réussie (l’attaque française du 18 juillet 1918 lors de la seconde bataille de la Marne) ou complètement ratée (les tentatives allemandes pour reprendre l’initiative en 1944 en Normandie). Quelle qu’en ait été l’issue, tous mettent en lumière deux points déterminants lorsqu’on prépare ce mode d’action si particulier : le choix du moment-clé et le choix de l’outil que l’on va utiliser pour passer à l’action. La contre-attaque doit servir à reprendre, si ce n’est du terrain, au moins l’ascendant moral sur son adversaire.
En politique, si le message est l’obus et le plateau de télé le mortier, il convient alors de choisir le meilleur moment pour être certain de toucher au premier coup.
De plus, bien qu’indispensable, la communication ne peut pas être l’ultima ratio. Elle doit être le moyen et non la fin. Elle doit porter des idées « force » qui produiront un effet sur l’adversaire ou son environnement (l’opinion publique). La parole est une arme mais son excès est contre-productif.      

Enfin, pour ceux qui douteraient du bien-fondé d’établir un parallèle entre guerre et politique, Michel Foucault évoquait déjà en 1976 la réalité du clivage de notre société en ces termes : « Nous sommes donc en guerre les uns contre les autres; un front de bataille traverse la société toute entière, continûment et en permanence, et c’est ce front de bataille qui place chacun de nous dans un camp ou dans un autre. Il n’y a pas de sujet neutre. On est forcément l’adversaire de quelqu’un ».
Quand la politique souhaite faire sa guerre, un peu de stratégie ne peut pas faire de mal…





[1] « La contre-attaque de Nicolas Sarkozy », Les Echos, 3 juillet 2014, www.lesechos.fr.
[2] Dans un pays civilisé et démocratique bien entendu…