mardi 14 juin 2016

Le goût du fer

Quelle surprise, l’ennemi attaque ! Un peu comme à chaque fois qu’il se trouve en difficulté en fait, pas seulement certes mais surtout dans ces moments-là. C’est une vieille tactique, que l’Etat islamique n’a pas inventé non plus, visant, au pire, à obliger les gouvernements à replier visiblement les forces de sécurité auprès de la population et non contre soi et, au mieux, à créer des dissensions communautaires et/ou à influencer la politique extérieure de ces mêmes gouvernements. Pour rappel, 94 civils mouraient dans trois attentats le 11 mai puis 40 autres le 17, 20 le 30 et encore 22 le 9 juin. Tout cela, c'était juste avant le massacre d’Orlando mais il y a bien longtemps qu’on ne parle plus de Bagdad. Cela n'est bien sûr pas sans lien avec l'offensive en cours contre, notamment, Falloujah où les soldats Irakiens sont en première ligne appuyés par les Américains. 

Pour la France, il n’y a même pas besoin d’offensive en cours pour l’attaquer. On le sait, la France pour ce qu’elle a fait dans le monde arabe, pour ce qu’elle est avec sa laïcité et son mode de vie oh combien licencieux, ou simplement pour sa décision de suivre les Américains en Irak, elle mérite d’être frappée selon tous les djihadistes du monde et pas seulement ceux de l’EI. Elle le mérite d’autant plus qu’elle est visiblement une cible facile, coincée entre le souci de ne pas créer de dissensions internes en pointant le caractère « islamique » de l’ennemi, de ne pas fâcher les amis, parfois personnels, des pétromonarchies, l’absence totale de vision et d’autorité de ses gouvernants et la faiblesse, pour de multiples raisons internes ou budgétaires, des instruments à leur disposition pour protéger les Français et châtier leurs ennemis. Ce n’est pas l’Etat d’urgence qu’il fallait déclarer mais l’urgence d’un Etat.

Pourquoi se priver alors ? Les seules réactions seront des moulinets et des gesticulations. La France d’aujourd’hui ne réagit plus quand on massacre 130 Français en plein cœur de Paris sinon par un Etat d’urgence permanent, une succession de lois dont certaines assez étranges et de beaux discours, compilés dans un livre au titre qui sonne comme un oxymore un seul mot : « L’exigence ». Ah oui, il y a bien eu une intensification des frappes aériennes, avec, dès le 14 novembre, un décollage intempestif de 10 avions de combat frappant largement du vide faute d’avoir eu le temps de trouver des cibles avant de parvenir à lancer en moyenne chaque jour une bombe sur l’équivalent en superficie du Royaume-Uni. On est quand même loin du Blitz, on est même loin d’avoir un impact simplement significatif sur l’ennemi, au moins à la hauteur symbolique de ce qu’il nous a fait, nous fait et nous fera certainement encore.

Côté intérieur, en quoi le dispositif de sécurité a-t-il vraiment et visiblement progressé, disons depuis 2012 ? Comment se fait-il que l’interpellation d’Abdelhamid Abaaoud et d’Hasna Aït Boulahcen à Saint-Denis en novembre dernier ressemble encore furieusement à celle de Mohamed Merah ? On en vient même à se demander si ce ministère est même adaptable tant il paraît rigide et incapable d’accepter la critique. Que font ensuite nos soldats massivement dans les rues de nos villes depuis plus d’un an au lieu d’être dans celles de ceux qui ont organisé les attaques ? Quel plus grand symbole de notre refus de combattre ?

En bref, qu’avons-nous fait et que faisons-nous vraiment pour vaincre l’ennemi ? La réponse est simple : rien ou pas grand-chose. Derrière l’agitation pas de vrai frémissement, nous attendons visiblement, comme le docteur Queuille, que le problème se résolve de lui-même ou au moins que les autres le résolvent à notre place. Cela tombe bien, l’Etat islamique semble reculer sur le terrain...comme l’an dernier à la même époque juste avant qu’il ne multiplie les attentats et qu’il ne s’empare de Ramadi et de Palmyre. S’il faut se féliciter des coups que prend Daech, il faut rester prudent. Le combat sera encore long et surtout incertain. On ne sait toujours pas ce qui se passera dans les territoires reconquis mais ce qui est sûr est que la bête est loin d’être morte, qu’elle peut, comme dans le passé, prendre d’autres formes et surtout que ce n’est pas la seule sur le marché. 

Le goût du fer c’est pour l’instant plutôt nous qui l’avons dans la bouche et ce n’est pas fini. Des attaques, il y aura d’autres et des très violentes, durant l’Euro 2016, le 14 juillet, le tour de France ou rien de tout cela car c’est trop évident. On ne pourra de toute façon pas protéger tout le monde et on ne pourra protéger, la preuve encore hier, tous les protecteurs. Des coups, on en prendra donc encore, la seule question c’est combien avant de faire la guerre, c'est-à-dire d'avoir une action politique réfléchie et forte, plutôt que de la simuler. 

samedi 11 juin 2016

Qui est l'ennemi ?

Modifié le 13 juin 2016

Un livre signé par un ministre en activité n’apparait jamais par hasard dans le paysage. Il est forcément destiné à produire des effets politiques, voire politiciens. Comme un pion de Go, le premier point à considérer est l’endroit précis où il est posé. Considérant qu’un ministre peut a priori se faire éditer où il veut, le choix des Editions du Cerf ne peut être un hasard. Le Cerf est une maison de grande qualité, spécialisée initialement dans les textes religieux catholiques mais qui publie aussi des auteurs, de tous bords par ailleurs. La question n'est pas de ce côté mais plutôt du côté du choix du ministre, socialiste, et de son cabinet, qui l'est moins il est vrai, d'une maison d'éditions clairement et visiblement à droite. Outre de possibles liens personnels, il s'agit peut-être simplement d'un bel exemple d'ouverture politique. 

Il faut ensuite se demander quels sont les effets attendus. Les meilleurs pions de Go en ont toujours plusieurs. Constatons d’abord qu’il s’agit d’un pion avec un nom en gros, celui du ministre, mais aussi en plus petits dans les remerciements : Messieurs Cedric Lewandowski, Jean-Claude Mallet, Paul Serre, Luis Vassy et Gaëtan Bruel. Ce dernier est le rédacteur final des discours qui sont compilés dans ce petit document et dont les idées fortes sont conçues par les premiers de la liste, qui constituent le cœur et cerveau du cabinet du ministre. 

On notera au passage l’absence de militaires dans ces remerciements, ils sont sans doute trop peu nombreux au sein de ce ministère et sans doute aussi considérés comme peu aptes à atteindre les hauteurs stratégiques. Les seuls noms de militaires qui apparaissent sont dans la très courte bibliographie en annexe car malgré tout certains écrivent. Le chef d’état-major des armées ou, parmi d’autres, les membres du cabinet militaire ont probablement apprécié cette non-attention ou plus exactement cette volonté de les reléguer au rôle d’exécutants. Pour être honnête, un hommage est rendu aux militaires sur deux pages dans la conclusion, rappelant leur capacité à prendre des risques, quand même, mais bien sûr « au service de la paix » (et moi qui croyais que c’était au service de la victoire) et de la protection des populations (à noter pour la suite), car « ils ne sont pas belliqueux » et savent que « la guerre n’est pas belle », les braves gens. 

Les militaires sont donc largement exclus de ce texte qui peut apparaître comme un testament intellectuel à un an d’un changement de gouvernement. Il n’est jamais inutile en effet de rappeler aux futurs probables gouvernants (plutôt à droite, cf premier paragraphe) qu’on les a déjà servi et qu’on peut à la rigueur continuer à le faire. Mais tout cela n’est peut-être sans doute que fantasme. Il n’est pas exclu d'ailleurs que cette posture puisse servir le ministre lui-même, qui est parvenu à surnager dans ce gouvernement, à se faire apprécier des militaires malgré son cabinet et surtout de l’ensemble de l’échiquier des partis de gouvernement. 

Pour les autres effets attendus, il faut considérer qu’un pion de Go exerce d’abord une influence sur du vide et le vide c’est la réflexion stratégique dans le conflit en cours. On pourra rétorquer qu’il existe bien un Livre blanc de la défense nationale et de la sécurité nationale (donc écrit dans le cadre fameux « continuum » sécurité-défense associant aussi le ministère de l’intérieur). Ecrit en 2013, on ne saurait imaginer qu'il soit devenu aussi vite caduque dans son analyse du monde que son prédécesseur de 2008 (qui doit détenir un record en la matière), ce serait se poser des questions sur la manière dont tout cela a été géré et finalement l'intérêt de l'exercice, sinon pour justifier des coupes budgétaires.

Non, cette fois c’est le ministère de la défense tout seul qui se pose dans le paysage…en face du ministère de l’intérieur, qui, par culture et par structure tout à la gestion courante, n’a pas les outils et l’habitude de ce genre de prise de hauteur (et c’est bien dommage). Quand on ne traite que de la délinquance, tous les opposants sont forcément des délinquants et leur neutralisation, si elle nécessite de nombreuses et complexes compétences tactiques, ne nécessite pas une grande vision stratégique. Le ministre de l’intérieur ne se conçoit pas comme un stratège et ses efforts portent visiblement surtout sur la démonstration qu’il est un bon gestionnaire (les statistiques sont bonnes, il n’y pas de ratés et s'il y en a, ce n'est pas de ma faute, etc.). 
Au delà bien sûr du souhait évidemment sincère de servir et de protéger les Français, il faut admettre à la lecture de cet ouvrage ou des réactions de Bernard Cazeneuve, parait-il prétendant malheureux à l’Hôtel de Brienne en 2012, chaque fois que des militaires apparaissent dans le paysage de la sécurité que cette protection est elle-même un champ de compétition politicien. Mais cela n’est sans doute que conjectures et supputations.

Reste le contenu du pion. Il s’agit probablement d’une compilation de discours un peu étoffés et regroupés sous le chapeau La France est-elle en guerre ? suivi d’un petit chapitre de conclusion dont le titre, Un ministère face à l’ennemi, répond en fait à la question précédente car ce qui fait la caractéristique de la guerre, par rapport à la police justement, c’est bien la présence d’un ennemi, c’est-à-dire d’une entité politique avec laquelle on est en confrontation violente. Il faut noter tout de suite et c’est heureux que l’on parle enfin d’ennemi, mot qui, si je me souviens bien, n’apparaît pas dans un Livre blanc qui ne connaît que le mélange hétéroclite et peu opératoire des « menaces ». Avec un ennemi, rappelons-le, on peut faire de la stratégie, avec des menaces, on fait surtout de la gestion.

A  la première question Sommes-nous en guerre ?, le cabinet apporte une réponse plutôt inédite « un pays est en guerre dès lors qu’il n’est plus en mesure de tenir la guerre à distance ». Si on en croît les paragraphes précédents, il y a donc un espace de paix où les citoyens ne sont pas concernés par« le fait guerrier » et un espace de guerre. Les années 1990 sont ainsi décrites comme un temps de paix car « les opérations extérieures se déroulaient loin de la France » alors que maintenant nous sommes en guerre car elles se déroulent aussi sur le sol national. Moi qui croyait que les guerres menées depuis cinquante ans contre le Frolinat, le Polisario, l’Irak, la république bosno-serbe, les Taliban et autres étaient… des guerres décidées par les différents gouvernements au nom de l'ensemble de la France et des Français et menées sur le terrain par des citoyens en armes, et bien je me trompais. La guerre c’est donc ce qui est fait par le ministère de la Défense et comme la guerre se fait aussi sur le territoire national, le ministère de la défense a toute sa place sur le territoire national. Ce syllogisme, qui apparaît très vite dans le texte, sera repris par la suite sous d'autres formes. Il constitue visiblement l'idée-force à transmettre. Il y est dit que c'est nouveau (en fait dans l'ampleur bien plus que par nature car cela fait quand même longtemps qu'on voit des soldats dans les rues) mais c’est parce que Daech se bat de manière nouvelle. On pense alors immédiatement aux attentats de  1986 ou de 1995 à Paris ou ceux organisés par Kadhafi et on se demande ce qu'il peut bien y avoir de nouveau mais cela est heureusement expliqué plus loin. 

Il s’ensuit une assez longue dissertation sur la définition même de l’ennemi. Il n’y a là franchement rien de très nouveau. On y apprend ainsi qu'il n'y a plus d'ennemi héréditaire et désigné à nos frontières mais mais qu'il peut y avoir à nouveau des ennemis étatiques. On y apprend également qu’il y a des ennemis irréguliers et que donc la définition de l'ennemi devient donc plus floue. On rappellera juste que de 1945 à 2011 la France a affronté de manière plus ou moins ouverte et violente douze Etats dont aucun n'était ni aux frontières, ni héréditaire. On rappellera aussi que 99% des soldats français qui sont tombés depuis 1945 sont morts en combattant des ennemis irréguliers. 

La partie suivante est consacrée à l’ennemi d'aujourd’hui singulièrement limité à l’Etat islamique (on passera sur l’étrange et finalement un peu ridicule coquetterie consistant à le désigner uniquement sous le nom de Daech). Al Qaïda a donc été vaincue et nous ne le savions pas. On se demande donc ce que nous combattons au Sahel et pourquoi Al-Qaida dans la péninsule Arabique (AQPA) a revendiqué l’attaque de Charlie Hebdo (AQPA n’était peut-être pas au courant que l’ennemi c’était Daech)...celle-là même qui a provoqué l'engagement de l'opération Sentinelle. Suit une démonstration un peu laborieuse sur le fait que c’était Daech qui a commencé les hostilités et pas nous (ce qui est évidemment faux sauf à considérer, mais pourquoi pas, que des prises d’otages sont des actes de guerre). On s’efforce de démontrer ensuite que Daech n’est pas un Etat mais qu'il fait quand même tout comme un Etat, totalitaire qui plus est (ce qui relève de l'évidence). Cœur du problème stratégique, ce proto-Etat dispose d’une « armée terroriste » qui pratique le « terrorisme militarisé ». 

S'il décrit en détail l’idéologie de l’Etat islamique, le cabinet du ministre, dont certains membres travaillaient pour le mandat précédent, ne fait aucune référence au fait que cette organisation existe sous d'autres noms depuis 2003 et sous ce nom depuis dix ans. Tout semble avoir commencé en 2013. Il est vrai qu'avant que les Américains nous demandent de les suivre en 2014 et même lorsque l’Etat islamique ravageait une bonne partie du pays et tenait une partie de Bagdad (2006), cela n’intéressait pas la France. D'un point de vue opérationnel et tactique, la vraie nouveauté n'est pas la capacité de mener des attaques terroristes sophistiquées ou de les combiner avec des modes d'action conventionnels, cela fait au moins depuis douze ans qu'ils le font, mais bien la capacité à mener des opérations régulières de grande ampleur. Qualifier au passage, le « terrorisme militarisé » de Daech comme une « rupture majeure » est proprement stupéfiant. Les rescapés des attaques de Luxor (1997 quand même !), Mumbaï ou Nairobi, entre autres, apprécieront. Une rupture majeure c’est donc quand la France est surprise par un mode d’action pourtant utilisée ailleurs depuis des années. 

Je suis plutôt d’accord en revanche avec cette distinction entre l’ennemi qui doit être traité sur le sol national comme un criminel et comme un combattant à l’étranger, ce qui ne relève pas du même droit. Cette distinction est finalement celle des deux guerres mondiales avec la 
« zone des armées » et la « zone de l'arrière ». Il y a sans doute dans Qui est l'ennemi ? l’intention de ne pas politiser ce qui peut se passer à l’intérieur et donc de le circonscrire à des cas individuels criminels mais dans ce cas-là, on ne voit pas très bien alors ce que font les armées (et donc le ministère de la défense) sur le territoire national. L’explication est donnée juste après : l’ennemi est militarisé (rupture majeure donc), la sécurité du territoire doit donc être aussi militarisée (« contre-terrorisme militaire ») et c’est là qu’intervient le ministère de la défense, soutenu dans ce plan par les états-majors, surtout celui de l’armée de terre, afin de tenter de sauver désespérément tout ce qui peut l’être face à Bercy (autre adversaire visé peut-être aussi par l’ouvrage).

La partie qui suit, Comment vaincre, est une justification de ce qui a été fait jusqu’à présent. Au Levant, on agit forcément dans le cadre d’une coalition et on aide à la libération des territoires sous la coupe de Daech. Je crains cependant que dans beaucoup d'endroits, les habitants ne voient pas forcément les milices chiites irakiennes et kurdes ou encore le gouvernement de Bagdad (et on ne parle pas ici de Damas) comme de libérateurs. On évoque bien il est vrai « la question sunnite qui doit être prise à bras le corps » mais sans expliquer aucunement ce que la France va faire pour y parvenir mais il est vrai que cela est plutôt du ressort du Quai d'Orsay. Le propos est étendu ensuite au monde arabe et au Sahel sur le thème de la France qui doit être présente aux côtés des Etats locaux dans ce combat long et global contre les organisations djihadistes. Ces choses là ont le mérite d'être dites même si on ne rentre pas trop dans le détail. Nous sommes en guerre, pour longtemps et ce combat n'engage pas que les armées. On aimerait donc que ceux qui sont censés combattre à leurs côtés ou fournir les budgets nécessaires en aient conscience. Il est intéressant de noter qu'on parle de créer les conditions pour revenir à des « oppositions de nature politique » (sous-entendu sans combat, moi qui croyais que la guerre était un acte politique). Cela signifierait donc qu’on peut finalement négocier avec certaines de ces organisations d’ « égorgeurs » et non pas obligatoirement chercher leur destruction comme cela a pourtant été annoncé par l'ancien ministre des affaires étrangères.

Le chapitre suivant, Aller au-delà de l’ennemi présent, décrit une supériorité technologique occidentale en cours de contestation ou de contournement, avec un descriptif rapide des évolutions en cours et surtout un long retour sur La guerre hors limites de Qiao Liang et Wang Xiangsui, écrit il y a quand même vingt ans et qui visiblement plaît beaucoup (en oubliant les passages un peu ésotériques, comme ceux sur le nombre d'or). On y apprend donc avec stupeur que la confrontation entre deux Etats peut prendre aussi des tours non-militaires. Le général Poirier et beaucoup d'autres doivent se retourner dans leurs tombes. On y apprend surtout en réalité qu’il y a hors de France et de l’Union européenne, des Etats qui ont encore des politiques de puissance jouant sur une palette d’instruments pour atteindre leurs objectifs. On est effectivement loin de nos « Livres blancs de la défense et de la sécurité » (dont on comprendra avec ce titre que l'on y renonce à toute action offensive », sauf « pour la paix » bien sûr). La conclusion de ce panorama aussi hybride que l’ennemi qu’il décrit est alors que, on aura compris le message, que « la protection de cette population par des moyens nouveaux et appropriés devient une absolue nécessité » et de citer l’opération Sentinelle comme « première réponse à cette situation en grande partie inédite » (des attentats terroristes ?). Suit en conclusion un long plaidoyer pour cette opération, « qui n’est pas une opération marketing », et à laquelle le cabinet tient visiblement beaucoup, comme en témoigne d’ailleurs son énervement lorsqu’on l’étudie sérieusement, par exemple ici.

Pour le chapitre de conclusion, Un ministère face à l’ennemi, tout est dans le titre. Nous sommes en guerre et « nous devons la mener et la gagner », dans le cadre du Droit (pourquoi d’ailleurs insister longuement sur ce point ? par syndrome « guerre d’Algérie » ?) et le ministère de la défense est à la pointe de la réflexion et du combat : « Toute réflexion sur l’ennemi comporte […] un devoir de vigilance et d’action, qu’il nous revient d’exercer à l’heure présente ».

Résumé pour le lecteur pressé : Nous ne l’avons pas voulu mais nous sommes en guerre contre Daech et très accessoirement contre d'autres organisations. Le ministère de la défense est à l’avant-garde de ce combat. Celui-ci se déroule partout et notamment sur le territoire national. Il faut donc que les armées, guidées par le cabinet, soient aussi présentes sur le territoire national. Ce combat va durer. Il ne faut donc pas que ce concept et, peut-être aussi, que ceux qui l'ont conçu soient oubliés en cas de changement de majorité.

Les réflexions stratégiques, c'est-à-dire celles qui décrivent un ennemi de la France et les voies et les moyens pour le vaincre, sont bien trop rares pour s'en priver. On peut même considérer que l'on a là la première vision un peu claire sinon profonde, hors coups de mentons et moulinets, de la guerre en cours de la part de ce gouvernement. 
On peut s'interroger sur d'éventuelles arrières pensées, on peut aussi en contester les voies et les moyens décrits pour vaincre. La capacité à débattre, à s'adapter en fait, est la force principale des démocraties sur les totalitarismes. Débattons donc et surtout combattons. 

Point particulier, les droits de ce livre seront versés à l'association Solidarité défense.

Pour un autre point de vue sur cet ouvrage : Et les Angles, c’est pas les angles de la carte


mardi 7 juin 2016

A partir de quel montant accepte-t-on l’échec ? En finir avec l'opération Sentinelle

La France a cette particularité lorsqu’elle est attaquée sur son sol d’envoyer ses soldats dans ses propres cités et non celles de l’ennemi. Cela ne sert généralement pas à grand-chose sinon à rassurer la population, ce qui n’est pas rien, et surtout à se donner à peu de frais une posture d’homme d’Etat énergique, ce qui est plus minable. Je garde ainsi toujours un souvenir ému de la mission Garde aux frontières lancée avec force effet de menton en 1986 par le Premier ministre de l’époque, à la suite d’une série d’attentats à Paris. Le même Premier ministre qui regardait vers l’horizon, c’est-à-dire l’élection présidentielle de 1988, savait pertinemment que ces attentats étaient liés à notre contentieux avec l’Iran. Je me suis donc retrouvé logiquement à aider douaniers et policiers de l’air et des frontières à surveiller la frontière luxembourgeoise tandis que d’autres camarades barraient de leurs corps le Rhin ou les Pyrénées.

La mission fut un succès total puisqu’aucun terroriste ne pénétra sur notre territoire durant le temps de cette mission. Bien évidemment avec nos chargeurs enveloppés de plastique dur thermosoudé et nos règles d’engagement nous n’étions pas prêts à faire face à une attaque rapide un peu sérieuse, mais cela importait visiblement peu, l’essentiel étant que nous soyons visibles. Que pendant ce temps-là nous ne entraînions pas ou ne puissions être engagés sur quelque chose qui correspondait plus à nos compétences et notre mission première comptait encore moins. On eut au moins la sagesse à l’époque de démonter discrètement le dispositif, avant de le réactiver cinq ans plus tard sous la forme de Vigipirate.

Lorsque débute l’année 2015, on attend toujours le bilan officiel de presque vingt-cinq ans années de Vigipirate. Combien cette dizaine de millions de journées de présence/homme (à peu près l’équivalent de l’engagement français en Afghanistan) a-t-elle permis d’appréhender ou d’aider d’appréhender de terroristes ? Combien d’attaques et d’attentats ont-ils été évités grâce à ce dispositif ? Pour avoir travaillé dans le retour d’expérience dans l’armée de terre, je ne me souviens pas être jamais tombé sur un bilan de ce genre. On pourra rétorquer que, par principe, on ne voit pas forcément les résultats d’une dissuasion mais lorsqu’un dispositif est aussi visible et facilement contournable peut-on vraiment parler de dissuasion ? Des poteaux empêchent-ils une inondation ?

Ce qui est certain c’est que Vigipirate n’a en rien empêché ou entraver les attentats de 1995 ni les attaques de janvier 2015. Qu’à cela ne tienne, cela ne sert à rien donc il faut augmenter les doses. C’est de toute façon tout ce que l’on peut montrer de visible sans prendre de risques. Voici donc, alors que la France a été attaquée par seulement trois salopards que l’on engage maintenant 10 000 hommes.  C’était effectivement ce qui était prévu pour une intervention des armées sur le territoire national métropolitain mais pour une situation d’urgence, comme une catastrophe naturelles, et limitée dans le temps comme la protection d’événements particuliers (où contrairement à des attaques visant toute la population il est possible de savoir quoi protéger).

Les auteurs des attaques étant déjà neutralisés à son déclenchement, l’opération Sentinelle n’avait évidemment plus d’effet sur la menace en cours, on l’a maintint néanmoins et sans limite de temps. On pouvait arguer que cela pouvait en prévenir d’autres mais les mêmes causes produisant souvent les mêmes effets, c’était évidemment s’exposer, comme cela n’a pas manqué hélas, à de nouvelles déconvenues à cet égard. Personne n’était vraiment dupe. Il s’agissait surtout d’une surenchère anxiolytique. Se sentant obligés de montrer qu’il faisait quelque chose, le « médecin » augmentait simplement très largement les doses d’un médicament placebo déjà appliqué, en lui donnant simplement un nouveau nom.

Les armées, l’armée de terre en particulier, étaient complices de ce subterfuge car cela permettait de faire face à des menaces bien plus dangereuses pour leur survie que Daech. Quelques jours après les attaques, le Premier ministre annonçait que nous étions en guerre (les aviateurs de l’opération Chammal et les soldats de Barkhane faisaient sans doute de l’humanitaire) mais en prenant soin de ne pas nommer d’ennemi (« le terrorisme » n’est pas un ennemi). Le Président annonçait ensuite comme mesure majeure que « le budget de la défense serait intégralement respecté », ce qui montre au passage qu’il était prévu qu’il ne le soit pas. Quelques mois plus tard, c’est l’arrêt de la poursuite (suicidaire) des réductions des effectifs qui était décidée, accompagnée de quelques financements supplémentaires. Ces inflexions face à ce qui n’aurait jamais dû être une surprise témoignaient du peu de cohérence de notre politique, autre qu’électorale, mais elles étaient bienvenues, au moins pour les armées, le ministère de l’intérieur voyant plutôt cette intrusion de très mauvais œil (Ah la colère du ministre lorsqu’un préfet a fait appel à une unité de l’armée de terre pour boucler le quartier de Saint-Denis investi en novembre !).

Ce faisant, avec ce cache misère, on plaçait des milliers de nos soldats en situation de pots de fleur avec ce premier risque d’en faire des cibles relativement faciles pour qui veut à s’attaquer à des militaires français. On compte déjà une moyenne d’un incident par jour et d’une agression par mois dont une, le 1er janvier 2016, avec une voiture. Les soldats de Sentinelle, immobiles, se sont trouvés également impliqués et malgré eux dans les mouvements sociaux violents de ses derniers mois. Des milliers d’hommes armés de fusils d’assaut et des dizaines de milliers de munitions, c’est une goutte d’eau par rapport à tout ce qu’il faudrait protéger, c’est néanmoins suffisant pour provoquer statistiquement des tirs par erreur de manipulation, surréaction voire volonté meurtrière. Avec des milliers de manipulation d’armes chaque jour, les incidents sont inévitables. J’ai connu le changement des procédures de désarmement, en pleine opération en 1986. J’avais alors calculé que ce changement permettait de moins user les percuteurs mais multipliait aussi par trois les risques d’incidents et donc aussi de désastres. Ce système est toujours le même. On s’est contenté de mettre en place des « témoins d’obturation de chambre » (TOC) qu’il faut armer pour l’enlever avant de pouvoir tirer. Sans entrer dans le détail, cette manipulation peut entraîner le blocage de l’arme, ce qui intervient dans environ 1/3 des cas.

Comme bien sûr Sentinelle n’était pas prévue, pour durer en tout cas, et qu’on l’est empressé depuis des années à solder les installations militaires, les conditions de vie de nos soldats ont dû être improvisées parfois jusqu’à l’indigne. Bien sûr, les périodes d’entraînement collectif ont été drastiquement réduites (d’un ordre de grandeur de moitié environ). Bien sûr, tout cela a fortement perturbé la gestion complexe des stages de formation individuelle et même celle des opérations extérieures. Bien sûr enfin, cette mission qui n’est pas forcément la plus exaltante est venue s’ajouter à une charge de travail et des conditions de travail dégradées (faut-il reparler des bases de défense, de la « gestion des parcs », de l’empilement de la réglementation de sécurité ou du prodigieux logiciel Louvois ?) dans une armée fondée sur le volontariat. Que nos soldats soient dégoûtés, et beaucoup le sont désormais par la manière dont ils vivent, et notre capital humain se dégradera avec les conséquences que cela peut avoir, comme la multiplication des accidents. Accessoirement enfin, c’est environ un million d’euros qui est dépensé chaque jour pour Sentinelle (un total d'un milliard d'euros depuis le début de Vigipirate), tout cela pour ajouter 10 000 hommes à 240 000 policiers et gendarmes.

Surtout et comme il se doit, cette nouvelle opération Sentinelle a continué à ne pas empêcher les attaques, individuelles d’abord comme celle du train Thalys en août 2015, multiple ensuite avec l’assaut du 13 novembre. On aurait pu imaginer à cette occasion que les unités puissent au moins intervenir efficacement en réaction. Cela n’a pas été le cas, en grande partie, et c’est sans doute le plus rageant, car rien n’avait pas été prévu pour ça. Les unités de Sentinelle les plus proches des événements sont bien intervenues de leur propre initiative et au « au son du canon », dans la confusion. La coordination s’est presque toujours effectuée sur place avec les policiers et en excellente entente avec eux.  Rue de Charonne, il était trop tard pour empêcher le massacre mais l’intervention d’un groupe de combat a largement facilité l’organisation des secours et donc, directement ou non, sauvé des vies. Face au Bataclan, déconnecté du réseau  radio de police ACROPOL (resté sur les postes fixes), le groupe de combat est arrivé à 22h sans savoir qu’il y a une prise d’otages en cours. Ce n’est que lorsque le groupe et les policiers ont été eux-mêmes pris à partie par des tirs de kalashnikovs qu’ils ont pris les dispositions de combat. Plusieurs blocages sont alors intervenus. L’ouverture du feu n'a pas été accordée par la Direction de la sécurité de proximité de l'agglomération parisienne (DSPAP) et le chef de groupe n’a pas pris l’initiative de désobéir pour pénétrer dans le Bataclan. Il est vrai que le doute subsistait sur une possible prise d’otages, situation pour laquelle, il n’était pas formé. De toute manière les manipulations des TOC avaient bloqué plusieurs Famas, ce qui suffisait à désorganiser une action tactique (mais pas à l’empêcher). A force de se méfier des gens, on finit pas les empêcher d'agir lorsqu'il le faut. A 22h30, des responsables de la Brigade de recherche et d’intervention (BRI) sont arrivés sur place. Le groupe Sentinelle a alors été placé en mission de couverture avant l’assaut de la BRI qui eu lieu deux heures plus tard.

Qu’on en soit à un tel point trois ans après l’attaque de Mohammed Merah et dix mois après l’attaque de Charlie Hebdo est à pleurer. Peut-être qu’en arrêtant de traiter chaque attaque comme un cas isolé de délinquance psychopathique mais plutôt comme des éléments autonomes d’un plan organisé on ne donnerait pas l’impression d’être surpris à chaque fois. Pire encore, tout se passe comme si on n’avait pas prévu une seule seconde qu’il faille faire face en France à une attaque multiple, un mode d’action pourtant utilisé depuis des années, et que des militaires puisse y être impliqués. A cet égard, le passage sur la nouveauté de ce type d’attaque terroriste dans le Qui est l’ennemi ? écrit par le cabinet civil du ministre de la défense ne cesse de surprendre.  
Une telle rigidité des services de sécurité mêlée de rivalités internes, une telle absence d’autocritique, un tel refus de toute critique extérieure (les « pseudo-experts auto-proclamés, ou les « stratèges dans un fauteuil » !) témoignent d’un amateurisme criminel. Les soldats et les policiers intervenant sur le terrain ne sont pas en cause. Ils constituent, selon l’expression de Stéphane Berthomet, le gardien de but de l’équipe, celui qui se retrouve à agir dans l’urgence et en dernier pour rattraper l’échec de tous les autres.

Après l’Euro 2016, où le dispositif peut avoir son utilité momentanée, il faut en finir avec cette opération Sentinelle qui, en affaiblissant les armées, nous affaiblit plus qu’elle ne nous sert dans cette guerre. Le slogan officiel, dit de « l’argument Kidal » (« on ne comprendrait pas que les soldats qui défendent les Français à Kidal ne le fassent pas à Paris ») est spécieux. Dans ce cas, envoyons aussi des CRS à Kidal. En admettant que leur syndicat trouve un hôtel à leur standing, ils participeront certainement à des raids de recherche et destruction dans le désert. Les missions de police et de guerre, il faut le répéter, ne sont pas identiques et ne doivent pas être confondues. Ce ne sont pas les mêmes tactiquement, ce ne sont surtout pas les mêmes stratégiquement, les premières relevant du maintien de l’ordre, au sens large, et les secondes de la politique (celle qui va au-delà des prochaines élections). S'il faut plus de présence policière, ce que je crois, pourquoi a-t-on accepté en toute connaissance de cause sa réduction ? Si le renseignement intérieur est aussi important, ce qui ne fait aucun doute, pourquoi avoir monté une telle usine à gaz ?

Il y aura d'autres attaques ennemies et la guerre est loin d'être finie. Il est temps d'être sérieux. 

lundi 6 juin 2016

Omaha

Je m’appelle Mike. Je viens de Virginie, et je vais peut-être mourir en Normandie, une région dont je connaissais à peine l’existence. Je me suis porté volontaire pour servir à la 29e division d’infanterie. Je cherchais l’aventure et je voulais combattre les Nazis. Maintenant, dans le bateau Higgins qui m’amène avec la sixième vague d’assaut vers Omaha Beach, le drapeau, la liberté, je n’y pense plus. J’espère juste être à la hauteur et survivre. J’ai confiance en moi, dans mes camarades, dans mes chefs.

Dans l’immédiat, je n’ai qu’une envie, c’est quitter ce bateau qui tangue et les paquets d’eau glacée qui me fouettent le visage. Tout vaut mieux que d’attendre ainsi depuis des heures. Je serre mon fusil Garand. J’essaie de me calmer en fantasmant sur mon action sur la plage. Notre corps commence à se transformer. J’ai soif, j’ai envie d’uriner. Mes pupilles grossissent. Le temps s’étire. Il reste quelques centaines de mètres du rivage. Ce qui me frappe alors c’est le bruit. J’ai l’impression que nous entrons dans un tambour géant. Il paraît que c’est l’effet du frottement sur l’air des balles des mitrailleuses allemandes MG42 qui passent au-dessus de nous à une vitesse supérieure à celle du son.

C’est le moment. La rampe du Higgins descend. Certains sautent sur les côtés. L’un d’eux trébuche devant la rampe qui lui fend le crâne en tombant. C’est le premier mort de la section. Nous n’avons de l’eau jusqu’aux chevilles. La marée montante entasse les cadavres. Je vois flotter des membres coupés. Un corps que j’enjambe a son visage troué. Ces images d’horreur, mon cerveau les enregistre dans tous leurs détails et je sens qu’elles resurgiront plus tard. En attendant, il passe à autre chose, se concentrant sur ce qui peut me servir à survivre.

Nous nous ruons vers le talus de galets à 300 m de là, seul abri sûr de la zone. Nous courons dans le sable, entre les corps, les hérissons métalliques et les équipements qui traînent sur le sol. Jesse Owens mettrait une trentaine de secondes, j’ai l’impression de mettre des heures face à des mitrailleuses qui peuvent lancer 1 000 cartouches par minute. Au roulement de tambour s’ajoutent maintenant des sifflements très déplaisants. Il paraît que c’est le cône de vide derrière la balle qui provoque ça. Cela signifie surtout que cela passe très près. Plus rien n’existe que le mur de galets devant lequel je finis par m’affaler.

Le champ de bataille se rétrécit alors d’un coup. Je fixe un instant un casque abandonné à côté de moi. Je perçois que l’air non plus n’est plus le même. C’est un mélange d’odeurs de mer, de poudre, de terre remuée peut-être. Je dois absolument faire quelque chose, n’importe quoi mais je n’arrive pas à me décider. J’attends un ordre, n’importe lequel. Mon voisin ouvre le feu par-dessus le talus de galet. Je l’imite. Je tire, très vite, sans prendre la visée ni retenir ma respiration comme à l’entrainement. Tirer me rassure, me donne le sentiment que je peux faire autre chose que subir cet enfer. Mon cerveau fonctionne très vite maintenant.

Devant nous, entre la levée de galets et la pente abrupte, il y a encore 200 mètres d’herbe et de sable. On distingue un chemin qui mène au sommet. Des sapeurs et des fantassins sont couchés devant les barbelés pour y faire exploser des bengalores. Le lieutenant nous ordonne de tirer sur le bunker à droite du chemin pour aider les gars qui grimpent vers le sommet.  Nous nous préparons à avancer aussi.

En avant ! Nous obéissons comme des automates. Le tir allemand est plus sporadique. Le déplacement dans l’herbe et le sable est pénible. Je suis tendu vers cette fameuse piste.  Le passage dans les barbelés est étroit. Nous montons jusqu’au plateau. Nous apercevons un village au loin. Nous devons nettoyer le bunker sur lequel nous avons tiré. Cette fois, c’est nous qui avons l’initiative. Nous pouvons avancer comme à l’exercice, par petits bonds, en nous appuyant mutuellement. Nous sautons dans une tranchée bétonnée. Je tire dans l’entrée pendant que le sergent s’approche et lance une grenade. Je fonce derrière lui juste après l’explosion. Il y a de la poussière et une odeur âcre de poudre partout. Il n’y a personne. Les Allemands ont évacué la position avant notre arrivée. Je comprends soudainement que je survivrai à cette journée sans une égratignure et sans avoir vu un seul ennemi.
Ce qui reste de la section finit de se regrouper autour du bunker. Je peux voir toute la plage. La mer est couverte de bateaux. Le ciel est rempli de ballons. La place est pleine d’hommes, les cadavres que l’on regroupe, les blessés qui sont soignés sur place ou évacués mais surtout les colonnes de ceux qui débarquent encore. Des bateaux éventrés, des chars engloutis, un désordre inouï mais le sentiment de faire partie d’une machinerie d’une immense puissance.

Je sens que la zone de mort, cette bulle de violence qui s’ouvre parfois dans le monde normal des hommes est en train de se refermer. Je sors sans bouger d’un endroit où il m’a fallu en quelques minutes absorber les émotions de toute une vie. 

dimanche 29 mai 2016

Les jolies manières

L’une des plus fascinantes innovations sociétales de l’histoire est française, elle s’appelle la galanterie. Cette nouvelle manière d’établir les rapports entre les hommes et les femmes, progressant de la chevalerie courtoise jusqu’à Proust en passant par les cours royales et les salons parisiens, s’est étendue par imitation et imprégnation dans l’ensemble de la société française. Les « jolies manières » faisaient alors une réputation particulière à la France, « pays des femmes » selon Hume au XVIIIe siècle. Cela n’empêchait pas, à l’instar d’un Cyrano de Bergerac, cette société étonnamment respectueuse des femmes d’arborer aussi et avec la même force les vertus jugées viriles du courage physique. Mieux, on parvenait à enrober les deux du même « esprit » et de la même classe. Avec la retenue et l’élégance, il devenait possible de parler librement d’amour et les jeux de la séduction pouvait se déployer. Surtout, quand l’homme s'est contrôlé la femme a pu apparaître, à la cour d’abord et donc dans la politique, avec François Ier puis surtout Louis XIV, puis également dans la pensée des Lumières, la littérature, la science, la vie publique sous toutes ses formes en fait. Quand le mâle se contient et que tout le monde le sait, nul besoin de cacher et cloîtrer les femmes pour les protéger, nul besoin de la menace du tribunal. La galanterie et la courtoisie d’une manière générale sont dans les rapports entre les hommes et les femmes, ce que la confiance est à l’économie, un composant invisible mais nécessaire au fonctionnement harmonieux et même intéressant d’une société.

Alors bien sûr, la galanterie, outre qu’elle représente un idéal qui n’a pas jamais été, loin de là, atteint par tous, n’a pas empêché le pays qui l’a vu naître d’accorder le droit de vote dix ans après les femmes turques, de les maintenir dans un rôle second dans les instances directes de pouvoir ou de sujétion administrative. Il serait hasardeux de croire qu’il y a un lien entre les deux. Il serait dangereux aussi de penser que la fin de la galanterie, vécue parfois comme une (nouvelle) manière sournoise de piéger les femmes, permettrait plus de liberté ou de pouvoir. J’aurais plutôt tendance à croire qu’un petit retour aux jolies manières et au respect, sans même parler de choses incroyables comme l’honneur, ferait un peu de bien à toute notre société, à notre classe dirigeante en premier mais pas seulement loin s'en faut. Dans le cochon tout n’est pas bon et le comportement minable de certains de nos représentants comme celui que l'on peut observer dans certaines rues ne m’inspire que le dégoût (et je ne parle ici que de l'attitude vis-à-vis des femmes). Je rêve, comme le regretté Bernard Maris, que n'importe quelle femme française puisse lancer « et la galanterie alors !? » au moindre petit écart. 

La fréquence du minable dépasse désormais le seuil des cas isolés. Il y a donc urgence mais j’avoue que je ne sais pas comment faire. Je n'aime pas les plaintes, à tous les sens du terme, mais s'il le faut... Je suis aussi pour le retour au duel d’honneur mais je ne suis pas sûr que cela passe.