vendredi 30 août 2013

Alep ou Damas ? par Julie d’Andurain

Les accords Sykes-Picot, 16 mai 1916
d'après le document original 
© Julie d’Andurain
Dans les combats qui opposent aujourd’hui le gouvernement de Damas aux rebelles du nord de la Syrie, il est rarement fait mention d’un déterminant historique qui a pourtant son importance, celle de la rivalité séculaire des deux grandes villes syriennes, Damas et Alep. En outre, pratiquement tout le monde ignore aujourd’hui que ce sont les Français qui ont finalement décidé de privilégier la ville des Omeyyades.

Au début de la Grande Guerre, la Syrie telle que nous la connaissons aujourd’hui n’existe pas. Réparti en sandjak, l’espace est une province éloignée de l’Empire ottoman ; pour les Français qui la convoitent, elle correspond à une étroite bande de terre littorale allant du plateau d’Asie mineure aux sables de la Palestine dans l’angle nord-est de la Méditerranée. Le désert n’intéresse guère car seules les villes comptent. Selon les observateurs étrangers, « la Syrie n’a pas de capitale » car l’axe longitudinal du territoire a « toujours fait obstacle à l’établissement d’un centre unique de domination ». Cela ne les empêche pas de la convoiter en lui donnant les contours de la « Syrie intégrale », c'est-à-dire une Syrie littorale allant de la Cilicie au Liban et intégrant la Palestine.

Les accords Sykes-Picot de 1916 valident en partie ce dispositif géographique mais apportent des nuances sur la Palestine dont le statut est volontairement placé dans l’indétermination et sur l’intérieur des terres, les hinterlands, qui deviennent des zones dévolues aux Hachémites en reconnaissance de leur action dans la révolte arabe. Plus clairement, sir Edward Grey précise que les Arabes - autrement dit Hussein, chérif de La Mecque, bientôt roi du Hedjaz et ses fils - doivent obtenir la possibilité d’administrer les villes de Homs, Hama, Damas et Alep, décision acceptée par les Français d’une part parce qu’elle n’empiète pas sur la « Syrie intégrale », d’autre part parce que ces villes sont placées dans la zone A des accords Sykes-Picot, c'est-à-dire sous la tutelle indirecte des Français.

Le règlement des accords de la sortie de guerre complique la donne car les Français ont perdu du terrain pendant le conflit aux dépens des troupes anglaises ; ils n’ont pas vraiment matière à négocier. En mesure de valoriser leur scénario hedjazo-syrien au moment de leur relève par les troupes françaises, les Anglais confirment donc l’administration arabe « des quatre villes » par l’accord du 15 septembre 1919 et font passer du même coup Fayçal sous tutelle française.

Fin politique, Fayçal se rend à Paris pour rencontrer Clemenceau. Sur la base de l’administration des quatre villes de l’intérieur, il réclame au nom des Syriens le soutien du président du Conseil français pour constituer une Syrie indépendante. Rassuré par le Tigre, l’émir accepte qu’elle se fasse à l’ombre de la tutelle française (janvier 1920). De retour en Syrie, il ne ménage donc pas ses efforts pour faire reconnaître le droit à l’indépendance totale en s’inspirant de la rhétorique des colonialistes tout en s’appuyant sur celle des nationalistes arabes. Fayçal développe alors un discours portant sur une « Syrie intégrale arabe » susceptible d’inclure la Palestine mais aussi Mossoul (que les Anglais convoitent par ailleurs).  Durant un temps donc, Français et nationalistes arabes s’entendent sur une Syrie aussi large que possible. Mais l’agitation nationaliste gagnant les quatre villes, les Français, toujours sensibles au syndrome égyptien de 1882, craignent une réaction anglaise et l’émergence possible d’un condominium anglo-hedjazien sur la Syrie intérieure.

Dès lors, le haut-commissaire français en Syrie, le général Gouraud, et son adjoint civil Robert de Caix s’ouvrent davantage aux demandes particularistes qui se multiplient partout sur le territoire, à commencer par celle des Maronites du Liban. En Syrie intérieure, où la vieille rivalité entre Alep et Damas s’est creusée à la faveur de la guerre, cela revient à poser la question du choix d’une capitale pour le pays. Fondée essentiellement sur la géographie, la compétition des deux grandes cités syriennes oppose une ville littorale ouverte sur le commerce extérieur à une ville de l’intérieur dont le nom est certes évocateur d’un passé glorieux mais qui ne fait guère preuve de dynamisme. Elle se renforce au moment de la sortie de guerre en ce que Damas devient le siège du gouvernement arabe dirigé par Fayçal. À une capitale politique putative choisie pour des raisons symboliques et religieuses s’oppose donc une capitale économique qui a la préférence des Français.

En mettant fin au règne de Fayçal en Syrie, la chute de l’éphémère royaume arabe de Damas (« bataille de Damas » plus connue sous le nom de « bataille de Khan Meyssaloun », 24 juillet 1920) relance le débat. La ville des Omeyyades apparaissant désormais comme un foyer de contestation majeure, les directives politiques du général Gouraud de juillet 1920 proposent de séparer les deux grandes villes rivales « pour faire d’Alep la capitale du nord avec Alexandrette comme port et action sur tous les bédouins turcs, kurdes de Assyro-Chaldéens de l’est », Damas restant la capitale de l’intérieur, mais une capitale croupion puisque le haut-commissariat français est alors installé à Beyrouth.

En réalité, le haut-commissariat cherche à instaurer une Fédération syrienne, c'est-à-dire la division du territoire en plusieurs États fédérés, lesquels se trouvent coiffés par le pouvoir mandataire. Mais les projets mis en place dès juin 1921 ne résistent pas aux difficultés économiques du mandat qui en interdisent la mise en œuvre d’autant que l’opinion publique syrienne réclame l’union des États de Syrie. Après une pause de près d’un an, l’hypothèse fédérative ressurgit en juin 1922 avec une affirmation plus claire du problème posé par le choix de la capitale (lettre de Gouraud à Catroux le 5 juin 1922).

A cette date, le projet de capitale alépine s’épuise, essentiellement pour des questions budgétaires puisque les frais de l’accueil des services publics reposent sur les contribuables syriens. Mais toujours soucieux de développer un système fédéral, les Français pensent la capitale syrienne sur un mode multiple et provisoire : un temps, il est question d’une capitale tournante entre Alep et Damas, proposition bientôt doublée par un projet de capitale mobile, associant Alep, Damas et Homs, cette dernière ville étant privilégiée pour  tenter de dépasser la rivalité des deux autres (lettre de Gouraud à Robert de Caix le 28 octobre 1922). Finalement, le choix de Damas comme seule capitale s’impose (entretien Gouraud-Catroux le 16 novembre 1922) car la délégation damascaine se révèle être plus centraliste que la délégation alépine finalement peu désireuse d’accueillir les services publics du cadastre, de la justice, de la gendarmerie. Par son refus de devenir la capitale, Alep économise 7 millions (résultat de la suppression de 1789 salariés) et laisse la place à Damas, position dominante par ailleurs acceptée par les Alaouites à la condition que l’on arrête là le processus de centralisation.

Aujourd’hui, dans la lutte qui s’est engagée en Syrie entre Damas et Alep, le problème de l’unité syrienne est posé. Derrière elle, ce sont bien des questions portant sur la centralisation ou de la décentralisation du territoire telle qu’elles se sont imposées au pouvoir mandataire qui devront être résolues, pendant ou après le conflit. L’Histoire est un éternel recommencement.                

                        Julie d’Andurain
            Agrégée et docteur en histoire, chargée de cours à Paris-Sorbonne et adjointe au chef du Bureau Recherche CDEF/DREX.

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