mercredi 23 octobre 2013

Déroute à Beyrouth

 
Combats et opérations n°2
mars 2012

L’opération Diodon a coûté la vie à 92 soldats français en dix-mois de septembre 1982 à mars 1984 pour un bilan humiliant. C'est la plus grande défaite militaire de la France depuis la fin de la guerre d’Algérie.

Une micro-guerre mondiale

Lorsque les Occidentaux interviennent à Beyrouth en 1982, la guerre civile libanaise dure déjà depuis sept ans. Ce conflit est d’abord un affrontement entre le Front libanais chrétien et la coalition islamo-progressiste, alliée aux Palestiniens dont l’archipel des camps constitue un proto-Etat autonome. Les combats sont particulièrement violents dans la capitale, coupée en deux entre l’ouest musulman et l’est chrétien par une « ligne verte ». La guerre prend vite une dimension régionale avec l’alliance des chrétiens maronites et de la Syrie qui intervient militairement en 1976 et occupe Beyrouth. Conformément aux accords de Riyad (novembre 1976) l’armée syrienne est inclue dans la Force arabe de dissuasion (FAD) reconnue par tous les belligérants.

Les combats s’arrêtent jusqu’à ce que le parti Kataëb de Bachir Gémayel s’impose par la force aux autres mouvements chrétiens et se retourne contre les Syriens vus désormais comme des occupants. Les combats reprennent en février 1978. En mars, l’armée israélienne lance une opération limitée jusqu’au fleuve Litani pour détruire les organisations palestiniennes qui se servent du territoire du Sud-Liban comme base d’opérations. La Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL) est mise en place. Elle n’empêche en rien les Israéliens de revenir une nouvelle fois en juin 1982 avec des moyens et des ambitions beaucoup plus importants. En une semaine, l’armée israélienne repousse l’armée syrienne dans la plaine de la Békaa et assiège les combattants de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) réfugiés dans Beyrouth Ouest. Il y a alors 150 000 combattants de dix-huit nationalités (dont les 8 000 Casques bleus de la FINUL) sur un territoire grand comme le département de la Gironde. Bachir Gémayel devient Président de la république du Liban porteur de l’espoir de règlement des conflits entremêlés.

La force multinationale d’interposition

Le 12 août, après deux mois de siège et alors que la tension est à son comble au Proche Orient, les Etats-Unis imposent l’idée d’un cessez-le-feu et l’envoi à Beyrouth d’une force multinationale d’interposition (FMI) afin de protéger le départ simultanée de l’OLP et de l’armée israélienne. La France et l’Italie acceptent d’y participer. La mission de cette FMI, limitée à un mois et à un volume de 2 000 hommes, est triple : assurer la sécurité physique des combattants palestiniens en instance de départ de Beyrouth, assurer la sécurité physique des autres habitants de la région de Beyrouth et y favoriser la restauration de la souveraineté du gouvernement libanais. La FMI est une force d’interposition, finalement guère différente dans son esprit de la FINUL, à ce détail près que les contingents restent sous commandement national.

L’aéroport étant aux mains des Israéliens, c’est par le port que la FMI pénètre dans Beyrouth. Pour les Français, c’est l’opération Olifant qui mobilise une partie importante des moyens de la Marine nationale depuis Toulon et le port chypriote de Larnaka. Les légionnaires du 2e Régiment étranger de parachutistes (REP) sont les premiers à débarquer, le 21 août, pour sécuriser le port jusqu’à la relève par les Américains, le 25. Le 26, le reliquat des forces françaises et le contingent italien viennent compléter le dispositif. Avec 850 hommes, les légionnaires et marsouins de l’opération Epaulard constituent le contingent le plus important.

Le départ des combattants palestinien par mer s’achève sans incident le 31 août avec l’évacuation de Yasser Arafat. Le détachement français est alors sur la ligne verte pour escorter les convois évacuant les Palestiniens et certains éléments syriens en direction de la Syrie. Au 1er septembre, 11 000 membres de l’OLP ont été évacués dans le monde arabe. La FMI, et le 3e Régiment parachutiste d’infanterie de marine (RPIMa) en premier lieu, aide alors la petite armée libanaise à reprendre le contrôle de Beyrouth Ouest. Grâce au petit détachement du 17e Régiment de génie parachutiste (RGP) les rues sont dépolluées tandis que la population revient dans les quartiers placés sous la protection des Français.

La mission est cependant interrompue plus tôt que prévu par la décision unilatérale des Américains qui décident de mettre fin à leur participation le 10 septembre, suivis deux jours plus tard par les Italiens. La France, accusée par ailleurs d’être trop favorable aux Palestiniens, peut difficilement poursuivre seule. L’opération Epaulard prend fin le 13 septembre. Au prix de trois marsouins blessés, elle est considérée comme un succès.

La mise en place d’un colosse aux pieds d’argile

Le lendemain même du départ des derniers français, Bachir Gémayel est assassiné. L’armée israélienne en repli revient immédiatement dans Beyrouth et cerne les camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila où on soupçonne la présence résiduelle de combattants de l’OLP. Le 16 septembre, des phalangistes chrétiens, partisans de Gémayel, pénètrent dans les camps et se livrent pendant deux jours au massacre de civils (le nombre des victimes varie entre 700 et 3 500). L’émotion est immense dans le monde entier.

Le 19 septembre, le Conseil de sécurité des Nations Unies adopte la résolution 521 qui propose l’intervention d’une nouvelle force multinationale. Celle-ci est demandée le même jour par le gouvernement libanais. La FINUL propose d’intervenir mais cette solution ne plait ni aux Israéliens ni surtout au gouvernement libanais, sceptique sur l’efficacité des Casques bleus. Sous l’impulsion des Etats-Unis, toujours soucieux d’accroître leur influence dans la région, les trois alliés de la FMI et le Liban s’accordent par échanges de lettres sur le retour de leurs contingents. Il est bien proposé à d’autres pays de participer à la force mais seuls les Britanniques y répondront en envoyant une unité de renseignement d’une centaine d’hommes en février 1983. Le 24 septembre, la Force Multinationale de Sécurité à Beyrouth (FMSB) est créée et commence à se mettre en place dans Beyrouth Ouest. Sa mission principale, sans limite de temps, est d’appuyer les forces armées du gouvernement libanais dans la protection des populations civiles dans Beyrouth et ses alentours. Le caractère très large de cette mission laisse cependant place à autant d’interprétations que de membres. Si tout le monde est d’accord pour aider matériellement les forces armées libanaises (FAL), les avis divergent sur l’emploi des forces.

Pour l’administration Reagan, soucieuse d’éviter la qualification de guerre ou d’opération de guerre qui nécessiterait un vote du Congrès, la FMSB a une fonction essentiellement dissuasive. Les 1 200 Marines s’installent autour de l’aéroport au sud de Beyrouth ouest, avec des moyens lourds, chars de bataille, pièces d’artillerie, hélicoptères d’attaque, etc. mais avec de grandes restrictions dans l’ouverture du feu et la consigne de ne pas bouger de ses emprises. Les 1 200 Italiens sont au centre du dispositif et se concentrent sur la surveillance des camps palestiniens de Chatila et Bourj-el-Brajneh et l’aide humanitaire.

Au Nord, les 1 160 Français l’opération Diodon sont renforcés au bout de quelques jours par un bataillon « prêtée » par la FINUL et un autre venu de métropole en février 1983, pour atteindre un effectif total de 2 000 hommes, relevés tous les quatre mois. Répartis sur 35 postes et reprenant des habitudes héritées des opérations en Afrique, ce sont les seuls à aller sciemment au contact de la population que ce soit par une présence « militaire » (points de contrôle, patrouilles, missions de dépollution) ou plus informelle (achats auprès des commerçants locaux, footings, aides à la population, etc.). Cette approche permet de montrer la force à la population et, surtout, par les renseignements et la sympathie qu’elle procure, elle apporte une « protection invisible » souvent plus efficace que les murs de sacs à terre.

Les Français, comme les Italiens, peuvent faire usage de leurs armes pour leur autodéfense et protéger les camps palestiniens (le camp de Sabra est dans la zone française) mais, contrairement aux Américains, aussi pour appuyer les FAL. Dans les faits, les règles seront très restrictives. Le « soldat de la paix », concept nouveau, n’est pas là pour combattre.

Cette force à terre en appui des FAL, est elle-même appuyée par une puissante force navale croisant au large de Beyrouth. Pour la France, la force Olifant comprend un groupe aéronaval permanent, centré autour d’un des deux porte-avions Foch et Clemenceau qui se succèdent et d’une force amphibie comprenant en général deux transports de chalands de débarquement (TCD). Au total, la force multinationale, à terre et en mer, mobilise aux alentours de 20 000 hommes. Elle souffre cependant de trois faiblesses : les divergences déjà évoquées et qui ne seront pas corrigées par une direction commune, l’absence d’accord sur sa présence avec les acteurs politico-militaires locaux et régionaux et surtout l’absence de volonté réelle d’engagement au combat pour soutenir le gouvernement libanais.

Le début de la mission est pourtant encourageant. Le 1er octobre 1982, par une cérémonie organisée place du Musée, lieu symbolique de combats entre les deux Beyrouth, le Président Amine Gemayel, frère ainé de Béchir, élu le 21 septembre, consacre la réunification de la capitale. Equipée et entrainée par les Alliés, l’armée libanaise prend une certaine consistance et se déploie à nouveau dans l’ensemble de la ville. Une prise d’armes réunit les contingents de la FMSB et des FAL. C’est le point culminant de l’action de la FMSB alors que des phénomènes souterrains sont à l’œuvre.

Le retour de la Syrie et l’arrivée de l’Iran

En même temps qu’elle participe à la FMSB, la France a un contentieux financier avec Téhéran (elle refuse de rembourser le prêt d’un milliard de dollars accordé par le Shah) et, comme les Etats-Unis, elle aide militairement l’Irak dans sa guerre contre l’Iran des Mollahs. Début octobre 1983, elle fournit même cinq avions Super-Etendard (livrés par le porte-avions Clemenceau) aux Irakiens. On ne perçoit pas alors que l’Iran est capable de frapper par procuration au Liban grâce à son influence sur la milice chiite Amal et surtout grâce au Hezbollah, création commune avec la Syrie.

Cette cécité stratégique se double d’une cécité tactique. Si le suicide est prohibé dans les actes et paroles du Prophète, il imprègne, sous la forme du sacrifice et de martyr (shahid), tout l’islam chiite depuis la mort de Hussein ibn Ali, « roi des martyrs », à Kerbala en 680. Le premier emploi systématique de combattants suicides est le fait de Chiites ismaéliens connus sous le nom d’ « assassins » qui firent régner la terreur dans le califat de Bagdad et la Palestine du XIe au XIIIe siècle. Les combattants suicide sont remis au goût du jour lors de sa guerre entre l’Iran et l’Irak à partir de 1980. Le premier attentat suicide moderne avec emploi d’explosif est le fait de membres d’Amal, le 15 décembre 1981, contre l’ambassade irakienne à Beyrouth puis le quartier-général israélien à Tyr en novembre 1982. Le 18 avril 1983, un pick-up chargé d’explosifs s’écrase contre l’ambassade américaine. Le bilan est terrible : 63 personnes sont  tuées, dont 17 américains. L’enquête qui a suivi n’a pas permis pas de déterminer avec certitude le commanditaire de l’attaque mais les soupçons se portent sur Imad Moughniyah, un important membre du Hezbollah.

La situation évolue rapidement à partir de l’été 1983. La milice d’Amal, alliée de la Syrie, tente de pénétrer dans les quartiers de Beyrouth-Ouest mais elle est refoulée par les FAL. La FMSB n’a pas bougé malgré sa mission d’appui aux FAL. Cela ne l’empêche pas d’être frappée notamment le 31 août lorsque le bombardement de l’ambassade de France tue quatre soldats et un policier français. Le 4 septembre, l’armée israélienne évacue soudainement les montagnes du Chouf, au sud-est de Beyrouth. Le vide est occupé par les Druzes du Parti socialiste progressiste (PSP) alliés de la Syrie et qui se trouvent désormais à portée d’artillerie de la capitale libanaise. Les combats avec les FAL sont très violents dans le secteur de Souq El-Gharb à quelques kilomètres au sud de la capitale. Le 11 septembre, pour appuyer l’armée libanaise en posture délicate et protéger ses forces de la menace d’artillerie, le département d’État américain autorise ses troupes à riposter et à faire appel à l’appui naval et aérien. C’est chose faite les 19 et 20 septembre. Le 22 septembre, c’est au tour des Français de faire appel aux forces navales pour lancer un raid de huit Super-Etendards pour anéantir une batterie druze au-dessus de Beyrouth à Dour El-Cheir.

La FMSB est ainsi entrée malgré elle dans la guerre, en sortant par ailleurs du cadre prévu initialement pour l’emploi des forces. Les frappes de l’US Navy, qui se renouvelleront une fois en décembre et trois fois en février 1984, dépassent le cadre géographique du Grand Beyrouth et le raid français, survenant cinq jours après un bombardement qui a tué deux soldats à la résidence des Pins, n’est plus de la légitime défense. La FMSB continue pourtant à conserver l’illusion de la neutralité en n’engageant pas les forces terrestres. Tous les partis opposés au gouvernement libanais et son armée, considèrent désormais la FMSB comme hostile. Au bilan, alors que la France ne déplore qu’un mort, seize seront tués du 22 juin au 23 octobre. Les pertes françaises sont le double des pertes américaines alors que les Italiens ont un soldat tué.

Pour réduire la vulnérabilité des forces françaises celles-ci sont regroupées. C’est ainsi que lorsque la 3e compagnie du 6e Régiment d’infanterie parachutiste (RIP), formée d’appelés volontaires du 1er Régiment de chasseurs-parachutistes (RCP),  débarque le 27 septembre, elle est affectée toute entière dans un immeuble de huit étages face à la plaine des Jhah et du quartier Chatila, à quelques centaines de mètres de l’Ambassade d’Iran. Le bâtiment, baptisé Drakkar par le commandant de la compagnie, le capitaine Jacky Thomas, a été occupé par les Syriens l’année précédente et dépollué par les sapeurs du 17e RGP. A la mi-octobre, la situation se tend encore. Des renseignements annoncent une opération imminente contre les Français.

L’attentat de drakkar

Le 22 octobre au soir, le capitaine Thomas a mis en alerte ses sections. La nuit est pourtant calme jusqu’à 6h17 lorsque la sentinelle en observation sur le toit de Drakkar voit exploser le quartier-général des forces américaines. Sept minutes plus tard, un camion chargé d’explosifs (la charge de plusieurs missiles de croisière) force l’entrée du poste jusqu’à la rampe d’accès de l’immeuble. A 6h30, Drakkar n’existe plus. Les Américains ont perdu 241 hommes (plus que pendant la première ou la deuxième guerre contre l’Irak) et les Français 58 dont 55 du 1er RCP et 3 du 9e RCP. Quinze autres sont blessés. Seuls vingt-six hommes de la compagnie sont indemnes car occupant un poste à l’extérieur à ce moment-là ou, pour trois d’entre eux, en allant chercher des croissants. Américains et Français n’ont plus subi autant de pertes en une seule journée depuis les guerres du Vietnam et d’Algérie.

Les deux attentats quasi-simultanés sont revendiqués par le Hezbollah, ainsi que par le Mouvement de la révolution islamique libre puis par le Jihad Islamique. Le nom d’Imad Moughniyah est à nouveau évoqué. L’implication de la Syrie et de l’Iran parait évidente mais aucune preuve formelle ne sera avancée. La France, malgré la demande de plusieurs députés, ne constituera jamais de commission d’enquête laissant le champ libre à plusieurs théories alternatives dont celle de l’immeuble piégé par les Syriens avant de l’abandonner.

Pendant quatre jours et quatre nuits, les sauveteurs s'acharnent pour tenter d’extraire ce qui reste de vie de cet amas de pierres. Le président François Mitterrand se rend sur place le 24 octobre pour apporter son soutien au contingent français. Le trouble est immense. Le ministre de la défense déclare que la France n’a pas d’ennemi au Liban, ce qui fait dire au général Cann que ses hommes « ont été tués par personne ». Le 4 novembre, c’est au tour de l’armée israélienne de perdre 50 hommes dans une autre attaque suicide.

En représailles, « non pas pour se venger mais pour que cela ne se reproduise pas », le Président Mitterand fait déclencher l’opération Brochet le 17 novembre 1983. Huit Super-Etendard de la Marine nationale décollent du porte-avions Clemenceau et effectuent un raid sur la caserne Cheikh Abdallah, une position des Gardiens de la Révolution islamique et du Hezbollah dans la plaine de la Bekaa. Les avions français larguent 34 bombes de 250 kg et 400 kg sur une position opportunément évacuée quelques minutes plus tôt. La rumeur prétend que les occupants ont été avertis par une source française. Le 20 décembre, la marine française évacue 4 000 combattants palestiniens de Tripoli. Le lendemain, une nouvelle attaque à la voiture piégée a lieu contre le PC du 3e RPIMa. La voiture est arrêtée par les merlons de terre mais les 1 200 kilos d’explosif tuent un parachutiste et treize civils. On compte également plus de 100 blessés dont 24 Français.

Une fin sans gloire

Dès lors, la priorité n’est plus à la protection des populations ou à la restauration de l’Etat libanais mais à l’autoprotection, ce qui finit de couper la force de la population. Du 15 décembre 1983 au 15 janvier 1984, les postes français sont regroupés sur deux pôles, au centre de Beyrouth et sur la ligne verte, tandis qu’une batterie de cinq canons automoteurs de 155 mm AMX-13 est amenée de France. En février 1984 à l’occasion de la relève de la 11e division parachutiste par les marsouins de la 9e Division d’infanterie de marine (DIMa), le bataillon emprunté à la FINUL lui est rendu et le contingent à Beyrouth passe de 2 000 à 1 200 hommes regroupés sur une dizaine d’emprises.

Le début du mois de février est l’occasion de nouveaux combats dans la capitale. L’armée libanaise se désagrège dans la montagne face aux Druzes de Walid Joumblatt et dans Beyrouth face aux chiites d’Amal. La force multinationale impuissante soutenant une armée fragile au service d’un Etat faible n’a plus de raison de perdurer sinon pour prendre des coups qu’elle ne pourra rendre malgré ses cuirassés, porte-avions et ses hélicoptères d’attaque. La France propose pourtant de remplacer la FMSB par une force des Nations-Unies, qui, d’évidence, aurait été encore plus impuissante. Les Alliés évacuent Beyrouth en ordre dispersé, Britanniques en tête le 8 février, suivis par les Italiens le 20 et les Américains le 26, arguant simplement d’un « bond de trois à quatre kilomètres à l’Ouest » sur les bâtiments de la Navy. Le 29 février, le veto soviétique met définitivement fin au projet français de force des Nations-Unies. Isolée, la France n’a plus d’autres choix que de se replier également car, selon les mots du Président de la République, « elles ont rempli leur mission ». Du 22 au 31 mars, les Français évacuent Beyrouth (opération Carrelet). La mission de la FMSB prend fin officiellement le 31 mars 1984 après dix-huit mois d’existence.

La fin peu glorieuse de la FMSB a un retentissement immense dans le monde arabe. Preuve était faite que l’action résolue de quelques hommes pouvait faire plier des Occidentaux corrompus et rétifs aux pertes humaines. Elle laisse un goût amer et une immense frustration chez tous les soldats français qui y ont participé. La FMSB s’est retrouvée au cœur d’un nœud d’affrontements locaux, régionaux et internationaux sans avoir la possibilité de combattre. Or, ne pas vouloir d’ennemi n’empêche pas d’en avoir. La leçon ne portera pas car les troupes seront engagées dix ans plus tard dans les mêmes conditions en Bosnie.

dimanche 20 octobre 2013

Les Poilus et l'anti-fragilité

A quelques semaines du début des célébrations du début de la Grande guerre, à la sempiternelle question « comment ont-ils tenu ? » je préfère m’interroger sur la manière dont ils ont vaincu. L’armée française ne s’est pas contentée de résister, faisant effectivement preuve d’une solidité extraordinaire, elle s’est également totalement transformée en l’espace de quatre années  seulement pour devenir la plus puissante du monde. Elle illustre ainsi parfaitement le concept développée par Nassim Nicholas Taleb d’organisation anti-fragile, c’est-à-dire de structure qui ne se dégrade pas avec les épreuves mais au contraire se renforce et se développe.

L’enracinement dans les ressources de la nation

Il faut d’abord rappeler que parmi les grandes nations belligérantes, c’est la France qui avait le moindre potentiel économique et démographique, potentiel encore amoindri par l’occupation allemande de régions industrielles. Au moment de l’armistice, c’est pourtant l’armée de cette même France qui, malgré les pertes immenses, domine. Elle surclasse une armée allemande en cours de désagrégation rapide et dépasse de loin la jeune armée américaine (équipée en grande partie par la France et dont un tiers des équipages de chars ou des servants d’artillerie sont français). L’armée britannique connait une progression de puissance très rapide mais elle ne représente encore que 60 % de la puissance française à la fin de la guerre.

Cette révolution repose d’abord sur une mobilisation sans égale de la nation. Cette nation vieillie et au régime politique instable a pourtant réussi, non sans douleurs et tensions, à mobiliser ses ressources humaines et économiques comme aucune autre dans le monde. Elle a été capable aussi d’orienter cet effort intelligemment grâce à de nombreux liens entre les mondes civil et militaire. S’il comprend quelques inconvénients le régime parlementaire oblige aussi les représentants de la nation à s’intéresser à la chose militaire. Il suffit de consulter les débats parlementaires d’avant-guerre ou simplement de lire l’armée nouvelle de Jean Jaurès pour appréhender le niveau de compétence technique des députés et sénateurs de l’époque. Beaucoup d’entre eux rejoignent d’ailleurs le front d’où ils continuent à assurer le lien avec le Parlement.

L’armée qui se mobilise en 1914 est aussi en grande majorité composée de civils prenant l’uniforme. Ces civils viennent avec leur capital de compétences particulières dont beaucoup seront très utiles lorsque la guerre se transformera à la fin de 1914. Au printemps 1915, le lieutenant de réserve Cailloux récupère deux tracteurs à chenilles qu’il possédait dans son exploitation agricole de Tunisie et les offre à son régiment pour tracter des pièces d’artillerie lourde dans les Vosges. C’est probablement le premier emploi militaire en France d’engins à chenilles. D’un autre côté, la grande majorité des officiers possède également une culture scientifique, technique chez les Polytechniciens qui servent alors en nombre dans l’artillerie et le génie mais aussi chez les officiers des armes de mêlée qui se passionnent souvent pour les sciences humaines. Le colonel Estienne, artilleur et scientifique, pionnier à la fois de l’aviation et des chars, est l’exemple parfait de ces « connecteurs ». Malgré les apparences conservatrices, l’armée française est alors une armée ouverte.

La circulation des idées

L’information circule vite et beaucoup dans l’armée française. On ne fait en réalité qu’adapter au contexte de guerre des habitudes prises dans le temps de paix, lorsqu’après la guerre de 1870 on a créé 400 bibliothèques de garnison, plusieurs revues militaires et surtout incité les militaires, en fait les officiers, à écrire. Contrairement à la période précédente où le maréchal Mac Mahon « rayait de l’avancement tout officier qui a son nom sur un livre », il est désormais de bon ton d’avoir écrit. Les officiers brevetés de l’Ecole supérieure de guerre se présentent en donnant le nom de leur éditeur. De fait, jamais les militaires français n’ont autant écrit et débattu qu’entre 1871 et 1914. Cela ne va sans problèmes, entre effets de groupthink de la part d’hommes issus du même milieu et de la même formation ou au contraire débats violents. C’est avec un collage de doctrines peu compatibles que l’armée française entre en guerre en août 1914 mais beaucoup d’officiers ont pris l’habitude d’analyser systématiquement les choses et d’exprimer leurs idées, et cette habitude perdure pendant la guerre.

Chaque opération, chaque combat fait l’objet d’un compte-rendu, on parlerait aujourd’hui de retour d’expérience (retex), et quand on examine ces documents on est frappé par leur honnêteté voire parfois leur impertinence. Cela permet, avec le système des officiers de liaison, au Grand quartier général, d’avoir une vision assez juste des évènements. Dès les 16 et 22 août 1914, le GQG peut édicter des notes destinées à corriger les premières déficiences constatées. Ces rapports circulent aussi très vite entre divisions voisines ou par le biais de lettre et de télégrammes entre les différents réseaux de camarades des différentes promotions.

Lorsque la guerre de tranchées apparaît, les débats persistent et ne sont pas considérés comme des trahisons ou des « atteintes au moral » pour reprendre une expression récente du chef d’état-major des armées. Lorsque domine le paradigme de « l’attaque brusquée » en 1915 (la percée du front allemand par une seule grand offensive), Foch et plusieurs autres polytechniciens proposent plutôt la « conduite scientifique de la bataille » (une série de préparations-assaut pour chaque position successive jusqu’à la percée) tandis que Pétain ébauche l’idée de la « bataille latérale » (des attaques limitées sur plusieurs points séparés du front pour l’ébranler et non le percer). Lorsqu’en septembre 1915 l’offensive de Champagne marque l’impasse de l’ »attaque brusquée », on fait appel à l’ « opposition » de Foch pour conduire la grande bataille suivante sur la Somme. Après son échec relatif, c’est le modèle de Nivelle (le retour de l’attaque brusquée avec des moyens modernes) qui s’impose puis celui de Pétain.

Pétain, généralissime, organise lui-même les débats, parfois sous la direction d’un de ses adjoints pour les questions importantes (« faut-il imiter les Allemands en créant des troupes d’assaut ? » dirigé par le général Debeney) ou par le biais de la section études du GQCG pour les questions plus techniques (« comment organiser le groupe de combat d’infanterie » à l’été 1917). Encore une fois, on se trompe, on se dispute mais ça bouillonne d’idées.

L’exploitation des idées

Cette manière de faire permet d’exploiter les idées et d’abord toutes celles qui ont été accumulées avant la guerre. Il faut bien comprendre que l’armée française n’a pu vaincre que parce que avant-guerre elle a consacré des ressources à des projets alternatifs. Dans un contexte de ressources rares relativement à l’Allemagne, l’armée française a accepté de « gâcher » du temps, de l’argent, quelques munitions, etc. en laissant des originaux tester des méthodes non réglementaires ou créer des prototypes. Elle a ensuite vécu toute la guerre sur cette « réserve » d’idées. Cela a d’abord été sensible pendant les premières semaines de la guerre lorsqu’après les désastres de la bataille des frontières, il a fallu innover à grande vitesse. Toutes ces idées plus ou moins cachées apparaissent au grand jour, sont testées en grandeur nature et lorsqu’elles réussissent, elles se diffuent très vite. C’est un des secrets du "miracle de la Marne" qui permet à l’armée française de compenser son infériorité en moyens disponibles pour l’entraînement des forces (les effectifs sont les mêmes pour un budget inférieur presque de moitié à celui de l’Allemagne).  

L’armée française qui se bat début septembre n’est plus la même que celle qui se battait deux semaines plus tôt. L’aviation qui n’était censée faire que l’observation apprend, avec l’aérostation retirée des places-fortes, à faire du réglage d’artillerie. Elle commence à frapper les ennemis au sol et même à engager le combat contre les autres avions. Très loin de son règlement de manœuvre, l’artillerie de campagne prépare les attaques, pratique le tir indirect, de nuit, les barrages fixes et même roulants. Ses capitaines guident les tirs à distance (quitte à écumer la France et la Suisse pour trouver du câble téléphonique). L’infanterie a appris à coordonner son action avec les artilleurs, à s’accrocher au sol et même le creuser, à diluer ses dispositifs d’attaque. La cavalerie improvise les premières automitrailleuses, se dote (parfois en les volant) d’outils afin de tenir le terrain et dope sa puissance de feu en récupérant des mitrailleuses dans les dépôts.  

A cette première phase, qui concerne surtout les innovations de méthodes, succède la nécessaire adaptation à la guerre de tranchées, qui peu ont anticipé. Cette adaptation se fait à récupérant sur « étagère » tous les prototypes techniques utiles en les perfectionnant éventuellement. L’artillerie française fonctionne ainsi avec des pièces qui ont toutes été inventées avant-guerre. L’armement de l’infanterie de tranchées est également tout entier développé à partir de prototypes déjà existants (fusil-mitrailleur Chauchat, mortiers, canon de 37 mm et même fusils semi-automatiques) ou utilisées à petite échelle dans d’autres armes (les grenades du génie).

Les équipements vraiment nouveaux viennent de l’industrie des communications et surtout de l’automobile, domaines dans lesquels la France est en pointe. La France va terminer la guerre avec 80 000 camions, 2 000 chars et 400 automitrailleuses (plus que tous les autres belligérants réunis dans les trois cas) et à peu près autant d’avions en ligne (plus que les Allemands). L’armée française est la seule à disposer de 37 régiments automobiles d’artillerie de campagne. C’est cette mobilité opérative qui va permettre de concentrer les forces d’un point à l’autre du front plus vite que toute autre armée, stopper les offensives allemandes du printemps 1918 puis de prendre et conserver l’initiative des opérations offensives.

Le soutien aux entrepreneurs

Derrière des innovations, il y a toujours des innovateurs ou plus exactement des entrepreneurs capables de porter des projets face aux difficultés de toutes sortes.

Ces entrepreneurs peuvent être des tacticiens qui, on l’a vu, proposent des modes d’action différents. Or l’armée française, plutôt rigide dans son avancement dans le temps de paix (il suffit généralement de réussir le concours de Saint-Cyr ou de Polytechnique et de ne pas se faire remarquer en mal pour y faire une brillante carrière) devient une vraie  méritocratie en temps de guerre. Plus de 40 % des généraux d’août 1914 sont limogés avant la fin de l’année et parmi les grands chefs qui conduiront l’armée vers la victoire, beaucoup ne sont que colonels (Pétain, Fayolle, Debeney ou même Nivelle) au début du conflit.

Ce sont aussi des techniciens. Le GQG est assailli de nombreuses propositions. Certaines sont peu sérieuses, comme le projet du soldat Raffray du 103e RI sur un appareillage assez fantaisiste destiné à remplacer les hommes de liaison ou celui du sous-lieutenant Malassenet proposant un nouvel alphabet télégraphique pour remplacer le morse. Ces projets sont rejetés mais ils ont été, étudiés avec soin. D’autres dossiers sont beaucoup plus importants et sérieux. En novembre 1914, le commandant du génie Duchêne propose un mortier de tranchée qui aboutit en janvier 1915 au canon de tranchée de 58 mm. Par ses multiples propositions le capitaine Sacconey réorganise à peu près complètement l’aérostation française. Les entrepreneurs les plus célèbres restent cependant les grands organisateurs des transmissions (colonel Férrié et commandant Fracque) de l’aéronautique (commandant Barès, colonel Duval), du service automobile (commandant Doumenc) et des chars (colonel Estienne), parrainés directement par le général en chef et dont ils deviennent les conseillers directs. On notera au passage le grade modeste de ces hommes à qui cette armée de plus de 330 généraux fait confiance.

Les ressources nouvelles dont disposent les armées permettent à ces hommes de créer des laboratoires tactiques où ils expérimentent leurs idées. Ces laboratoires où l’on pratique l’écoute et la stimulation mutuelle peuvent être spontanés, comme en 1915 l’escadrille MS3 des Roland Garros, Guynemer et Brocard qui expérimente le combat aérien, ou aidés par le GQG lorsque l’investissement est trop important, comme le groupement de chasse du commandant de Rose à Verdun en février 1916 ou l’Artillerie spéciale du colonel Estienne en septembre 1916 (il lui aura fallu dix mois pour créer la première unité de chars en partant de rien).

Lorsque ces laboratoires, souvent après avoir surmonté quelques déboires initiaux, obtiennent des succès, leurs procédés sont généralisés. Le groupement de Rose donne naissance aux groupes de chasse affectés à chaque armée ou à la division aérienne de 1918. La voie sacrée de Doumenc est reproduite sur la Somme puis à plusieurs exemplaires simultanés lors des offensives de 1918. La première génération de chars de 1917, très imparfaite, fait place aux 21 bataillons du remarquable char léger FT-17 de 1918 qui redonne de la puissance offensive à l’infanterie française. On est alors très près de créer des divisions blindées françaises.

Il ne suffit pas d’innover, il faut aussi faire en sorte que les nouveautés efficaces remplacent les habitudes dépassées. Dans ce processus de destruction créatrice, la régulation est assurée par un réseau d’inspections d’armes et d’écoles qui se met en place pendant la guerre avec une systématisation avec l’arrivée de Pétain à la tête de l’armée.  Chaque spécialité a ainsi son école où on recueille et synthétise les retours d’expérience et les idées avant de les transformer en règlements, bulletins et surtout en cours dispensés à tous. Les inspecteurs d’armes, qui dirigent aussi souvent ces établissements sont les conseillers directs du général en chef.

Au bilan, malgré les pertes terribles, les échecs, les tensions internes, l’armée française résiste et apprend. Même les mutineries de 1917 peuvent apparaître comme la colère de soldats professionnels qui font grève pour protester contre la manière dont ils sont utilisés. A partir du printemps 1916, les Français font jeu égal avec les Allemands et à partir de 1917, ils développent un modèle propre qui en fait l’armée la plus moderne du monde. 


La victoire est le résultat de la volonté mais aussi et surtout de l’intelligence. Ce sont aussi la liberté d’expression, les débats, le bouillonnement d’idées, la culture scientifique du corps des officiers, la culture militaire des élites civiles, l’acceptation du « gaspillage » de ressources pour les projets alternatifs qui ont rendu la victoire possible. C’était il y a cent ans.

mercredi 16 octobre 2013

Edmond Michelet et la réduction des effectifs militaires de 1946

Fiche au chef d’état-major des armées, 2008

La fin de la Seconde Guerre mondiale et l’élection de l’Assemblée constituante en novembre 1945 sont l’occasion d’une redéfinition complète de la politique de défense française.

Deux grandes visions s’opposent alors. Celle de la majorité parlementaire, très à gauche, est marquée par l’idée qu’avec l’écrasement de l’Allemagne, la sécurité du pays est assurée pour au moins vingt ans et que, dans ces conditions, il paraît incongru de dépenser autant pour une armée devenue inutile alors que les besoins de la reconstruction sont immenses.

En face, le général de Gaulle, chef du gouvernement provisoire, est encore persuadé que la France ne retrouvera son rang que si elle dispose d’une armée puissante et dont le budget ne saurait descendre en dessous de 30 % de celui de l’Etat.

Cette opposition prend un tour très violent lors du débat sur les crédits militaires, du 30 décembre au 1er janvier 1946. Le socialiste Christian Pineau, rapporteur général de la commission des Finances, déclare alors :

La politique de la grandeur, ce n’est pas la politique de l’enflure ; ce n’est pas la politique de la grenouille. Nous ne travaillons pas pour les images d’Epinal de l’avenir ; mais pour le développement matériel et culturel d’un peuple qui a vu ses ressources détruites et sa culture menacée. Et je me demande vraiment si ce peuple peut consentir à des sacrifices aussi lourds que ceux qui lui sont demandés pour l’entretien d’une armée dont nous savons fort bien que l’efficacité serait à la mesure du passé.

De Gaulle présente sa démission quelques jours plus tard et la politique de défense se résume très vite en une réduction massive des effectifs militaires, alpha et oméga de la rénovation des armées comme du relèvement économique du pays.

La mission d’Edmond Michelet 

Dans le gouvernement issu de l’élection de l’Assemblée constituante, c’est Edmond Michelet qui reçoit le portefeuille de ministre des Armées, à distinguer du ministère de la Défense nationale qui reste, pour quelques semaines encore, l’apanage du général de Gaulle.

Le ministre des Armées est alors surtout en charge de toutes les questions touchant le personnel et c’est donc à lui qu’incombe la démobilisation la plus délicate que l’armée française ait jamais connue, dans des conditions budgétaires dramatiques et un contexte psychologique explosif. Au moment où Michelet prend ses fonctions, les forces armées françaises représentent un total de 1 105 000 hommes, soit à peine 200 000 de moins que le jour de la victoire, six mois plus tôt.

La mission de Michelet est de réduire les effectifs de moitié en un an et ceci sans aucun accompagnement budgétaire ni reclassement possible dans la fonction publique puisque le but est de diminuer les dépenses de l’ensemble de l’Etat. Des commissions de dégagement de fonctionnaires, popularisées sous les noms de « la hache » et de « la guillotine » sont chargées de traquer les effectifs en surnombre.

Après avoir constitué son cabinet militaire (avec le général Ely à sa tête), Michelet présente son programme le 21 décembre 1945 devant un aréopage associant la presse et les 120 officiers généraux pourvus d’un commandement. Il est suivi à la tribune par le général Juin, chef d’état-major de la Défense nationale et les chefs d’état-major de chaque armée : de Lattre (Terre), Lemonnier (Marine) et Léchères (Air).

Michelet parle alors d’un objectif chiffré, alors de 400 000 suppressions de postes, mais sans vraiment préciser la proportion des démobilisés, des épurés, des civils et surtout des cadres d’active qui devront être dégagés malgré la loi Soult du 7 juillet 1832 (en vigueur jusqu’au statut de 1972) qui les rend propriétaires de leur grade.

L’annonce d’une semblable réduction est aussitôt saluée par une presse dans l’ensemble très antimilitariste.

Expliquer et défendre

Pendant toute l’année 1946, Edmond Michelet doit sans cesse se justifier devant la presse de l’avancée de la réduction des effectifs, de la lenteur de l’élimination des « vichystes » ou de l’ostracisme dont seraient victimes les FFI. Il en profite pour tenter de montrer combien les militaires, soumis à rude épreuve, sont dignes d’estime.
Le 3 octobre, il déclare :

Tout ce que je vous demande, c’est que dans les attaques à l’égard du ministre, vous n’attaquiez pas l’armée qui à l’heure actuelle, est vraiment douloureuse […] quand j’ai vu des caricatures représentant des soldats au rab de rab, alors que les malheureux gagnent moins que les fonctionnaires civils parce qu’ils n’ont pas d’indemnités et que du fait de la cherté des choses, ils se trouvent dans une situation très difficiles, j’ai été douloureusement étonné. Savez-vous qu’il y a beaucoup d’officiers qui ne prennent qu’un repas par jour ?

Toute la communication du ministère est relayée par une lettre hebdomadaire d’une douzaine de pages baptisée Informations militaires et distribuée dans toutes les unités des armées avec une rubrique « Mises au point, démentis » qui rectifie les allégations antimilitaristes de la presse. En mai 1946, il publie une brochure bilan intitulée Vers les armées de demain.

Michelet doit aussi défendre son action devant l’Assemblée constituante, très hostile aux militaires. Il prononce deux grands discours les 3 avril et 2 octobre 1946. Dans le premier il déclare : « les armées sont au premier rang de ceux qui ont réalisé effectivement la politique d’économies voulues » puis évoque « le grand problème social que pose ce dégagement massif » et atteint des serviteurs loyaux qui « seraient restés en place s’ils avaient appartenu à un autre grand corps de l’Etat ». Six mois plus tard, il tente de montrer qu’une logique purement budgétaire risque d’aboutir à l’abandon de toute politique de défense : « Si nous voulons rester un pays dont la voix compte et dont on respecte  les décisions et l’indépendance, il nous faut conserver les forces militaires indispensables pour remplir ces missions ».

Pour que l’âme perdure

La marge de manœuvre n’est guère plus large du côté des chefs militaires qui ne se privent pas de lui faire savoir qu’il est impossible de remplir les missions demandées avec les moyens alloués. Le général de Lattre en particulier n’hésite pas non plus à montrer au ministre son insignifiance, en prononçant sans autorisation des discours officiels, y compris devant le président du Conseil ou en faisant visiter les nouveaux camps d’instruction à des délégations ministérielles. Surtout, il freine systématiquement les mesures de réduction d’effectifs jusqu’à se faire rappeler sèchement à l’ordre en décembre 1946.

Conscient des sacrifices demandés, Michelet multiplie les gestes symboliques. Il n’hésite pas en particulier à se déplacer dans les unités pour montrer aux militaires qu’il les comprend. Informé d’une grave crise de moral à l’Ecole de Cherchell, il effectue le voyage pour inaugurer un monument aux morts de la guerre de 1939-1945, puis il reçoit individuellement chacun des élèves officiers sautant même le repas officiel prévu en son honneur. Il lit et répond lui-même aux lettres qui lui sont directement adressées. Il veille à accompagner chaque notification de dégagement d’un mot manuscrit personnel et accède à toutes les demandes de rendez-vous des officiers dégagés.

Chaque fois qu’il s’adresse aux militaires, Michelet insiste sur la gloire des régiments visités et les devoirs moraux imposés par les sacrifices des héros. Ainsi en mai 1946, il déclare devant les élèves de l’Ecole polytechnique :

Vous sentez bien, Messieurs, que la participation à la gloire des morts exige un don en retour et que nous n’avons pas le droit de nous réclamer d’eux que si nous introduisons dans notre vie une dignité, une profondeur et une ascèse nouvelle.

Prenant la parole à Mengen devant les aviateurs de la 11e brigade de bombardement, Michelet présente la dissolution de cette unité comme un nouveau défi à relever :

Si les difficultés financières du pays nous obligent à des sacrifices passagers, l’âme de l’armée doit demeurer intacte. C’est simplement une autre forme de courage qui nous est imposée. Après avoir eu celui de nous battre, nous aurons celui de maintenir l’espérance […] l’héroïsme des combats s’affirme dans les instants sublimes et passagers de la bataille, l’héroïsme de la paix est une lutte plus obscure et d’autant plus méritoire, qui dure tous les instants.

Pour que « l’âme de l’armée » perdure, il veille à ce que les traditions des régiments disparus soient maintenues par le biais d’amicales régimentaires animées par des officiers de réserve et subventionnées par le ministère des Armées. Par ce biais, les unités ne sont pas symboliquement dissoutes mais seulement suspendues. Les cadres rendus à la vie civile doivent garder un rôle essentiel dans la réserve en particulier pour l’encadrement des jeunes lors des périodes de formation prémilitaires. Face au marasme ambiant, Edmond Michelet ne dénie nullement le sacrifice exigé mais il estime que les militaires seront capables de le surmonter puisqu’ils ont été capables de relever la France pour la mener à la victoire.

Lorsqu’il quitte son ministère en décembre 1946, Michelet, par son humanité, a imposé aux militaires une démobilisation beaucoup plus rapide que celle qui suivit la Première Guerre mondiale, assortie du plus important dégagement de cadres d’active jamais connu, dans un contexte où l’armée n’avait pas retrouvé sa popularité, définitivement entamée par la défaite de 1940. Il n’y a eu alors aucun mouvement collectif de colère.

Sources 
Philippe Masson, Histoire de l’armée française de  1914 à nos jours, Perrin, 2002.

Claude d’Abzac-Epezy, Edmond Michelet et la démobilisation de l’armée française (1945-1946), paru dans la Revue historique des armées n°245, 2006.

mercredi 9 octobre 2013

Une révolte intellectuelle militaire au début du XXe siècle

Fiche au chef d’état-major des armées 2008
Le mouvement dit des Jeunes Turcs, survenu en France quelques années seulement avant la Grande guerre, est atypique dans l’histoire de la pensée militaire dans la mesure où il est né, non pas d’un désastre mais de l’anticipation de celui-ci par de jeunes officiers hostiles au pouvoir politique et déçu par la paralysie de leur haute hiérarchie. Ce mouvement, débordé par son succès, a cependant débouché sur une sorte d’hystérie collective qui sous le nom de l’ « offensive à outrance » à été la cause de grands massacres mais aussi, peut-être, de la volonté de fer qui a permis de surmonter les échecs initiaux. A l’heure où s’engagent des réformes profondes dans un contexte général de doute, il n’est peut être pas inutile de voir pourquoi et comment un tel mouvement a pu naître et s’imposer.
Les sources du malaise
Le mouvement Jeunes Turcs est né en premier lieu d’un divorce entre l’armée et l’élite intellectuelle du pays à l’orée du XXe siècle. Cette période est celle où se répand l’idée que la guerre entre les nations européennes est révolue du fait de l’interpénétration des économies, du triomphe de la raison positiviste et de la dissuasion des armements modernes. La meilleure anticipation de la guerre future est alors celle que fait en 1898 le banquier polonais Jean de Bloch dans La guerre, mais cette description de nations engluées pendant des années dans une guerre totale est tellement apocalyptique que personne ne la croit seulement possible. A la même époque, le jeune Churchill écrit une lettre où il se plaint de la longue paix qui, d’évidence, s’annonce en Europe. 
Mais simultanément, et pour la première fois dans l’Histoire, les classes aisées et les intellectuels sont appelés, par les lois de 1899 et de 1905, au service militaire en France. Ils y rencontrent une institution dont la culture est encore héritée du Second Empire, voire de l’Ancien Régime, époque où « le soldat est recruté dans la partie la plus vile de la nation » (L’Encyclopédie). De cette rencontre naît, chose inédite, une littérature de la vie en caserne, souvent peu flatteuse pour l’armée (Le cavalier Miserey d’Hermant, Les sous-offs de Descaves, Le colonel Ramollot de Leroy, etc.). Ce mouvement critique (qui suscite en réaction des articles comme Le rôle social de l’officier de Lyautey en 1891), vire à l’antimilitarisme après l’affaire Dreyfus (1898).
Ce divorce prend une nouvelle tournure avec l’arrivée au pouvoir des Radicaux en 1899, bien résolus à transformer un corps d’officiers « recrutés dans les milieux traditionnalistes et catholiques et vivant en vase clos, jaloux de leur autonomie et attachés au passé » (Waldeck Rousseau). L’affaire des fiches (1904) fait éclater au grand jour cette politique d’épuration et jette d’un coup la suspicion sur le corps des officiers généraux nommés sous ce pouvoir politique.
Simultanément, soucieux de toucher les « dividendes de la paix », le gouvernement diminue drastiquement les dépenses d’équipement (950 millions de francs pour les achats de matériels neufs sur 12 milliards de budget de 1900 à 1912). Pire encore, en l’absence de forces spécialisées, l’armée est massivement employée dans des missions de sécurité intérieure, dans le cadre des inventaires des congrégations (1905), des grèves des mineurs du Nord (1906) et des viticulteurs (1907). L’antimilitarisme se répand dans les milieux populaires. Il y a 17 000 insoumis en 1909.
A l’encontre du discours officiel, le moral des officiers s’effondre. Les candidatures à Saint-Cyr et Saint-Maixent chutent. Les départs se multiplient notamment chez les Polytechniciens, pour qui la voie militaire sera désormais marginale.
Une rébellion intellectuelle
Mais cette « contestation par la fuite » se double d’une colère rentrée contre un « haut commandement vieilli dans des idées périmées, rendu méfiant par une période de politique agitée, sceptique et impuissant » (Joffre). En 1905, le capitaine Jibé écrit dans L’armée nouvelle : « la génération actuelle des capitaines, voire des officiers supérieurs, est fort étonnée de constater combien ses idées cadrent peu avec celles de la majorité de nos généraux ». En 1907, au cours d’un exercice, le lieutenant-colonel de Grandmaison déclare au général Percin : « Nous sommes un certain nombre de jeunes officiers très convaincus de la justesse de nos idées, de la supériorité de nos théories et de nos méthodes, et bien résolus à les faire prévaloir envers et contre tous».
Ce « petit noyau militaire, travailleur, instruit, audacieux, ayant le culte de l’énergie et de la maîtrise du caractère » (Joffre) va finalement pouvoir s’exprimer à partir de 1911 avec le changement de gouvernement et surtout la montée rapide des périls qui changent d’un coup la perception que l’on a de l’emploi des forces. Aussi sûrement que la paix était certaine, à peine quelques années plus tôt, la guerre apparaît désormais comme inévitable. Or, l’armée française n’est plus prête à la guerre (c’est même une des raisons pour laquelle cette guerre survient, l’Allemagne voulant profiter de l’opportunité de la faiblesse française).
Constatant l’absence de projet de la part du corps des généraux, ces jeunes officiers contestataires-baptisés Jeunes Turcs par référence aux jeunes officiers qui ont imposé des réformes au Sultan en 1909- décident de prendre les choses en main, non pas par la contestation politique, qu’ils exècrent, mais en investissant le champ intellectuel doctrinal, rigide depuis la fin du XIXe siècle. Le premier coup est donné par les deux conférences données en 1911 par le lieutenant-colonel Loiseau de Grandmaison, du 3e bureau de l’Etat-major de l’armée, aux stagiaires du Centre des hautes études militaires, de création récente.
Grandmaison est alors très représentatif des jeunes officiers brevetés qui participent à la pensée militaire non institutionnelle. Saint-cyrien, il n’a aucune sensibilité technique, ce qui lui fait manquer toutes les innovations  technologiques de son temps (mitrailleuses, aéroplanes, automobiles), mais il se passionne en revanche pour les pré-sciences humaines de l’époque, notamment « la psychologie des foules ». Aussi les facteurs moraux, « les seuls qui comptent à la guerre » selon lui, constituent un leitmotiv. Ces fameuses conférences battent en brèche la doctrine officielle, jugée par beaucoup comme trop rigide et incarnée alors par Foch, directeur de l’Ecole supérieure de guerre. Foch lui-même est assez mal accueilli par les jeunes officiers du 20e corps dont il prend le commandement juste avant la guerre, car jugé trop timoré.
Au contraire du règlement de service en campagne de 1895, Grandmaison prône l’audace, la décentralisation du commandement et « la prise à la gorge » de l’adversaire par un assaut immédiat et direct.
Une psychose collective
Les conférences de Grandmaison ayant rencontré un vif succès et ne suscitant aucune opposition, les Jeunes Turcs se sentent encouragés à s’exprimer en profitant pleinement des « réunions d’officiers », librairies militaires et multiples revues qui sont à leur disposition. Ils vont même bénéficier de l’appui du général Joffre, nouveau général en chef, qui n’a pas confiance dans ses généraux et préfère confier la redéfinition de la doctrine à ses jeunes officiers d’état-major, ce qui aboutit aux règlements de 1913-1914 où  « l’armée française, revenue à ses traditions, n’admet plus dans la conduite des opérations d’autre loi que l’offensive ».
Par ondes concentriques, les idées des Jeunes-Turcs, qui coïncident avec le renouveau spiritualiste et nationaliste de l’époque, se répandent dans le reste du corps des officiers. Un chroniqueur de La Gazette de l’Armée du 28 mars 1912 constate que : Cette réaction salutaire, née des dangers de l’heure incertaine et d’un grand frisson de patriotisme, a su gagner tous les cœurs, tous les milieux, se faire sentir jusque dans les plus petits rouages de l’armée, secouer les règlements assoupis dans un pédantisme aveugle. L’impact sur la vitalité des corps de troupe est indéniable mais en se diffusant, les idées se simplifient et prennent un tour extrême. Pour le lieutenant-colonel Montaigne, dans Vaincre (1913), « le salut est dans la révolte de la volonté contre la raison ». De son côté, dans L’offensive française (1912), le lieutenant (breveté) Laure rejette « le progrès de la science et des idées qui développe au sein des nations les plus civilisées le microbe des utopies et le germe de la défaillance des caractères ». Cet état d’esprit débouche, surtout chez le tiers de Saint-cyriens issu de l’enseignement catholique (pour 1% en 1847) sur l’exaltation du sacrifice. Le rôle des officiers est alors, selon le capitaine Billard (Éducation de l’infanterie, 1913), de faire des soldats « des gens qui veuillent bien se faire tuer ». Et effectivement, 600 000 Français vont se faire tuer avant que l’emprise intellectuelle des Jeunes Turcs ne se relâche définitivement, à la fin de 1915.

Enseignements
La pensée institutionnelle construit les modèles d’emploi ou d’organisation des forces. Elle est capable de les améliorer mais éprouve généralement de grandes difficultés à les réfuter lorsque ceux-ci ne sont plus adaptés. Il est donc nécessaire de pouvoir s’appuyer sur des idées alternatives qui pour être neuves doivent être libres et donc sortir du champ institutionnel. La pensée libre fait alors office d’ « opposition » par rapport à la « majorité » dominante. Toute la difficulté réside alors dans l’alternance qui peut être « douce » ou au contraire s’opérer par des coups d’Etat.
Or la culture française souffre à cet égard de plusieurs défauts. Dans la tradition cartésienne, les concepts sont d’abord des constructions intellectuelles à peu près complètes que l’on confronte ensuite aux faits (voire que l’on illustre par eux). Dans la tradition aristocratique, ces constructions sont aussi largement le monopole de ceux qui ont un « titre » adéquat (titre universitaire, officiers supérieurs, si possible brevetés, et surtout généraux).
Critiquer une idée revient donc à critiquer un chef, ce qui ne manque pas de susciter de vives réactions et éventuellement de porter préjudice à la carrière de l’insolent. Sous le Second Empire, le maréchal de Mac Mahon rayait de l’avancement tout officier qui avait un nom sur un livre et dans les années 1930, le général Gamelin imposait l’imprimatur de son cabinet pour tout article. La pensée libre a donc tendance à ne s’épanouir en France que lorsque le dogme est détruit par l’ennemi (1870, 1940) ou lorsque il ne s’applique pas ou plus à la situation en cours et que la « technostructure » est visiblement incapable de le faire évoluer. On peut alors assister à une « offensive intellectuelle » qui, si elle n’est pas captée par les organes institutionnels, peut « monter aux extrêmes ». On a vu le cas des Jeunes Turcs mais celui des excès des adeptes de la guerre révolutionnaire (Lacheroy, Trinquier, Argoud, etc.) qui ont réussi à imposer leurs idées de 1957 à 1960 est très similaire.

Dans une société de l’information, bénéficiant de nouveaux moyens de communications et d’une plus grande liberté d’expression grâce au nouveau statut général, on ne peut exclure que le sentiment de frustration que connaît incontestablement une partie du corps militaire ne débouche sur un phénomène semblable à celui des Jeunes Turcs. Des difficultés sérieuses à remplir ses missions ou des pertes élevées jugées inutiles pourraient par exemple servir de déclencheur. Dans une telle hypothèse, il faudra soit considérer ces hommes et ces femmes comme des rebelles, soit accepter le débat interne. Dans tous les cas, il paraît nécessaire de l’anticiper.