mardi 18 février 2014

1 350 000 morts en France pendant la Grande guerre. Parmi eux combien de généraux ? par Julie d'Andurain

            
« 1 350 000 morts en France. Parmi eux combien de généraux ?  » se demandent Georges Duby et Philippe Ariès à la fin des années 1980 dans leur Histoire de la vie privée (p. 206). Loin d’être anodine, cette question porte en elle tous les éléments accusatoires lancés à l’encontre des généraux de la Grande Guerre dès la fin du conflit et qui les vit très régulièrement considérés comme des embusqués.

            Or tout comme la notion de pertes, le chiffre des généraux tués à la guerre est sujet à discussion. À la fin de la guerre, le maréchal Foch fait réaliser une enquête afin d’établir la liste des généraux « tués à l’ennemi » entre août 1914 et juillet 1918. Celle-ci fait ressortir le nom de 41 généraux (listés dans le Dictionnaire de la Grande Guerre 1914-1918 de François Cochet et Rémy Porte, p. 473 et ci-dessous). Dans un autre ouvrage (Survivre au front), François Cochet propose le chiffre de 43 officiers généraux « tués au feu durant la Grande Guerre » quand le Dictionnaire des généraux et amiraux de la Grande Guerre de Gérard Géhin et Jean-Pierre Lucas évoque pour sa part une « bonne centaine de maréchaux, généraux, amiraux et assimilés réputés morts pour la France » précisant que « soixante-neuf sont morts durant la guerre, trente-cinq décèdent dans les années qui suivent, jusqu’en 1927 ».

            Si les chiffres ne sont pas totalement établis, c’est en raison d’un problème de définition qui porte sur la nature et les modalités de la mort. Dans la première analyse commanditée par Foch, on considère seulement les brigadiers et divisionnaires « tués à l’ennemi », l’expression incluant les hommes morts des suites de blessures obtenues au front. Mais cette grille de lecture est discutable à plus d’un titre. Peslin suicidé en août 1914 ou Baratier mort au cours d’une inspection de tranchée en 1917, par exemple, ne sont pas considérés comme tués à l’ennemi car ils n’ont pas été tués par l’ennemi. Baratier obtiendra pourtant la mention M.P.F. (« mort pour la France ») de même que le malheureux Peslin.

            L’attribution de la mention M.P.F. résulte de la loi du 2 juillet 1915, avec effet rétroactif au début de la guerre. Devant le nombre de morts, la loi instaurait un droit à pension pour les militaires en vertu des articles L488 et L492 bis du Code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre. Récompense morale à l’origine, elle visait à honorer le sacrifice des victimes de la guerre. Elle fut accordée à tout militaire tué à l'ennemi ou mort de blessures de guerre, ou à tout militaire décédé de maladie ou lors d'un accident survenu en service. Après la guerre, les familles des officiers morts après la guerre soit de maladie, soit des suites de leurs blessures et qui n’avaient pas été pris en compte dans la liste de Foch ont été particulièrement soucieuses d’obtenir la mention M.P.F.

            Si Rémy Porte et François Cochet ont eu la sagesse de se fonder sur la liste établie par Foch, le Dictionnaire des généraux et amiraux a pourtant raison d’élargir le prisme de son analyse en intégrant tous ceux qui ont pu bénéficier de cette mention, d’autant que c’est elle qui est utilisée aujourd’hui pour comptabiliser les morts de la guerre, tous grades confondus.

            À l’aube du centenaire, si l’on souhaite comparer ce qui est comparable, il convient de reconnaître aux généraux ce que l’on a reconnu aux soldats. Dans ce cadre, c’est bien la mention M. P. F. qui doit prévaloir et non la liste établie par Foch. Il en résulte que, au lieu des 41 ou 43 généraux tués à la guerre, il faut pratiquement doubler le chiffre pour le porter à 96 individus, à 102 si on compte avec les amiraux et intendants assimilés.

            Rapportés au nombre de généraux en activité, ces chiffres montrent que les généraux de la Grande Guerre  n’ont pas été des embusqués. Par ailleurs, allant à l’encontre des images et des textes connus sur la propagande en temps de guerre, ces chiffres prouvent que Foch n’a pas souhaité communiquer sur l’engagement des officiers généraux ou s’en servir pour vanter l’héroïsme des généraux. Enfin, la notion de M. P. F. est intéressante en ce qu’elle ne circonscrit pas la létalité à la période comprise entre 1914 et 1918 mais sait prendre en compte le temps long de la guerre.

            Le tableau ci-dessous indique année par année la liste des généraux tués à la guerre. Elle montre bien que, comme pour les hommes, l’année 1914 a été proportionnellement plus meurtrière que les autres années. La liste établie à la demande de Foch est en italique et gras (l’astérisque signale que l’on peut trouver la notice biographique dans le Dictionnaire de la Grande Guerre). La liste des généraux dits M.P.F. est en caractère normal.


Année
Date
NOM
Modalité du décès

1914
10 août 1914
PESLIN
suicide
22 août  1914
RAFFENEL *
Tué à l’ennemi
22 août  1914
RONDONY *
Tué à l’ennemi
23 août 1914
DIOU
Tué à l’ennemi
26 août 1914
DEFFONTAINES
Blessures de guerre (éclat d’obus)
27 août 1914
PLESSIER
Blessures de guerre
6 septembre 1914
ROQUES
Blessures de guerre – balle dans la tête.
8 septembre 1914
BATAILLE *
Tué à l’ennemi d’un éclat d’obus
9 septembre 1914
DUPUIS
Explosion d’un caisson de munitions
10 septembre 1914
BARBADE
Tué avec son état-major par un obus.
16 septembre 1914
MARQUET
Tué à l’ennemi
17 septembre 1914
BRIDOUX *
Fusillade de son état-major (embuscade)
20 septembre 1914
ROUSSEAU *
Tué à l’ennemi – éclat d’obus
21 septembre 1914
GRAND D’ESNON*
Tué à l’ennemi
25 septembre 1914
BATTESTI *
Blessures de guerre
27 septembre 1914
SIBILLE
3 éclats d’obus dont un au cœur.
04 octobre 1914
MARCOT
Tué à l’ennemi
29 octobre 1914
ARRIVET
Tué à l’ennemi
18 novembre 1914
DURAND
Blessures de guerre
30 novembre 1914
CAUDRELIER
Tué à l’ennemi – balle dans la tête
27 décembre 1914
REYMOND
Tué à l’ennemi – criblé de balles


Année
Date
     NOM
       Modalité du décès

1915
15 février 1915
     LÉRÉ
       Mort de maladie
19 février 1915
     GRANDMAISON 
       Tué à l’ennemi
20 mars 1915
     DELARUE *
       Tué à l’ennemi – par balle
29 mars 1915
     DEFFORGES
       Mort de maladie à Orléans.
10 mai 1915
     BARBOT *
       Obus. 
12 mai 1915
     STIRN *
       PC « marmité ». Eclat d’obus.
21 mai 1915
     MOUSSY
      Tué à l’ennemi
7 juin 1915
     GANEVAL
       Tué à l’ennemi – Balle dans la tête (Dardanelles)
28 juin 1915
     LAVISSE
       Mort de ses blessures  (datant de décembre 1914).
17 juillet 1915
     MASNOU
       Mort de ses blessures, à bord d’un    navire-hôpital.
28 août 1915
     RETEL
     Mort de maladie contractée en service.
30 août 1915
     CHAUMONT
     Mort à l’hôpital auxiliaire  n°44 (à 78 ans)
10 décembre 1915
    PROYE
     Mort de blessures (datant de février 1915)

Année
Date
   NOM
     Modalité du décès

1916
6 janvier 1916
  SERRET *
     Blessé, amputé jambe droite, blessures de guerre.
22 janvier 1916
  DELMOTTE
     Mort de maladie à l’hôpital à Doullens
27 mars 1916
  LARGEAU
     Mortellement blessé par éclat d’obus
29 mars 1916
  MONTAUDON
     Mort de maladie
11 avril 1916
  TRUMELET-      FABER
     Blessures de guerre (néphrite infectieuse).
9 mai 1916
  KRIEN
     Blessure (trépanation).
27 mai 1916
  GALLIENI *
     Mort des suites d’un cancer
13 juillet 1916
  MEUNIER
     Mort de maladie (aggravation par coup de froid).
6 septembre 1916
  AIMÉ *
    Tué à l’ennemi
23 septembre 1916
  GIRODON
    Tué à l’ennemi
3 octobre 1916
  LA PORTE d’HUST
    Mort de maladie
24 octobre 1916
  ANSELIN *
    Tué à l’ennemi – éclat d’obus à la tête.
22 décembre 1916
  CLERMONT   TONNERRE
    Mort de maladie contractée en service.

Année
Date
NOM
Modalité du décès

1917
16 avril 1917
COUSIN
À son domicile, de maladie.
15 août 1917
MICHELER
Des suites de ses blessures de guerre (juillet 1915).
11 sept. 1917
RIBERPRAY
Tué à l’ennemi – balle dans la tête
17 octobre 1917
BARATIER *
Embolie.
17 octobre 1917
CHALLE
Tué à l’ennemi
24 octobre 1917
CREPEY
Maladie contractée en service.
7 novembre 1917
RAVENEZ
Inconnue- En réserve au moment de sa mort.
30 décembre 1917
COLIN
De blessures (éclat d’obus).
30 décembre 1917
MARGUERON
Blessure - dépression nerveuse puis lésion de l’aorte

Année
Date
NOM
Modalité du décès

1918
5 janvier 1918
LIZÉ
Des suites de ses blessures. (PC bombardé)
7 janvier 1918
GROSSETTI
Mort de maladie contractée en service (en Orient).
29 mars 1918
FRANCFORT
Tué lors du bombardement de l’église Saint-Gervais
28 mai 1918
DES VALLIÈRES *
Inconnue
31 mai 1918
GUIGNABAUDET
Mort des suites de ses blessures de guerre
16 juillet 1918
VANWAERTERMEULEN
Mort des suites de ses blessures (éclat d’obus)
22 juillet 1918
BOUTTIAUX
Mort à l’ambulance n°226 des suites d’un accident
17 décembre 1918
REY
Décédé de la grippe espagnole.
27 décembre 1918
JULLIEN
Inconnue – Mort à Paris.

Année
Date
NOM
Modalité du décès

1919
14 janvier 1919
GUEYDON de DIVES
Mort des suites de maladie
19 janvier 1919
REBOUL LACHAUX
Mort des suites d’une maladie
10 mai 1919
GÉRÔME
Inconnue. Mort à Marseille.
15 mai 1919
DUFLOS
Inconnue. Mort à Marseille.
19 mai 1919
MONTEROU
Inconnue.
29 juillet 1919
MONTANGON (de)
Mort de maladie
19 octobre 1919
FIÉVET
Inconnue
1919
HOLLENDER
Inconnue.
1919
RENOUARD de SAINTE CROIX
Inconnue.

Année
Date
NOM
Modalité du décès

1920
4 février 1920
ARLABOSSE
Inconnue (grièvement blessé en 1917).
Mars 1920
VENEL
Malade, amputé jambe droite.
19 juin 1920
SIMONIN
Mort de blessures de guerre, au cour s d’une réunion.
23 juin 1920
WADDINGTON
Mort de maladie
26 août 1920
BARET
Mort de maladie (retraite depuis 1917).
8 décembre 1920
CHAILLEY
Inconnue
1920
SAURET
Inconnue.

Année
Date
NOM
Modalité du décès

1921
15 septembre 1921
GUÉRIN
Inconnue
12 novembre 1921
LADOUX
Inconnue
31 décembre 1921
LARROQUE
Mort de ses blessures (gaz).
1921
MONTIGNAULT
Inconnue (prisonnier en Allemagne 1914-1918).

Année
Date
NOM
Modalité du décès

1922
22 juin 1922
JACQUOT
Suite d’une intoxication au gaz (Verdun 1916)
10 juillet 1922
LANCRENON
Inconnue.
15 août 1922
DURUPT
Des suites de ses blessures (aux reins).

Année
Date
NOM
Modalité du décès

1923
28 mars 1923
MAUNOURY *
Mort subite dans un train.
26 novembre 1923
MALLETERRE
Inconnue (avait eu une jambe amputée)

Année
Date
NOM
Modalité du décès

1924
18 janvier 1924
AUDIBERT
Inconnue.
22 février 1924
POEYMIRAU
Maladie et blessures de guerre.

Année
Date
NOM
Modalité du décès

1925
23 février 1925
HANOTEAU
Inconnue.

Année
Date
NOM
Modalité du décès

1927
5 avril 1927
DROUOT
Inconnue.




13 commentaires:

  1. Je me rappelle avoir lu dans une revue militaire allemande des années 1920 (Miltärwochenblatt) un texte qui comparait le nombre de généraux allemands morts aux français en insistant sur la quantité bien plus grande des généraux allemands morts. C'est très intéressant sur la compréhension du rôle dévolu aux chefs.

    Avec les données statistiques actuelles et les moyens de traitement d'aujourd'hui, il serait aussi intéressant de faire des bilans par catégorie et par arme. De mémoire, la catégorie la plus touchée a été celle des officiers subalternes d'infanterie, mais un bilan relatif pour l'artillerie, la cavalerie et le génie serait tout aussi très intéressant.

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    1. http://news.bbc.co.uk/2/hi/special_report/1998/10/98/world_war_i/197586.stm

      "What is much less widely known is that 78 British and Dominion officers of the rank of Brigadier General and above died on active service in the First World War while a further 146 were wounded. These figures alone show that, contrary to popular belief, British Generals frequently went close enough to the battle zone to place themselves in considerable danger."

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    2. On trouvait toutes sortes de choses dans les écrits militaires allemands des années 20 : cette histoire de coup de poignard dans le dos, par exemple...

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  2. Il est évident que lors d'une guerre de mouvement (août-septembre 14) un général et son p.c sont vulnérables,les chiffres le montrent bien.
    Une fois la course à la mer terminée et les armées enterrées un général qui s'installe en 1ere ligne est un incompétent.Il lui reste l'inspection des tranchées pour risquer sa vie.
    Les généraux de la 1ere guerre ont finalement eu de la chance.Leurs successeurs ont connu la menace de coups de main souvent aéroportés,de raids d'aviation et d'artillerie à plus longue portée.Général est donc devenu un métier dangereux mais les candidats ne manqueront jamais.

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  3. Bravo pour ce ''In mémoriam étoilé'' qui essaie de contrebalancer les 340 et quelques...généraux mutés à Limoges

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  4. Merci pour vos remarques. Il y a évidemment de très nombreuses études quantitatives à mener désormais sur les officiers de la Grande Guerre (tous pays confondus), mais le plus difficile sans doute est d'abord de faire la part des choses entre les blessés - particulièrement les grands blessés - et les morts d'une part, puis de sérier ensuite les analyses par catégories (officiers subalternes, supérieurs et généraux).
    Au vu de mes travaux actuels sur les officiers des troupes coloniales, les officiers subalternes semblent avoir été particulièrement touchés. Si on regarde ceux qui sont morts à la guerre, on ne doit pas être loin des 75 à 80 % des effectifs sortis des écoles pour les capitaines et commandants qui avaient entre 20 et 30 ans en 1914.
    Si on croise ces données avec l'importance de l'investissement réalisé pour eux en formation (bourses, formation dans les écoles de la République) on mesure davantage le désastre social, intellectuel et générationnel engendré par la guerre.

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  5. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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  6. Dans cette liste j'ai été étonné par le faible nombre de généraux au nom porteur d'une particule - de Montangon et, peut-être des Vallières, La Porte d'Hust, et Gueydon de Dives. Mais je suppose que les particules manquent souvent, par exemple à Clermont-Tonnerre.

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  7. Oui, vous avez raison. Plusieurs raisons à cela. D'abord l'armée s'est considérablement "républicanisée" entre 1870 et 1914 et il y a moins de gens titrés sauf dans la cavalerie (la "basane"). Mais il y a également une raison d'ordre typographique qui relève des usages de la particule : on n'indique pas nécessairement la particule quand on donne seulement le nom de quelqu'un. Ainsi écrit-on "Montangon" ou "Henry de Montangon" (on évite la formule "de Montangon").

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  8. Oui, vous avez raison. Plusieurs raisons à cela. D'abord l'armée s'est considérablement "républicanisée" entre 1870 et 1914 et il y a moins de gens titrés sauf dans la cavalerie (la "basane"). Mais il y a également une raison d'ordre typographique qui relève des usages de la particule : on n'indique pas nécessairement la particule quand on donne seulement le nom de quelqu'un. Ainsi écrit-on "Montangon" ou "Henry de Montangon" (on évite la formule "de Montangon").

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    1. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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    2. Oui, c'est pourquoi le "Montangon (de)" doit probablement être considéré comme une erreur, elle-même trompeuse, le "des Vallières" en étant une autre (il s'agit bien d'une particule, écrite en minuscule donc, et non d'un "général Des Vallières").
      La fin du général des Vallières : "Depuis son PC situé dans une creute de Juvigny, le général des Vallières ne cesse de parcourir le front de sa division. En fin d'après-midi, de retour de Clamecy, où un bataillon du 5e régiment de cuirassiers à pied, venu en renfort, avait réussi à arrêter l'avance allemande ; le général arrive par la route de Leury au carrefour de Juvigny. Il ignore que des troupes allemandes sont déjà aux abords de Juvigny. A l'instant où sa voiture aborde le carrefour, une mitrailleuse, cachée à proximité, ouvre le feu et le blesse mortellement."

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  9. Un général n'a normalement pas sa place en première ligne et ce n'est pas ce qu'on lui demande. Et quand un PC est attaqué et que les officiers d'Etat-major trouvent la mort, c'est qu'il ya un grave problème, quant à la bataille....
    Sans doute est-ce la simple raison du ratio morts d'officiers généraux-morts de soldats. Plus intéressant est le chiffre des officiers subalternes morts au combat, puisque eux étaient à leur place devant leur troupe.

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