vendredi 28 mars 2014

L'anti-fabrique des officiers


Modifié le 31 mars à 18h00


« Commençons par faire de bons chefs de section 
avant de faire des ingénieurs »
Edward Luttwak

Existe-t-il un lien entre le niveau de l’enseignement supérieur d’une nation et sa prospérité économique ? Il semblerait bien que non sinon la Grèce, qui a à un taux d’inscription à l’université de 91 %, s’en sortirait bien mieux que la Suisse avec ses 47 %. De fait, l'augmentation du nombre et de valeur des diplômes universitaires dans un pays n'a aucun effet  vérifié sur sa croissance économique [1]

Existe-t-il un lien entre les études académiques qui sont imposées aux officiers et l’efficacité des armes de la France ? Je crois que s’il existe, il est négatif.

Lorsque je me suis présenté en 1980 dans un centre d’information de l’armée de terre en déclarant naïvement vouloir être « commando », on m’a rétorqué qu’avec mon bac je pouvais passer le concours de Saint-Cyr et être officier. Je me retrouvais ainsi en corniche à Aix-en-Provence sans comprendre vraiment en quoi l’étude de la versification du Rodogune de Corneille pouvait m’aider à devenir un bon soldat ou au moins à déceler les qualités d’un bon soldat. On me sortait les lieux communs habituels sur la culture (« ce qui reste quand on a tout oublié », « la vraie  école du commandement », etc.) dont je m’aperçois désormais combien ils étaient surtout des autojustifications pour ceux qui profitaient de ce système. Je m’ennuyais et échouais par deux fois, brisant ainsi d’emblée par carrière. Je croyais être né pour commander dans les batailles. Mon ratage à l’épreuve de maths (je ne sais plus de quoi il s’agissait) et dans l’interprétation d’une lettre persane démontraient que j’étais visiblement dans l’erreur.

Je décidais alors d’apprendre mon métier dans ce qui me paraissait être le plus dur en France. Je choisis le Groupement de qualification des sous-officiers de l’Ecole d’infanterie et je ne fus pas déçu. Au bout d’un an d’une sélection, non par concours mais sur dossiers puis surtout par l’épreuve, les 65 rescapés (sur 180 au départ) rejoignirent leurs régiments avec une très solide formation pratique et morale.

Je ne désespérais pas de devenir officier en passant cette fois un concours interne. Les épreuves écrites étaient toujours académiques mais au moins l'oral tenait compte des quelques années de métier que nous avions. Je préparais et réussissais le concours de l’Ecole militaire interarmes tout en commandant mon groupe de combat. A l’EMIA, on me fit comprendre que ce que j’avais appris comme sous-officier était nul et non advenu. Il fallait tout recommencer à zéro avec sur deux années dont une académique pour acquérir une équivalence de DEUG. Un jour je demandais en quoi les 24 disciplines que nous étudions, comme le droit administratif ou la comptabilité, pouvaient bien servir à un chef de section. Le directeur des études m’expliqua qu’il fallait bien avoir un diplôme pour exister dans la société et que ce diplôme ne pouvait sérieusement qu’être civil et universitaire. Devant mon scepticisme il ajouta que je comprendrai lorsque je serai au moins capitaine. Arrivé à ce grade, et alors que j’avais été un très bon élève à l’EMIA (quoique, ou parce que, très buissonnier) je ne conservais pas le moindre souvenir de ces centaines d’heures de bachotage. Je devais bien me rendre à l’évidence : cela ne m’avait servi à rien.

Au 2e Régiment d’infanterie de marine, je réussissais mon troisième concours militaire (toujours aussi académique) en 2001 et je m’engageais dans deux années de DEA d’Histoire qui avaient le très grand mérite d’une part et pour la première fois de m’initier à la démarche scientifique et d’autre part de me laisser beaucoup de temps libre que je consacrais à l’étude personnelle de l’art de la guerre et à l’écriture.

Au bilan, sur 34 ans de vie militaire, j’en ai passé environ 11 en écoles. Sur ces 11 années, 5 ont été consacrés à apprendre concrètement mon métier aux différents échelons de commandement. Je les ai trouvées remarquables. Les 6 autres années, 15 % du total, ont été purement académiques. Leur utilité a été bien mince. Elles auraient été évidemment bien plus bénéfiques pour moi, pour l’institution et pour le contribuable, si elles avaient été consacrées à l’apprentissage et l’accomplissement de mon métier.

Des milliers et des milliers d’années d’études académiques d’une utilité plus que douteuse ont été ainsi imposées depuis des dizaines d’années à des milliers de cadets, d’élèves-officiers et d’officiers. On en imagine le coût financier et surtout ce qui aurait pu être fait avec cette ressource en temps utilisé uniquement pour combler un complexe d’infériorité intellectuelle matiné de culpabilité. De même que le soldat devenait propre en devenant soldat de la paix, il fallait qu’il ait au moins un parchemin universitaire pour pouvoir être « considéré », comme si on imposait à des futurs médecins de passer aussi un diplôme de mathématiques parce que Médecine en soi c’est pas sérieux.

Maintenant, si j’ai peu apprécié les diplômes civils imposés et sans intérêt militaire, je suis quand même passionné par beaucoup de disciplines comme l’Histoire militaire, la sociologie des organisations, le management, les théories de l’innovation, le coaching sportif, etc. dont je pense qu’elles peuvent avoir un intérêt pour mon métier (il y en a d’autres qui m’intéressent aussi mais qui ne concernent que mon enrichissement personnel). Je suis intimement persuadé, par la lecture de l’Histoire justement, que les militaires, s’ils sont d’abord orientés par les missions à remplir et les ennemis à affronter, doivent aussi observer attentivement le reste de la nation, car c’est bien de là que viennent les ressources et les innovations, humaines et matérielles, actuelles ou potentielles. Chaque fois que nous nous en sommes désintéressés, nous avons été vaincus par ceux-là même qui au contraire avaient su innover à partir de ces observations. La culture est indispensable à l'officier (et pas seulement) mais sans doute pas de cette manière peu productive. 

Je pense qu’il ne faut plus désormais avoir honte de dire que la pratique de la guerre est une vraie discipline (c’est-à-dire à la fois un art évolutif et une science, comme la médecine) qui peut s’enseigner en soi. Pourquoi, comme cela se fait dans d’autres armées, ne pas intégrer toutes ces années d’école dans un cursus de « science militaire » (« discipline militaire » serait plus juste mais aussi plus ambigu), du Master 1 au Doctorat ? Ce cursus aurait un contenu essentiellement pratique et intégrerait, selon différentes filières et options, des éléments extérieurs, modules de sciences humaines et stages en entreprises, par exemple. Ces éléments extérieurs seraient d’ailleurs plus présents en deuxième partie de carrière qu’en première, où, outre les centres de formation les plus durs et l’apprentissage de son premier métier, on ferait des passages dans les différentes spécialités de son armée ou des autres armées plutôt qu’en université. Les concours, s’il faut absolument continuer à les passer, intégreraient ces connaissances et compétences militaires, y compris le concours initial (j’ai bien conscience de m’attaquer ici à des vaches sacrées comme Khâgne ou Maths spé).

Le cursus en écoles, allégé, devrait par ailleurs être complété par un processus d’auto-formation tourné vers l'extérieur du monde militaire (et pas limité à l'université) facilité par les moyens modernes d’autodidaxie et encouragé dans la notation et l’avancement. Nous en serions, j’en suis persuadé, globalement nettement plus efficaces tout en étant moins coûteux, ce qui pourrait, mais je rêve sans doute, peut-être éviter de tailler autant et de manière aussi suicidaire dans notre capital humain comme nous le faisons actuellement.

[1] Ha-Joon Chang, 2 ou 3 choses que l’on ne vous dit jamais sur le capitalisme, Seuil, 2012 et Lant Prittchett, « Where Has All the Education Gone ? » The World Bank Economic Review, 2001, vol 13 n°3. 

mardi 18 mars 2014

Comment abuser d'une muette

Modifié le 22 mars au soir

Vous voulez vous faire une gloire universitaire et/ou journaliste facile ? Faites une enquête sur le monde militaire. Si « l'armée » est « la grande muette » c’est forcément qu’elle cache quelque chose, à vous d’inventer quoi, de compiler quelques dizaines de faits, vrais ou adaptés, puis de conclure dans un livre au titre accrocheur (avec le mot « secret » si possible ou un équivalent) à l’existence d’un phénomène particulier et dissimulé. Vous ne craignez rien puisque justement vous pensez vous attaquer à une muette.

Je passe sur les adeptes des X-files. L’un d’entre eux me demandait récemment à voix basse pourquoi l’armée refusait de publier le rapport (j’ai oublié le nom de code) sur les OVNIs. Plus sérieusement, et sans remonter à la Grande guerre (les fusillés en masse, les troupes noires chair à canons, etc.) on a droit régulièrement aux succédanés de la Guerre d’Algérie.

La notion d’ « ennemi » intérieur a beaucoup plu un temps, les militaires français rêvant, c’est bien connu, d’appliquer aux banlieues parisiennes les méthodes de la bataille d’Alger. Je me souviens donc d’une thèse, puis d’un ouvrage et d’articles dérivés, sur « la préparation au combat contre l’ennemi intérieur » dont la profondeur (au sens de creux) n’avait  d’égal que la (in) suffisance des membres du jury sur le sujet. Je me souviens aussi d’un pseudo-scientifique m’interrogeant sur les plans d’intervention militaires dans les banlieues. Le même, et ce qui a coupé court à notre conversation, me demandait aussi si les militaires étaient vraiment tous « républicains » jouant sur la variante « coup d’état » de ce fantasme algérien, variante qui revient de temps en temps sur le devant de la scène journalistique en s’appuyant sur les fantasmagories internautiques de quelques illuminés. 

Toujours dans la veine algérienne, on a eu droit aussi à une « école française de la contre-insurrection » (résumée au quadrillage étroit de la population et surtout à la torture) s’exportant dans le monde entier, inspirant toutes les dictatures d’Amérique latine (qui nous attendaient avec impatience pour imaginer tout cela) et d’Afrique subsaharienne jusqu’au Rwanda. Un géopoliticien célèbre me demandait même un jour sans rire si les militaires français ne cherchaient pas au Rwanda à prendre une revanche sur l’Algérie. Il liait ainsi la filière algérienne à ce nouveau pot à miel constitué par l’engagement au Pays des mille collines et particulièrement l’opération Turquoise. La construction, aussi farfelue qu’indécente, d’un « Sabra et Chatila à la française » (à ce détail près que les militaires français n’étaient pas présents au Rwanda au moment des massacres), a permis de créer une nouvelle branche secondaire qui a fait la fortune de quelques uns au mépris de la moindre rigueur intellectuelle.

Voici maintenant le temps des enquêtes internes. Après avoir tenté, sans grand succès, d’accuser l’institution militaire de raciste (ce qui est différent évidemment de cas individuels) La guerre invisible. Révélations sur les violences sexuelles dans l'armée française permet à deux journalistes de faire un joli succès de librairie en « dénonçant », « dévoilant », les horreurs sexistes du monde militaire. Voici donc une compilation de quarante témoignages d’agressions sexuelles ayant eu lieu dans les armées depuis 2001. Ces témoignages sont tous évidemment vrais et également odieux (et autant que je sache sanctionnés) mais là n’est pas la question. Le problème est que la compilation de quelques dizaines de faits ne fait pas un phénomène de fond. On pourrait d’ailleurs avec cette méthode et en ne compilant que des témoignages contraires (il pourrait y en avoir des milliers) expliquer qu’il n’y a jamais eu aucun problème dans les armées, ce qui n'aurait en soi pas plus de signification. Passons sur la méthode qui consiste à associer aux agressions sexuelles, la prostitution lors des opérations en Afrique (présentée forcément comme une forme d'agression) et des bizutages d'une crétinerie sans noms (au sein d'écoles militaires qui sont, selon les auteures, forcément peuplées de nazis ou de catho-tradis voire souvent les deux). On pourrait presque croire à un pamphlet idéologique, disons ultra-féministe, tant tous les hommes présentés, ou presque, sont systématiquement cons et pervers.  

La population militaire (gendarmes compris) représente à peu près la population adulte de Lyon (Rennes si on ne tient compte que des femmes), or, si on regarde les registres policiers de cette ville depuis 2001 on trouvera probablement et malheureusement bien plus de 40 cas d’agressions sexuelles ou autres. Quant aux non-dits, très probablement plus nombreux, il n’y a pas de raison qu’ils soient plus importants dans un cas que dans l’autre. Autrement-dit, loin de « la guerre invisible », il est possible qu’en réalité la proportion de ces actes soit inférieure à la moyenne nationale. Je n’en sais rien, toujours est-il qu’en 34 ans de vie militaire je n’en ai jamais rencontré. Les seuls cas d’agressions sexuelles, rares et impitoyablement sanctionnés, dont j’ai jamais entendu parler concernait en réalité des hommes. Peut-être verra-t-on bientôt un livre sur les agressions sexuelles exercées par les homosexuels. Je crois qu’on aura plutôt quelque chose sur les persécutions dont ces derniers auraient fait l'objet et on trouvera aussi sans aucun doute 40 cas qui ne prouveront pas pour autant que les armées sont d’odieuses organisations homophobes.

Quant à l’accusation de dissimulation, qu’il y ait volonté de certains de cacher des faits en espérant ainsi ne pas écorner l’image de leur unité ou leur carrière, c’est l’évidence…comme dans n’importe quelle autre structure, jusqu’au moment où les faits sont connus et les sanctions plus lourdes encore. Maintenant les armées sont elles obligées de faire un communiqué de presse chaque fois qu’il y a une vilenie dans ses rangs hormis le cas où chacun de ses membres n’est plus un citoyen comme les autres mais un représentant armé de la nation, c’est-à-dire en opération ? Dans ce cas, et alors que l’honneur de la nation est engagé, il est évident que cela doit être porté à la connaissance du public ainsi que la manière dont l’affaire est traitée. Cela a été le cas notamment lors de la sordide affaire Mahé en Côte d’Ivoire. Dans les autres cas, l’armée n’est pas plus muette que n’importe quelle autre administration, entreprise ou association.

Encore une fois, tout cela ne signifie pas qu’il n’y ait rien de répréhensible dans l’institution militaire. Individuellement on trouvera certainement dans une population de près de 400 000 hommes et femmes à peu près tous les types de comportement possibles. C’est collectivement qu’l faut s’interroger en gardant à l’esprit que l’on parle d’une organisation bien plus complexe et hétérogène que la vision que peut en avoir un public non averti. Un militaire ne parle jamais par exemple de « l’armée » parce que ce grand tout qui englobe les trois armées (avec leurs nombreuses subdivisions), la délégation générale pour l’armement, la gendarmerie et peut-être même le secrétariat général pour l’administration ne signifie pas grand-chose pour lui. Qu'on évoque la manière dont les premières femmes ont été traitées à Saint-Cyr, non par l'Ecole elle-même mais par les autres élèves-officiers, ça c'était (c'est ?) un phénomène collectif inadmissible qui méritait d'être traité de manière moins caricaturale. Dire que « l’armée cache des choses » ne veut en revanche par dire grand chose mais c'est tellement facile. 

samedi 15 mars 2014

Hors série Batailles et blindés : La cavalerie au combat

Billet retranscris avec l'aimable autorisation de Mars attaque

Les éditions Caraktère sortent d'ici quelques jours un hors-série exceptionnel sur la cavalerie française au combat. En effet, le HS n°24 de Batailles et blindés sera entièrement consacré à l'engagement des différentes unités de l'arme blindé cavalerie (lourde, légère, renseignement, etc.).


En plus de la présentation de la cavalerie aujourd'hui (doctrine, organisation, etc.), et avec la qualité que nous connaissons aux publications de cette maison d'édition, ce numéro fera la part belle aux témoignages des acteurs engagés au Mali, en Afghanistan, en Côte-d'Ivoire, au Tchad, etc.


Plus de 200 illustrations (dont un certain nombre sont inédites) viendront compléter les 150 pages de ce magazine, entièrement rédigé par des cavaliers (officiers, sous-officiers, militaires du rang), avec 15 pages d'infographies présentant les principaux matériels en 3D (Leclerc, VB2L, AMX-10RCR).


A mettre dans toutes les mains pour découvrir ou mieux comprendre en quoi la cavalerie via toutes ses composantes a été et sera au cœur de la mêlée et du combat interarmes d'hier et de demain.

C'est en plus un bel hommage rendu à tous ces cavaliers engagés aujourd'hui quotidiennement en opérations et dans quasiment toutes les dernières opérations menées par les armées françaises.

Très bientôt dans les kiosques.

A NOTER : les bénéfices des ventes de ce numéro seront intégralement reversés à l'association "Terre fraternité" qui accompagne les blessés de l'armée de Terre, et leurs proches.

mardi 11 mars 2014

Le Triangle des Bermudes africain par Marc-Antoine Brillant


De toutes les zones de tensions ou de conflits dont regorge notre belle planète, il existe une vaste région dans laquelle semblent disparaître autorités étatiques, frontières protectrices, et illusions de développement. De ce trou noir, émergent criminalité organisée, mouvements terroristes et rébellions en tous genres. Se nourrissant de trafics et capitalisant sur la corruption et la pauvreté, ces menaces que l’on appelle pudiquement « transnationales » s’attaquent désormais aux intérêts des Etats occidentaux dans la région. Et selon une règle bien connue des diplomates, ce n’est malheureusement que lorsque l’odeur nous dérange que l’on va s’intéresser à la gangrène du voisin…

Véritable « Triangle des Bermudes » sécuritaire, la région ouest du Sahel, élargie à la Libye et au Nigéria est devenue la zone grise la plus inquiétante pour les  années à venir. Tentons d’expliquer la formation d’un tel phénomène…

Quand la géométrie aide à la compréhension…

Tout d’abord, traçons ce fameux Triangle des Bermudes sur une carte. Pour en faciliter le dessin, intéressons-nous aux zones refuge des principaux groupes armés terroristes (GAT), pour reprendre la dénomination officielle. La Libye connaît depuis la chute du colonel Kadhafi une véritable insurrection islamiste, notamment à partir de la Cyrénaïque (Benghazi). Le groupe Ansar Al Sharia, originaire de Tunisie, s’y est installé et a entamé depuis quelques mois une véritable montée en puissance. Au Mali, la zone d’action des katibas d’Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) rayonnent de la Mauritanie jusqu’au Fezzan libyen. Mais leur « base de départ » se situerait plutôt dans le massif du Timétrine « élargi », entre la ville d’Arouane (Nord de Tombouctou) et le Tigharghar (Adrar des Ifoghas). Enfin, au Nigéria, Boko Haram est toujours implanté dans le Nord-Est du pays et jusque dans la province de Taraba. Le triangle aura donc pour sommets Benghazi en Libye, Arouane au Mali et la pointe Sud de la province de Taraba au Nigéria.





La surface ainsi tracée représente à peu de choses près la zone d’action potentielle de ces GAT, la Mauritanie et le Nord-Est de l’Algérie en moins. Avec 7 pays compris dans sa sphère d’influence, la mouvance djihadiste dispose donc d’une véritable aire d’opérations difficile à contrôler dans sa totalité. Mais cela a aussi un impact opérationnel pour les GAT. Du fait des distances à parcourir et d’agendas pour le moment locaux, ces groupes ont plutôt tendance à rester isolés les uns des autres, sauf certaines katibas d’AQMI qui tentent d’opérer des rapprochements de circonstance. Cette réalité explique pourquoi ces mouvements demeurent cloisonnés dans leur sanctuaire et effectuent souvent leurs opérations à proximité de leur refuge.

Mais poursuivons le raisonnement géométrique. Traçons les médianes de ce triangle. Celles-ci traversent toutes des zones difficiles d’accès pour se rejoindre au Nord du Niger. Géométriquement, l’intersection de ces points s’appelle l’isobarycentre, ou centre de gravité. Géographiquement, il s’appelle le désert du Ténéré. Géopolitiquement, c’est actuellement la route la plus sûre, empruntée par trafiquants et islamistes armés, pour passer de la Libye au Mali. Et l’explication en est assez simple : pour exister sur la durée, un mouvement qui pratique la « clandestinité » doit notamment bénéficier d’un afflux régulier d’équipements, de munitions, de vivres… ; or, compte tenu de leur localisation, de la praticabilité des routes et de la présence ou non des forces de sécurité locales, l’expédition peut s’avérer douloureuse. C’est pourquoi, groupes terroristes et trafiquants s’entremêlent pour s’assurer l’accès aux meilleurs itinéraires. Et ceux-ci se trouvent au Nord du Niger, zone de frontières poreuses et peu ou pas surveillées. 

Une mosaïque ethnique et religieuse sous tension

Lorsque les pays européens se réunirent pour la Conférence de Berlin en 1885, ils ont déterminé les règles qui régiront par la suite le partage de l’Afrique…et par ricochet son avenir lors de la vague d’indépendances de la seconde moitié du XXème siècle. La phase de colonisation qui a suivi cette conférence, a entériné un tracé arbitraire des frontières, sans prise en compte de la réalité ethnique des populations. Et c’est bien ce dernier point qui pose problème aujourd’hui. Les tensions un temps dissimulées ont fini par rejaillir de plus belle. Dans certains pays, celles-ci s’étaient tues sous la matraque de régimes plus qu’autoritaires sans jamais s’effacer. Au Mali par exemple, la population majoritaire au Nord du pays, les Touaregs, ne se sent pas malienne. En Libye, Tripolitaine et Cyrénaïque se sont toujours opposées. Dans ces deux pays, comme dans d’autres, l’antagonisme historique entre peuple nomade (pastoralisme) et population sédentaire (agriculture) est et restera très marqué. Et, même si le récent avènement de l’idéal démocratique a soulevé les peuples, ceux-ci ont été contraints de se rassoir aussitôt faute de projet commun et de territoire sur lequel s’épanouir.

De plus, la question religieuse s’invite dans le débat. Au Nigéria où les tensions entre chrétiens et musulmans sont exacerbées par les massacres des radicaux de Boko Haram. Mais aussi au Mali, où la pratique de l’islam diverge selon l’appartenance ethnique, les croyances s’opposent entre le soufisme islamique (qui reconnaît les saints de l’Islam) et le sunnisme obédience wahhabite. Sans parler de nombreux habitants toujours animistes. En Libye, la région de Benghazi (Cyrénaïque) est aujourd’hui aux mains de rigoristes musulmans pas forcément enclins à accepter la diversité pour employer un mot à la mode. Ainsi, le premier critère constitutif de l’Etat au sens du droit international, une population unie partageant une culture, des valeurs et l’envie de vivre ensemble, est inexistant.

La malédiction du pétrole, ou le tombeau de la bonne gouvernance

Il existe une loi non-écrite mais souvent vérifiée. Celle de la malédiction qui touche les pays chanceux du point de vue de la présence de ressources en hydrocarbures dans leurs sols. En effet, les pays bénéficiaires de fortes réserves naturelles en pétrole ont tendance à focaliser leur développement sur cette unique ressource, sans rechercher de solution à la question de la raréfaction. Cette vision à court terme tend à se coupler avec la captation étatique des richesses produites (enrichissement personnel des dirigeants) et les retards en matière de développement (absence de redistribution des richesses). Le cas le plus parlant est celui du Timor Leste, mais de nombreux exemples existent en Afrique.

Il est d’ailleurs assez « amusant » de constater que les 3 principaux pays qui composent le triangle sont tous des producteurs de pétrole. Le Nigéria est le premier producteur du continent africain. Suivi de près par la Libye, et l’Algérie. Pour enfoncer le clou, ces 3 pays ont aussi la « chance » d’héberger sur leur territoire trois des plus néfastes mouvements terroristes à idéologie religieuse : AQMI pour l’Algérie, Ansar Al Sharia pour la Libye et Boko Haram pour le Nigéria comme cela a été dit précédemment. De là à faire le raccourci entre pétrole, cupidité politique et insurrection islamiste, il n’y a qu’un pas…Le deuxième critère qui fait l’Etat, un gouvernement légitime disposant de l’autorité sur l’ensemble du territoire, disparaît alors soudainement.

Les OPMI, révélateurs de la déliquescence

Capitalisant sur les divisions intercommunautaires et la fragilité du politique, un certain nombre d’organisations tentent l’inimaginable : se substituer à l’Etat central. Ces « OPMI » (objets profitant des misères identifiées), pardon pour l’affreux néologisme, se ruent dans les espaces laissés à l’abandon et imposent leurs lois dans des zones de non-droit. Curieux paradoxe mais finalement la nature aura toujours horreur du vide. Parfois même avec la bénédiction tacite de certaines autorités locales ravies de toucher quelques subsides supplémentaires. Quand on regarde une carte du Sahel et des routes de trafics, trois questionnements viennent à l’esprit. Tout d’abord, l’ampleur du phénomène. Pour arriver à ce niveau de « mondialisation » du crime, il est certain que les barrières idéologiques entre trafiquants, djihadistes et insurgés ne doivent pas être trop rigides. Le fameux Mokhtar Belmokhtar en est un bon exemple. Et toute la difficulté réside aujourd’hui dans la détection et la compréhension des réseaux de soutien de ces mouvements. Ensuite, la porosité des frontières. C’est une réalité peu compréhensible pour des Européens dont les ancêtres ont fait tant de guerres pour les protéger. Enfin, l’immensité de la tâche pour arriver à stopper les flux.



Cette criminalité n’est peut-être pas à l’origine de la lente déliquescence de cette région d’Afrique, mais elle en a assurément accru les effets. Le dernier critère constitutif de l’Etat, un territoire délimité par des frontières marquées et intangibles, manque lui aussi à l’appel.

Et l’Occident dans tout ça…. ?

Dans son essai Petrocratia, la démocratie à l’âge du carbone le politologue britannique Timothy Mitchell estime que les évolutions politiques des sociétés sont liées avant tout à leur mode de consommation énergétique. La révolution industrielle a notamment vu l’Angleterre piocher dans le charbon l’énergie nécessaire à la libération de sa société des limites naturelles. Aujourd’hui, la pétrocratie (pouvoir ou société du pétrole) repose sur un mode de vie énergivore, combinant politique de masse et redistribution plus ou moins égalitaire des ressources à domicile, et surtout délégation de la gestion des pays producteurs à des régimes autoritaires et inégalitaires pour en garantir l’approvisionnement. Tel est le terrible constat dépeint par ce chercheur anglais. Même s’il est certain que cet argument n’est pas responsable à lui seul de la situation actuelle, les pays occidentaux ont une responsabilité qu’il ne faut pas éluder. La relative mansuétude de certains pays à l’égard du colonel Kadhafi et de son maintien au pouvoir pendant de nombreuses années ne plaide d’ailleurs pas en faveur de la lucidité occidentale…

Quelles leçons ?

Le phénomène « zone grise » ne peut être expliqué en seulement quelques lignes. L’évolution des sociétés a généré d’autres facteurs plus complexes et qui pourraient mériter une étude à eux seuls. C’est le cas de certaines multinationales aux activités parfois peu claires, de certaines administrations (civiles ou militaires) soufflant le chaud et le froid, et même du jeu trouble de certaines tribus africaines.

Les trois GAT cités dans ce billet ont des agendas différents. Mais des signaux indiquent qu’ils cherchent actuellement à rompre leur isolement en vue de mener des actions communes, et si possible d’ampleur dans la zone sahélienne. Le pire pourrait être même d’assister à l’ouverture de plusieurs fronts grâce à l’apport de combattants étrangers fraîchement aguerris en Syrie. Le centre de gravité du triangle est le point de passage obligé des katibas et caravanes de ravitaillement de ces OPMI. Pour se coordonner, elles sont obligées de passer par cette zone. Il faudra donc les y attendre et frapper sans états d’âme.

Enfin, cette fameuse zone de transit appartient au territoire revendiqué par les Touaregs. Ceux-ci ont à la fois servi de garde rapprochée à Saif al Islam (un des fils de Kadhafi) en Libye, fourni les rangs d’Ansar Eddine (groupe terroriste Touareg commandé par un des leaders de la tribu des Ifoghas, Iyad Ag Ghali et lié à AQMI) et forment aujourd’hui une autorité « crédible » sur laquelle s’appuyer au Nord du Mali.  Certes, des familles touarègues influentes ont eu et ont encore des liens avec des groupes terroristes. Mais elles possèdent aussi un jeu de cartes complet, que l’on ne pourra voir si et seulement si la mise sur la table est assez intéressante. Et par les temps qui courent, un tien vaut mieux que deux tu l'auras...