mercredi 27 mai 2015

Assaut sur Verbanja-27 mai 1995

Extrait de Sous le feu-La mort comme hypothèse de travail

Sarajevo 27 mai 1995 08H 45

La France est présente depuis 1992 au cœur des conflits consécutifs à l’éclatement de l’ex-Yougoslavie. Deux bataillons français de Casques bleus sont alors présents dans la ville de Sarajevo assiégée par les forces Bosno-Serbes. Dans la nuit du 26 au 27 mai, une unité bosno-serbe s’empare par surprise d’un des postes du bataillon implanté dans la vieille ville. L’ordre est immédiatement donné de le reprendre par un assaut afin de libérer les prisonniers Français qui y sont gardés et de montrer la détermination de la France.

Je suis le lieutenant Héluin, je suis en tête de la première section des Forbans du 3e Régiment d’infanterie de marine et je marche vers mon objectif à travers les ruelles qui bordent le cimetière juif en direction du pont de Verbanja. J’ai reçu ma mission, il y a un peu plus d’une heure. Elle est très simple : reprendre le poste français près du pont.

Mon idée est d’attaquer simultanément les trois petits bunkers qui composent le poste avec un groupe de trois binômes pour chaque objectif. Chaque binôme, qui comprend un homme qui connaît le poste et un autre qui ne le connaît pas, à un point d’arrivée précis. J’ai laissé mon adjoint en arrière avec les véhicules, les tireurs d’élite dont un avec un fusil Mac Millan de 12,7mm et les tireurs antichars. Sa mission consiste à nous appuyer depuis les hauteurs. Lorsque je lui ai donné cet ordre, il m’a regardé, désespéré : « mon lieutenant, vous pouvez pas me faire ça ! ». Le capitaine Lecointre nous accompagne pour gérer l’environnement de la section, en particulier l’appui des pelotons du RICM [Régiment d’infanterie et de chars de marine].

Guidés par un soldat bosniaque nous arrivons en vue du poste. Je regroupe la section. Pour franchir les barbelés, nous avions prévu deux portes, pauvre expédient à l’absence de matériel spécifique. Elles sont restées dans les véhicules.  Tant pis.  Nous ferons sans. Je regarde mes marsouins. Ils sont calmes et silencieux. Comme eux, je me sens étrangement serein. Il est vrai que depuis mon réveil, il y a trois heures, je n’ai pas eu une minute pour penser au danger. J’ai une confiance absolue dans mon chef et mes hommes. A mon signal, nous dévalons, baïonnette au canon dans la tranchée à une cinquantaine de mètres de l’objectif, appuyés d’abord par les tirs Bosniaques. Nous portons les équipements de protection pare-balles complets, les mêmes qui n’avaient été conçus que pour des missions purement statiques de garde. Certains de mes marsouins sont en treillis de cérémonie. Ils ne savaient pas, quelques heures plus tôt, que le point fort de la journée ne serait pas la prise d’armes prévue mais un assaut.

Je lance d’abord Le Couric et son groupe en direction de l’objectif le plus éloigné, le poste de garde Ouest. Je les vois courir puis s’arrêter devant les barbelés qui entourent le poste. Ils sont incapables de franchir et les coups commencent à pleuvoir depuis l’immeuble Prisunic qui les surplombe. Un obus de 90 mm frappe alors le bâtiment, suivi de rafales de 7,62 et de 20 mm en provenance des pelotons du RICM. Nous sommes désormais enveloppés d’une bulle de détonations, claquements, sifflements, impacts. Impuissant devant les barbelés, un marsouin regarde hébété sa cuisse perforée, un autre a deux doigts sectionnés. Une balle se loge dans son pare-cou. Ils resteront sur place, sans même de morphine, car elle a été retirée des trousses de premiers secours, pour éviter la toxicomanie. Deux autres gars sont vidés de toute énergie par la violence qui les entoure, ils sont comme des mannequins inertes. Le groupe est hors de combat. Mon plan a tenu deux minutes trente à l’épreuve des faits.

Je dois réagir immédiatement. Au lieu de s’emparer simultanément des trois points, on les nettoiera  successivement en commençant par le poste de sécurité à l’Est. Nous allons tous franchir les barbelés en face de nous, à 90 degrés de ceux qui ont arrêté le premier groupe mais au-delà d’un glacis de cinquante mètres dans l’axe de tirs des Serbes. Je m’élance en direction de la rivière Miljaca suivi par le deuxième groupe, tandis que les autres marsouins se déchaînent contre Prisunic, Mammouth et Center, les trois nids à snipers bosno-serbes. A ma gauche, Dannat, l’infirmier, s’effondre, le poumon perforé. Il se relève et marche vers l’arrière en croisant les regards des marsouins qui avancent, hypnotisés par le sang qui coule le long de son bras. Djaouti tombe à ma droite. Je suis maintenant face aux barbelés et malgré les douze kilos du gilet pare-balles, mon armement et mon inutile poste radio PP39, je parviens à franchir les barbelés suivi par mes hommes.

Nous nous trouvons au milieu de croisillons métalliques et obliquons vers la gauche en direction du poste. Il pleut alors des balles comme à Gravelotte. Mon cerveau est comme la focale d’un appareil photo. Je suis actuellement en mode « panorama ». Je me retourne et vois mes tireurs au fusil-mitrailleur Minimi enchaîner rafale sur rafale sur toutes les ouvertures de Prisunic. L’un d’entre eux, Coat, court vers un blessé pour lui prendre ses chargeurs Famas, mais comme ceux-ci ne vont pas sur les Minimi, il est obligé de retirer les cartouches une à une pour garnir ses « camemberts ». D’un seul coup, sa tête fait un mouvement étrange et il s’affaisse sur le côté.

Je poursuis ma route vers le merlon de terre qui protège l’entrée du poste. Je ressens le besoin d’ouvrir le feu mais mon Famas refuse obstinément de fonctionner. Je pense qu’il faudrait que je m’arrête pour y remédier mais que je n’ai pas le temps. A aucun moment il ne me vient à l’esprit que j’ai peut-être oublié d’armer mon fusil d’assaut. A côté de moi, Dupuch  s’arrête net : « je suis touché… ». Il s’observe pendant une seconde « non … c’est bon ! » et repart. Il a effectivement été touché mais la balle a traversé la gourde accrochée au ceinturon et est venue se loger dans sa lampe torche. Nous nous entassons sur le merlon de terre face à la porte d’entrée. Il y a quelques secondes, je fonctionnais en panoramique, maintenant plus rien n’existe hormis l’espace dans les barbelés par lequel je lance la grenade que me tend Dupuch. Explosion.

Je me lance baïonnette en avant, bien décidé à embrocher le premier Serbe qui se présentera dans le couloir. Les hommes sont collés à moi, deux par deux. Nous sommes à peine une dizaine, le tiers de l’effectif de départ. La section avec ses trois groupes s’est rapidement reconfigurée en un élément d’assaut, tiré par moi avec des binômes injectés au fur et à mesure dans l’action et un deuxième échelon, pour protéger les arrières et « nettoyer ». Un geste et Dupuch se lance dans le poste de garde Est, pendant que Llorente lance une grenade dans le couloir des WC. Humblot et Jego suivent, je les envoie sur le toit pour se mettre en appui. Nous poursuivons vers le deuxième conteneur qui nous servait de zone vie et qui forme le deuxième objectif. Delcourt s’avance dans le couloir mais une rafale en provenance du fond du poste le refoule. Je prends une grenade au capitaine Lecointre qui me suit et la lance derrière le rideau de la zone vie.

Lorsque je surgis devant ce qui nous servait de salle à manger, je vois un rideau de feu monter le long du mur du fond et glisser au-dessus de moi sur le plafond. Je hurle : « la bonbonne de gaz ! ». Depuch et Delcourt reculent précipitamment. Une fraction de seconde plus tard, j’entends une énorme explosion et je vois distinctement sur fond de flammes, un petit objet foncer vers moi. J’ai l’impression d’être dans une séquence de film au ralenti. Je prends un choc terrible à l’œil gauche et je suis projeté en arrière alors qu’un jet de sang part dans la direction opposée. Les hommes me regardent en hésitant et je baragouine ce que je crois être des ordres pour les empêcher de s’arrêter. J’ai encore le temps de dire au capitaine que je ne me sens pas bien avant de m’effondrer.

Je reprends mes esprits, quelques instants plus tard, réveillé par les impacts de balles sur les sacs à terre contre lesquels je suis assis. Je suis couvert de sang. Je me relève, sort du bâtiment du côté de la rivière Miljiaca. Une explosion me renvoie à l’intérieur.  Je suis comme une petite souris buttant contre des électrodes dans un labyrinthe. Mon cerveau fonctionne par éclipses. Je vois un marsouin posté face au dernier bâtiment tenu par les Serbes. « Qu’est-ce que tu fais là ? - C’est là que je devais être à la fin. » Dans le désordre général cet homme s’est raccroché à l’ordre que j’avais donné avant l’assaut. Je comprends alors que le capitaine a pris l’action à son compte et a entrepris d’éliminer les Serbes dans la pièce du fond puis de sauver les prisonniers français qui s’y trouvent. Avec la poignée d’hommes qui reste, il abat deux Tchetniks dont un lui sourit en disant « Français, bons combattants ! » mais les autres ont réussi à s’enfuir avec les prisonniers dans un poste voisin.

A la radio, j’appelle Cheick et lui ordonne d’envoyer un tireur d’élite et un tireur antichar. Je compte les placer face à l’immeuble. Je circule dans le poste ravagé. Je vais dans la zone vie, il y a trois prisonniers serbes, et un cadavre, serbe également, allongé au milieu. Le caporal-chef Jego, vient vers moi. Je remarque que sa gourde et un de ses porte-chargeurs sont perforés. Il a pris une rafale dans le « buffet ». Sa voix est cassée : « Humblot est encore sur le toit. Il est blessé et ne répond plus ». Je me place en appui face à l’immeuble qui nous surplombe tandis que Mandart et le capitaine Labuze descendent Humblot. Ils le déposent au pied de l’échelle au moment de l’arrivée du toubib. Celui-ci prend le pouls et me regarde au bout de quelques secondes : « Désolé mais pour lui, c’est fini. ».

Le combat est terminé. J’apprends qu’Amaru a été abattu par un tireur d’élite alors qu’il mitraillait les bâtiments depuis sa tourelle, non protégée, de VAB. Dix-sept autres marsouins sont blessés dont trois grièvement. Nous avons tué quatre Serbes dans le poste et fait quatre prisonniers. J’ignore le bilan des pertes ennemies dans les immeubles alentour. Nous récupérerons nos soldats prisonniers en les échangeant avec ceux que nous avons faits.

Errant dans les couloirs, en attendant la relève, je croise un caporal-chef qui me dit d’aller me faire soigner. Je me déplace vers le véhicule Sanitaire, criblé d’impacts, qui s’est posté devant l’entrée puis m’indigne: « ce n’est pas un caporal-chef qui va me donner des ordres ! » et je reviens sur mes pas. Le gars me voit et insiste « mon lieutenant, il faut vous faire soigner ! ». Je réponds « bon d’accord » et ressort. A l’extérieur, le sol est jonché des équipements qui ont été arrachés aux blessés pour leur donner les premiers soins et de chargeurs, dont beaucoup sont encore à moitié pleins. Beaucoup de gars profitaient de chaque moment de répit pour jeter leur chargeur entamé et en mettre un plein. Nous avons ainsi utilisé plus de 4000 cartouches en quelques dizaines de minutes sur une surface d’un hectare.

Vers 10h30, la section du lieutenant Provendier est là pour nous relever. Quelques minutes plus tôt, ils ignoraient même qu’un assaut avait eu lieu. Les hommes sont muets et ouvrent  de grands yeux en me voyant. Je pense : « aucun ne me salue, c’est quoi ce bordel ! ». J’amène Provendier à l’intérieur pour lui expliquer la situation. Je m’installe sur une table et commence à lui faire un croquis. Un cadavre Serbe est à mes pieds sans que cela me trouble le moins du monde. Mon sang tombe en goutte à goutte sur le croquis et lorsque je l’efface négligemment avec ma manche, je perçois que la situation n’est peut-être pas habituelle. Les consignes données, j’embarque dans les véhicules avec mes survivants en direction de la patinoire de Skanderja, notre base. Nous sommes hagards. A Skanderja, nous recevons des soins rapides puis vers 13 heures, je pars avec les autres blessés en direction du groupe médico-chirurgical de PTT Building, l’état-major de la force. Dès le contact avec le lit de l’hôpital, je m’effondre, épuisé.

dimanche 24 mai 2015

L'armée comme anxiolytique

Ainsi donc, ce ne seront pas 33 600 postes qui seront supprimés au ministère de la défense au cours de la période 2014-2019 mais « seulement » 14 900, en grande partie pour pouvoir armer les 7 000 soldats qui seront désormais en permanence dans les rues de la France métropolitaine.

Cette inflexion ne se serait pas produite si trois djihadistes n’avaient décidé de tuer d’autres Français au mois de janvier. Cela amène à rappeler deux évidences :

Si ces attaques ont constitué une surprise, il faut s’interroger sur notre intelligence ( à tous les sens du terme) de l’ennemi, celui-là même qui avait organisé des attentats à Paris en 1995, provoqué la mise en place du plan Vigipirate (tiens, c’est vrai pourquoi y-avait-il déjà des militaires dans les rues ?), enlevé ou tué un certain nombre de nos ressortissants en particulier en Afrique, qui constituait la raison de notre présence en Afghanistan et que nous combattions directement et avec force au Sahel depuis deux ans. Que cet ennemi djihadiste, quel qu’en soit la mouvance, cherche à nous frapper aussi et parfois qu’il y parvienne, il faut s’étonner surtout que cela puisse étonner.

Si ces attaques n’ont pas constitué une surprise et que nous changeons nos politiques de défense et de sécurité, il faut alors s’interroger sur la pertinence et la cohérence de celles-ci, voguant visiblement non pas au rythme de la réalité objective de la gue rre (dont l’existence a été rappelée par le Premier ministre dans son discours du 9 janvier) mais de l’émotion en cours. Les attaques du 7 au 9 janvier 2015 à Paris ont fait moins de victimes que dix jours de meurtres en France mais leur impact a été évidemment très important pour diverses raisons. L’une d’entre elle est l’incapacité des gouvernements successifs à appliquer le principe de résilience apparue dans le Livre blanc la défense et de la sécurité de 2008. On expliquait alors qu’il fallait s’attendre à plus de violence dans les engagements. Depuis cette époque, combien de fois avons-nous entendu nos dirigeants expliquer que dans une guerre, il fallait s’attendre à prendre des coups, y compris sur le sol national ? Que les services de renseignement et de police, malgré leur efficacité, ne pourraient jamais tout éviter, de la même façon que dans d’autres pays amis également impliqués et aux services tout aussi compétents ? Que Mohamed Merah n’était pas une anomalie ? Qu’il y aurait, quoiqu’il arrive, du sang et des larmes mais que c’était le prix à payer pour la victoire ?

On a clairement préféré une politique anxiolytique et nous continuons dans ce sens. On persiste à ne pas faire la guerre mais à gérer des risques et de l’angoisse. Les militaires engagés dans l’opération Sentinelle ont pour le gouvernement le même rôle et, à peu près la même utilité, que les vaccins achetés en masse pour lutter contre le virus H1N1. 

Pour les armées, bien sûr cette opération constitue une victoire, non pas contre l’Etat islamique mais contre leur ennemi majeur : Bercy. Elles ont saisi l’occasion de l’émotion pour, en montrant les hommes, démontrer que ceux-ci ne sont pas seulement des coûts. C’est une victoire contre la bêtise comptable, une des premières contre cette préférence française pour le chômage, la délocalisation, les externalisations et les machines (9 % du coût d'un soldat revient à Bercy sous forme d'impôts et taxes contre 51 % pour des achats industriels). C’est aussi une victoire à la Pyrrhus.

Tout cela ne fait pas une politique, tout cela ne gagne pas une guerre. Ce n’est pas en réduisant l’angoisse de leurs populations respectives que les Alliés ont vaincu l’Allemagne nazie. 

jeudi 14 mai 2015

Si vous saviez ce que ces yeux ont vu

« J'ai vu tant de choses que vous ne pourriez pas croire.
Tous ces moments se perdront dans l'oubli 
comme les larmes dans la pluie »
Roy Batty dans Blade Runner.


Voici quarante témoignages de soldats français de tous grades et de toutes fonctions suivis de celui de la veuve de l’un d’entre eux. C’est un nombre infime parmi les dizaines de milliers d’expériences vécues au cours de trente-deux années d’opérations. C’est un nombre suffisant pourtant pour décrire tous les aspects de cette vie près de la mort reçue et donnée. Atome au cœur de réactions en chaîne, les soldats en opération voient peu de choses mais ils les voient bien et ces moments qui concentrent les émotions de toute une vie, ils ne les oublient pas. Ils sont tous là, ceux pour qui les nuits sont devenues aussi laides que les jours passés à enterrer des cadavres par milliers ; ceux qui ont survécu par miracle à l’explosion du bâtiment qui a tué tous leurs camarades et les a condamné à revivre éternellement cette apocalypse sur un hectare ; ceux qui ont cru mener un combat noble avant de comprendre que la seule noblesse de l’affaire était leur innocence ou leur naïveté ; ceux qui ont assisté et continuent à assister, plus ou moins impuissants, au déploiement du plus vil de l’âme humaine ; ceux qui ont connu l’emprisonnement ; ceux qui ont vu leur corps mutilé ; ceux qui ont vu leur âme se briser ; ceux qui ont perdu leurs amis, leur mari…mais aussi ceux, souvent les mêmes, qui racontent aussi la puissance et parfois la beauté de ce qu’ils ont vu, les rencontres incroyables, la force de l’amitié, l’humour comme antidote, le sentiment de vivre vite et fort, l'excitation du combat. Tous ces yeux ont vu, depuis le ciel ou au ras du sol, des choses incroyables.

Dans les années 1970, une série télévision américaine racontait les voyages toujours surprenants de deux héros passés malencontreusement à l’intérieur d’une machine à remonter le temps. Ces dizaines d’images accolées par Antoine Sabbagh et Hubert le Roux font aussi une série, qui mériterait d’être télévisée. Cette série-là décrit de cette guerre mondiale en puzzle que nous vivons en réalité depuis plus de cinquante ans avec, il est vrai, une accélération forte depuis que nous avons décidé de toucher les « dividendes de la paix ». Expérimentateurs de la mondialisation, nos héros à nous voyagent aussi. Du Liban à partir de 1978 à, peut-être à nouveau, la Libye, les théâtres d’opérations surprenants se succèdent d’épisode en épisode. Ces parcelles de gloire et de misère décrivent aussi en creux la manière dont nos soldats sont engagés et employés en tant qu’instruments politiques. Le bilan est pour le moins mitigé. S’il faut se féliciter que les gouvernants de la France n’hésitent pas à engager la force armée, tous ces témoignages, regroupés par « saisons » parfaitement expliquées, montrent aussi combien la manière dont cette fore est engagée par le haut peut avoir des conséquences désastreuses tout en bas.

Les premières expériences décrites, celles du « soldat de la paix », rassurantes pour les gouvernants sont finalement les plus terribles. C’est l’engagement au Liban où selon les mots de François Mitterrand « la France n’a aucun ennemi » mais où pourtant, et mystérieusement donc, sont tombés le plus de soldats français. C’est l’engagement en Bosnie où les humiliations ne les disputaient qu’à l’ignominie des situations, ceux qui ont eu pour mission d’empêcher des gens de fuir Sarajevo assiégée tout en étant censés les défendre…et en les combattant parfois, comprendront. C’est l’engagement neutre au Rwanda, deux ans après s’y être engagé au combat, comme si le statut humanitaire pouvait faire oublier à nos ennemis d’il y a peu que nous venions de les combattre. L’intention était noble et, il faut rappeler sans cesse le nombre de vies que nous avons sauvé, mais quelle naïveté ! Les soldats français sont désormais rarement battus sur le champ de bataille, mais ils peuvent l’être dans nos propres médias par l’action de plus habiles que nous en mensonges, parfois aidés par quelques idiots utiles. Les accusations ignobles, même stupides, sont toujours plus collantes que les reconnaissances. Elles constituent, avec les attaques-suicides, les armes les plus efficaces contre nos soldats. Malgré tout, nous avons persisté dans cette indécision en Côte d’Ivoire, expérience très peu évoquée dans ces témoignages de même que le Kosovo ou la Bosnie d’après 1995 mais sur lesquelles il y aurait aussi beaucoup à dire. 

L’Afghanistan occupe une place à part et c’est logique dans ces Paroles de soldats. Il s’agit de l’expérience commune la plus importante pour la génération actuelle des soldats français, encore vivante dans leurs esprits mais qui, il est vrai peu rappelée par ceux qui l’ont provoqué, s’estompe déjà dans celui des autres Français. C’est surtout le moment où on renoue véritablement avec la guerre, c’est-à-dire l’affrontement politique violent, après l’expérience étrange de la guerre du Golfe et surtout celle des opérations africaines des années 1970. Cela ne va pas sans susciter encore des réticences politiques, au bout du compte étouffantes pour nos soldats, mais l’époque change. La dernière partie du livre est ainsi pleine de descriptions de combats, de la Kapisa-Surobi, au Mali en passant par la Libye, de plus en en plus politiquement assumés et cela se ressent. La frustration, l’incompréhension, la colère font de plus en plus place, malgré la violence, à la fierté. Cette fierté, il n’est malheureusement pas évident qu’elle perdure devant le retour à certains errements antérieurs, en Centrafrique notamment, et le sentiment de trahison intérieure (alors que ce n’est souvent que de courte vue bureaucratique et comptable) sous couvert d’économies budgétaires.

Nos soldats, même tous professionnels, ne sont pas des « réplicants » de citoyens « normaux », juste utiles pour effectuer les missions grises de la nation. Ils ont une âme, la voici ouverte dans ce livre indispensable à ceux qui veulent savoir ce qu’est la vie près de la mort, indispensable à ceux qui veulent la vivre.

Antoine Sabbagh, Hubert le Roux, Paroles de soldats, les Français en guerre : 1983-2015, Tallandier, 2015.

Les droits d’auteur de ce livre vont à la belle association Terre fraternité

vendredi 8 mai 2015

Désespérer Montbéliard-par Jacques Soulhier

L’UGAP, centrale d’achat public, l’a décidé : les 1000 prochains véhicules de liaison de l’armée française seront américains, des Ford Ranger, version mili. En lice jusqu’au bout, le Berlingo, (que l’on connait bien depuis la Yougoslavie), mais surtout le  le Duster de Dacia « durci » par Poclain resteront sur les étagères. Ils n’ont pas dit leur dernier mot, l’enjeu est de 5000 véhicules. Gageons que le lobbying ne fait que commencer.  

Les militaires français viennent de voir s’échapper une opportunité : celle de rouler dans un véhicule low-cost peint en vert, qui aurait affiché le génie français partout où ils  portent  les armes.  Et zut. Et pourtant.

Réformée P4

Les plus anciens se souviennent avec douceur des heures passées à essayer de dormir vautrés sur les sacs entassés sur le plateau arrière, bâché, d’une P4 fendant la bise en surrégime à 90, 100, 110 pour les plus téméraires, entre Istres, Mourmelon,  Canjuers, la Courtine, et Paris, par exemple. Pour une raison simple : une vitesse supérieure aurait mis en danger un véhicule d’abord conçu pour crapahuter avec bonheur sur les chemins défoncés, ce qu’il faisait très bien. Cette coopération européenne alliait une carpe allemande, un très bon chassis Mercedes, et un lapin français, un très bon moteur, le 2L essence de la Peugeot 504 puis le 2.5 diesel de la 505. La P4 pèse 1700 kg. Si le moulin Peugeot a démontré sa capacité à résister dans un cadre germanique, il était conçu au départ pour une berline de 1100 kg. Rappelons que Peugeot était jusqu’à l’avènement de Toyota le maître de la route africaine, grâce à ses véhicules légers, puissants, rustiques, simples, son réseau de mécanos formés dans les garages et les usines de métropole. On imagine la tête des ingénieurs qui ont réussi à ne pas se faire imposer un moteur teuton sous le capot : ça au, moins, les boches ne l’auront pas. Ils ne l’ont pas eu, nous non plus.

Un échec, la P4 ? Non, un bond technologique par rapport à la Jeep Hotchkiss. Avec 5000 Ford Ranger, ses 13500 exemplaires ne seraient donc remplacés qu’en partie, avec en plus quelques Land-Rover et coûteux PVP. Aujourd’hui très démodée, sa rusticité fait employer la P4 depuis 1984. Un exploit du aux ingénieurs de Peugeot et de Mercedes plus qu’à ceux de l’armement... et à la maintenance régimentaire, capable de ressusciter depuis 30 ans des portes en plastique avec une serrure en tôle emboutie.  Par exemple. Pas de regrets, bye bye P4.

La guerre à la française

Alors un véhicule léger pour quoi faire ? La guerre à la française, soit des Opex, Afrique, Moyen-Orient, Yougoslavie… et surtout beaucoup, beaucoup de liaisons intérieures, pour lesquelles les P4 étaient particulièrement inadaptées. Aujourd’hui, la plupart des liaisons se font en gamme civile commerciale, et personne ne s’en plaint. Qu’une mise en alerte envoie 7 000 hommes en patrouilles dynamiques, et les agences de location se frottent les mains. Le lien armée nation vibre, sonnant plus que trébuchant, mais quand même un peu des deux.  

Dans cette configuration, le Dacia Duster était loin d’être une mauvaise idée.  Une voiture légère, de maintenance facile, capable d’emprunter les chemins creux : bref le véhicule idéal pour aller à la chasse. Où en camp au Valdahon. Ce véhicule serait capable de franchir des gués de 80 cm. Je n’ai, pour ma part, en 20 ans de réserve opérationnelle, exercices, OPEX et OPINT,  jamais eu à franchir un gué en véhicule. Je pense d’ailleurs que nous sommes un certain nombre dans le même cas, d’active ou de réserve.  Le Duster peut embarquer 4 personnels et leur barda. Voilà du cas concret. Mais honnêtement, je ne l’en pense pas capable, sauf, peut-être, pour un sac d’alerte en version légère, et sans GPB. Bref, oui pour une liaison, mais pas pour l’aventure.  

On devine l’ire poindre jusque sous les tricornes des X, recyclés dans le civil comme ingénieurs en charge du destin des armes de la France et des industries qui les fabriquent. Quoi ! Un tel marché nous échappe, à nous, élite formée par l’État pour répondre à ces besoins, en organiser le profit?

Effectivement. Mais là, mon sang et je pense celui de beaucoup de camarades, ne fait qu’un tour. 

- Depuis trente ans, on se promène en P4, sorte de Méhari durcie, sous prétexte de produire français. Notre VAB, lui, conçu pour avoir trois essieux, n’en a jamais eu que 2, au nom des économies… et d’une habitabilité déjà plus que limite.

- Notre excellent fusil d’assaut, le Famas, l’est resté tant qu’il pouvait compter sur des munitions avec un étui en acier et des ogives adaptées à son pas et sa feuillure. Comme celles que nous  produisions. Au nom d’une obscure réglementation, nous ne fabriquons plus désormais cette munition, mais l’achetons sur étagère, avec un étui en cuivre, une feuillure et une ogive conçues pour d’autres armes. Résultat, un phénomène de bascule met le projectile en travers dès 10 m (testé en stand), sans compter les enrayages à répétition. Depuis on multiplie les générations de munitions, sans retrouver le succès initial qui était juste la norme.   Si l’on ajoute à cela les problèmes de précision du fusil allemand (le HK G36 dont le canon ne supporte pas les températures supérieures à 30 °), voilà le pilier de la défense européenne, l’axe central franco-germanique, qui se retrouve depuis plus de 15 ans à tirer dans les coins, au coup par coup, au nom de décisions technocratiques plus que techniques, certainement prises très très loin.

Travailler encore

Alors le Duster pour quoi faire ? Paul Bernard, directeur général de Poclain, entreprise qui fait de la transformation de véhicules à Etupes (Doubs), est déçu :

« Ce marché (5000 véhicules, ndlr) représentait 10 000 heures de travail pour nous, sept à huit personnes à l’année. Sans parler des 100 000 € investis dans le développement pour répondre au cahier des charges de l’armée et les essais de ce Duster modifié. » (L’Est-Républicain).  

Sauver entre 7 et 8 emplois pendant 5 ans. Fichtre. Depuis 10 ans la Défense en a perdu près de 80 000.

Aujourd’hui, quelles sont nos perspectives d’engagement ? Des missions de sécurité intérieure, certes, où l’affichage joue pourtant son rôle dissuasif. Surtout, nous sommes présents sur des terrains où il faudra bien un jour projeter un peu plus que des forces spéciales. Nous avons tous vu, en face, ces colonnes de véhicules 4X4, flambants neufs, sur les plateaux desquels sont montés mitrailleuses lourdes et canons anti-aérien. VBCI du pauvre, mais bien plus nombreux et maniables, ils viennent de faire basculer le Moyen-Orient dans d’autres mains.  

 Je ne vois pas toujours pas comment monter ne serait-ce qu’une ANF1 sur le toit d’un Duster. Quand à emmener en plus des 4 gars et de leur barda, un autre matériel de tir (Milan, AT4 CS, 12.7…) Or notre expérience des trente dernières années montre qu’un matériel militaire finit un jour où l’autre en situation de combat. Même cantonné au départ au territoire métropolitain comme annoncé, le Duster n’y échappera pas.     

Je ne pense pas, et souhaite ne pas me tromper, qu’un homme politique soit prêt à prendre la décision d’envoyer nos hommes en Duster, avec du 5.56 imprécis à partir de 100m, affronter des miliciens en 4x4  équipés d’armes lourdes. Tout ça pour sauver 8 emplois vers Montbéliard.

Peindre ou faire la guerre

Alors oui au Ford Ranger. Nous ne sommes pas capables de produire ce genre de véhicules. Acceptons-le. Nous avons fermé GIAT, Saint-Etienne, nos industries de défense, sous-traitons jusqu’à nos munitions. Allons jusqu’au bout de cette logique.

N’importe quel chasseur de sanglier sait le bénéfice qu’il a à posséder un Toyota Hi-Lux, un Nissan Patrol, plutôt qu’un Duster, même rehaussé, peint en vert, équipé d’un sabot en plastique et d’un différentiel de roue. Bien sûr, à la chasse, un Renault Express peut rendre service. Mais là il s’agit d’aller faire la guerre, pas de mettre un cochon à l’arrière avec les chiens sur le siège du passager.  

Gageons qu’une saine décision sera prise, et que pour sauver l’honneur et la rentabilité des trajets Mourmelon-Paris un échantillon de… allez, 1000 Duster affichera le succès des ingénieurs de Poclain Etupes.

Pour le reste, choisissons de faire la guerre avec du matériel de guerre.

Chef d’escadrons de réserve Jacques Soulhier

PS : Les habitants d'Étupes(25) sont appelés Lai Herbatons : agneaux nés en automne, ayant passé l'hiver à l'étable, découvrant avec étonnement le monde du printemps1.(source : Wikipédia). Tout un programme ? Vivement l’été. 

vendredi 1 mai 2015

Quatorze salopards ?

Actualisé le 02 mai 2015

On le sait depuis longtemps, il faut l’effort de milliers de courageux pour mettre un peu de lumières au cœur des ténèbres alors que le comportement d’un seul suffit à compromettre toute une opération militaire. Un soldat porte sur lui de quoi tuer 200 personnes, qu’il défaille, par exemple face à une foule manipulée qui l’insulte et le provoque de mille manières, et c’est le désastre sur tous les écrans. Si l’acte terroriste est une action médiatique provoquée par un acte de violence, faire faire cet acte par l’adversaire est évidemment encore plus rentable. Pour autant, les occasions d’ouvrir le feu restent rares en opérations. L’immense majorité du temps du soldat en opération est en attente, en déplacement ou en surveillance et très souvent au contact de la population locale pour laquelle, il constitue un corps étranger. Là aussi, par son comportement, il peut à tout moment provoquer le désastre.

Nous voici donc dans ce cas de figure, en attente des résultats d’une enquête pour savoir si nous, Français, allons rétrospectivement subir une défaite majeure sur le continent africain par l’action d’une poignée de salopards. Encore quelques jours et les médias auront de toute façon plus parlé de cela que des milliers de vies qui auront été sauvées par les soldats français plongés au cœur de ce chaos. Un grand mal est déjà fait.

Pour l’instant, comme tout autre citoyen, un soldat est innocent jusqu’à preuve du contraire. Les dégâts des affaires d'Outreau ou du "réseau de Toulouse" devraient déjà inciter à la prudence. Surtout, dans un contexte d’affrontement, avec notamment tous ces groupes qui ne sont pas satisfaits de ne plus pouvoir massacrer en rond, il ne faut pas exclure la manipulation. On l’a vu sur d’autres théâtres, en Bosnie déjà avec le relais de journaux britanniques (tiens donc ?), en Iturie où cette fois l’intox était suédoise, au Rwanda, là les complicités, y compris françaises, étaient nombreuses, mais peut-être surtout en Côte d’Ivoire où les mensonges et montages les plus dramatiques se sont succédés. J’ai ainsi le souvenir de la photo d’un soldat français apparemment indifférent au-dessus du cadavre d’un enfant mort. Bien sûr, le cadavre avait été placé sciemment et la photo prise juste avant que le soldat ne le voit. Pour avoir été en opération en Centrafrique, je sais aussi que les rumeurs y sont des armes en vente libre. Dans le cas présent, je m'interroge quand même sur l'ampleur étonnante du phénomène décrit. Quatorze tordus agissant sur plusieurs mois cela paraît étrangement beaucoup, en soi déjà -la perversion a ses limites statistiques- et pour passer inaperçu ensuite. Comme les preuves de manipulation sont toujours plus faibles que l’émotion des scandales, il en reste toujours quelque chose. Pourquoi se priver alors de cette info-arme, d'autant plus que nous sommes encore bien maladroits pour la contrer ?

Mais de la même façon qu’un soldat est présumé innocent, il peut aussi être coupable. Il ne faut pas être naïf, les centaines de milliers de soldats français qui ont été envoyés sur les théâtres les plus divers depuis cinquante ans n’ont pas tous eu un comportement exemplaire, simplement parce qu’ils sont aussi humains. Les tentations sont nombreuses et les contextes souvent suffisamment sombres et ambigus pour inciter aux petites et grandes magouilles (de l’or pour les braves cons), et, bien plus grave, faciliter ce « décrochage du sens moral » dont parle remarquablement Patrick Clervoy. Quand le sordide devient apparemment la normalité, le sens moral devient un îlot qui peut parfois être submergé. On en vient alors à se confondre avec ce qu’on est censé combattre, comme lorsqu’on finit par se croire obligé d’étouffer une ordure après l’avoir fait prisonnier. Ces faits sont en réalité extrêmement rares et c’est cette rareté qui doit en fait surprendre plus que le fait que des hommes soient faillibles.

Le soldat français est un soldat nomade. Il est même sans doute celui qui voyage le plus au monde et, il faut le répéter, sans doute aussi le meilleur dans ce rôle. Par formation, préparation (nous sommes les seuls à avoir une école dédiée à l'intégration avec les milieux locaux), la réputation du soldat pas seulement par principe éthique d’abord, pour éviter le scandale ensuite, parce que c’est un impératif tactique enfin. La population locale est ce qui nous soutient, nous renseigne, nous nourrit parfois. Elle est, le plus souvent, ce pour quoi nous sommes-là. J’ai le souvenir d’une mission où on m’avait dit : « La population de ce secteur est sous ta responsabilité et quand tu pars dans six mois, tout le monde doit pleurer ». J’avais compris alors que ces pleurs devaient être de tristesse et non de rage.

Alors si les faits dont on parle actuellement pour l’opération Sangaris sont avérés je vous dirais bravo les gars. Grace à vous, sordides salopards, toute l’action de vos camarades, les combats, les vies sauvées par milliers, l’aide, les soins, le tout dans un des contextes parmi les plus dégueulasses qu’on l’on ait connu depuis longtemps, tout cela sera sali. Grâce à vous, pauvres tordus, l’image de toute une armée et donc aussi de la nation sera engagée, en Afrique en particulier. J’espère, encore une fois si tout cela est vrai, que vous paierez très cher pour ce que vous avez fait d’abord, pour les autres dégâts que vous aurez causé ensuite.