mardi 29 décembre 2015

La vengeance du serpent à plumes

« A vous tous, je vous promets solennellement que la France mettra tout en œuvre
pour détruire l’armée des fanatiques qui ont commis ces crimes »
François Hollande, 27 novembre 2015

Plus d’un mois et demi après les attaques du 13 novembre à Paris et à Saint-Denis et un mois après cette promesse, on voit donc à peu près la forme de la riposte de la France face à l’Etat islamique : deux chansons, Brel et Barbara quand même, quelques bombardements supplémentaires, par ailleurs planifiés depuis longtemps, et puis….rien. Le « tout mis en œuvre », c’est en fait la même chose qu’avant et ce n’est pas faire injure à nos hommes engagés au Levant que de considérer que nous n’allons pas « détruire l’armée des fanatiques » avec quelques avions et une petite poignée de soldats, même compétents et courageux.

A partir de ce constat, il n’y a que deux possibilités : soit l’épée de la France est trop courte, pour reprendre l’expression gaullienne ; soit, on ne veut pas s’en servir. Dans les deux cas, cela mériterait quelques explications. 

En janvier 2013, nous avons été capables de déployer au Mali à peu près autant de moyens aériens qu’au Levant, lorsque le porte-avions n’est pas engagé, et une brigade complète de l’armée de terre, plus de 4 000 hommes. Aucune des organisations que nous avons affronté à ce moment-là ne nous avait pourtant attaqué comme a pu le faire l’Etat islamique et aucune d’entre elle n’avait sa puissance. Logiquement, on devrait y aller encore plus fort. 

En 1991, alors même que notre armée n’était que partiellement professionnalisée et donc relativement peu projetable, nous avions déployé dans la région 60 avions de tous types et 14 000 combattants terrestres, 140 engins armés d’un canon de 105 mm et 130 (oui, 130 hélicoptères !). On se plaignait à l'époque de pouvoir faire aussi peu, on se plait aujourd'hui à imaginer ce que l'on pourrait faire avec ça contre l'Etat islamique, sans qu'il soit question par ailleurs, et comme en 1991, d'occuper l'Euphrate. Il est vrai qu’à l’époque nous avions au total six fois plus de chars, quatre fois plus de pièces d’artillerie et deux fois plus d’hélicoptères que maintenant. Il est possible même qu’il y avait aussi au total plus de soldats professionnels qu'aujourd’hui, près de quinze après la...professionnalisation complète. Magnifique résultat à peine compensé par quelques matériels modernes. 

Bref nous avons décidé de ne rien faire de sérieux. Mais peut-être que nous nous trouvons empêtrés dans une guerre que nous n’avons pas voulu alors que nous étions engagés par ailleurs et parfois inconsidérément. Peut-être que si nous n’avions pas autant besoin des moyens des Américains au Sahel nous aurions été capables de leur dire non, comme en 2003, pour ce nouvel engagement en Irak. Peut-être que si on n’avait pas sacrifié notre armée aux dividendes de la paix et aux critères de Maastricht nous pourrions faire plus. On a certes décidé d'enrayer la destruction programmée de notre outil de défense en stoppant les suppressions d’effectifs et prévu d’engager quelques centaines de millions d’euros supplémentaires chaque année (mais surtout après les élections de 2017, ce qui n’engage pas à grand-chose). Tout cela est évidemment heureux mais on reste loin du compte. Pour le rappeler une nouvelle fois, si on faisait aujourd’hui le même effort qu’en 1990, ce n’est pas 31 milliards mais entre 52 et 65 milliards, selon les méthodes de calcul, que l’on dépenserait pour notre armée. Pour les autres ministères assurant la sécurité des Français, la Justice et l’Intérieur, ce serait 10 milliards de plus qui seraient dépensés chaque année. On n’en serait peut-être pas là. Et puis, il faut toujours le rappeler aussi : soit les événements sont prévisibles et ils doivent rentrer dans le cadre de notre stratégie des moyens (Livre blanc, loi de programmation) ; soit ils sont imprévisibles et faut changer de posture. Les attaques de 2015 étaient évidemment prévisibles et on change pourtant de posture, c'est donc bien que nous n'avions pas de stratégie cohérente.

Nos dirigeants, ceux-là mêmes qui depuis vingt-cinq ans ont organisé ce déclin des instruments à protéger les Français, nous ont donc menti. Tout ne sera pas mis en œuvre pour détruire Daesh et, au mieux, nous attendons les succès de nos alliés locaux pour voler au secours de la victoire, si possible au moment des élections de 2017, car il n'y a que dans ce domaine que l'on perçoit une quelconque vision stratégique. Il paraît que le Premier ministre va faire éditer ses « discours de guerre ». On peut peut-être envisager de les larguer sur l'ennemi.

En attendant, on gesticule sur le territoire national. Il paraît même que l'on envisage de modifier la Constitution. Cela doit trembler du côté de Raqqa.

dimanche 27 décembre 2015

Nouveaux conflits-Sisyphe à Gaza-Les évolutions militaires dans la guerre entre Israël et le Hamas (2008-2014)

La série « Nouveaux conflits » reprend et développe mes analyses sur les conflits des années 2000. Chacune de ces notes fait environ 20 pages et 10 000 mots. 

Ce nouveau document est consacré aux évolutions stratégiques, opérationnelles et tactiques lors des affrontements entre Israël et la Hamas de 2008 à 2014. 

Cette analyse est disponible en format pdf (ou Word sur demande) à goyamichel@gmail.com et au prix qu'il vous plaira (bouton paypal en haut à droite sur ce blog). Toutes les remarques et corrections sont les bienvenues. 

Elle est disponible ici en format Kindle sur Amazon (je rappelle que ce format peut être lu sur ordinateur avec un logiciel gratuit disponible sur Amazon).


Le premier numéro était consacré aux évolutions stratégiques et tactiques durant la guerre en Irak, depuis le discours du Président Bush annonçant la fin des combats en mai 2003 jusqu'à la fin réelle des combats six ans plus tard. 

Cette analyse est disponible de la même façon. On peut aussi la trouver sur Amazon ici


mardi 22 décembre 2015

« Rééquilibrage personnel militaire-personnel civil » : et le soldat dans tout ça ?

Publié dans la Revue Défense Nationale n° 783-Octobre 2015

Colonel Amaury Neyron de Saint Julien, chef du bureau politique des métiers et des formations associées (BPMF)-DRHAT/SDEP. Membre du CFMT et du CSFM.

Lors de la 92e session du conseil supérieur de la fonction militaire (CSFM) de novembre 2014, le ministre de la défense, en faisant part de sa surprise, a considéré «  comme une incompréhension et une inquiétude infondée » les interrogations et préoccupations sur la civilianisation/démilitarisation du ministère de la défense exprimées par le Conseil. Lors de la session extraordinaire du CSFM d’avril 2015, il a aussi exprimé avec force son attente de réactivité du dialogue social militaire.

Membre du conseil de la fonction militaire Terre (CFMT) et du CSFM, je réponds donc à son invitation au dialogue en approfondissant l’inquiétude émise avant l’ouverture du prochain cycle de concertation. Soucieux d’offrir la matière à une réflexion pertinente au sein de l’état-major, j’ai mené, à titre personnel, une étude RH globale de ce phénomène fondée sur un ensemble de données ouvertes, objectives et opposables [1]. Le présent article en résume les conclusions.

Dans son principe, la question du rééquilibrage entre le personnel militaire et le personnel civil au sein du ministère de la défense a été abordée par les deux derniers Livres blancs. Les trois auditions du directeur des ressources humaines du ministère devant la commission de la défense nationale entre avril 2013 et mai 2015 permettent d’en appréhender les fondements : réaliser des économies de masse salariale et rejoindre un taux personnel militaire-personnel civil (PM-PC) de 75%-25% qui aurait été perdu. Le Livre blanc de 2013 exprime aussi le souci de « garantir sur le plus long terme l’employabilité des agents civils et la valorisation de leur potentiel » et de « poursuivre l’objectif de rééquilibrage de façon volontariste ».

Depuis lors, le ministère a relancé les études en élargissant progressivement de 8 à 15 le périmètre des familles professionnelles cibles « civilianisables ». Un principe simple en guide les travaux : tout poste militaire non justifiable par des raisons opérationnelles ou fonctionnelles est potentiellement civilianisable. Manifestement une part du malaise exprimé trouve déjà là son origine : il est demandé au militaire de justifier son existence et sa place au sein de son propre ministère.

Or, dans un ministère comme le nôtre dont la finalité est de préparer et si nécessaire de faire la guerre pour garantir la paix, la « civilianisation », comprise comme l’augmentation du nombre et de la place du personnel civil dans la défense, ne peut pas être un but en soi. Pour être comprise et admise, sa justification doit reposer sur des arguments parfaitement étayés. Fondée sur l’existence même des armées dont peut dépendre la survie de la nation, l’efficacité du ministère de la défense repose en effet sur la connaissance profonde voire intime des exigences de leur engagement opérationnel, dont l’efficacité est le ressort essentiel.

L’atténuation des déflations à intervenir dans les effectifs militaires, récemment annoncée, pourrait laisser croire que le sujet du « rééquilibrage PM-PC » n’est plus d’actualité. L’analyse montre cependant qu’il n’en est rien et que l’acuité de cette problématique va au contraire s’amplifier.

C’est pourquoi, persuadé du bien-fondé de la complémentarité et de la qualité des relations entre personnel militaire et personnel civil, je me propose de développer, sans esprit de polémique mais dans un souci de vérité, les aspects erronés ou contestables des fondements du « rééquilibrage personnel militaire-personnel civil »), avant d’en brosser les répercussions majeures insuffisamment évaluées sur le fonctionnement du ministère et sur la condition militaire.

Un fondement erroné : le coût supposé supérieur du personnel militaire par rapport à celui du personnel civil

Les comparaisons ne doivent pas être menées ‘avec pensions’ car celles-ci sont établies sur des bases différentes. Avec 138 000 en moins qu’en 1990, le nombre des militaires d’active a baissé de 38%. Par un effet paradoxal, les déflations ne conduisent qu’à un surenchérissement du coût du personnel militaire avec pensions : plus on supprime de postes militaires, plus le coût unitaire chargé avec les pensions qui lui sont imputées, augmente et plus il faut donc en supprimer. Les pensions du personnel civil de la défense sont calculées différemment : leurs retraités sont financés par l’ensemble des 5,6 millions d’agents de la fonction publique, dont le nombre a augmenté de 20% depuis 1990, minorant ainsi leur coût avec pensions.

Les comparaisons des coûts PM et PC sont aussi faussées par l’inclusion des indemnités opérationnelles du personnel militaire qui représentent 6,5% du coût ‘hors pensions’. Or, celles-ci sont perçues par le PM en contrepartie de sujétions opérationnelles auxquelles le PC n’est aucunement assujetti. Hors pensions et hors surcoût OPEX, le personnel civil coûte globalement 35% plus cher que la part qu’il occupe dans les effectifs du ministère. Or, en toute rigueur, ces comparaisons devraient aussi exclure une part majeure des 25% d’indemnités militaires non opérationnelles ayant précisément pour objet de compenser les sujétions de la vie militaire. 

Par catégorie de grade, le coût globalement inférieur du personnel militaire s’établit alors comme suit : un sous-officier coûte 14,5% moins cher qu’un personnel civil de catégorie B et 13% moins cher qu’un ouvrier de l’Etat, un militaire du rang 9% moins cher qu’un PC de catégorie C et 37% moins cher qu’un ouvrier de l’Etat. Concernant les coûts des officiers ou du personnel civil de catégorie A, les comparaisons globales ne sont véritablement pertinentes que périmètre par périmètre, poste par poste, à grade et responsabilité équivalents. A ce niveau-là, les officiers coûtent plus cher que leurs équivalents jusqu’au grade de commandant, avant que les coûts ne s’équilibrent puis s’inversent dans la catégorie A+.

Les comparaisons uniquement financières masquent en définitive le véritable enjeu en matière de ressources humaines : la bonne adéquation de la gestion à l’organisation et aux compétences. Les mouvements du personnel civil avec changement de résidence ont représenté moins de 2% des 200 000 mutations effectuées au sein du ministère entre 2008 et 2013, pour une catégorie de personnel qui représente 23% de ses effectifs. Le triple frein à la mobilité (statutaire, géographique et fonctionnel) du personnel civil, qui requiert le consentement des intéressés, et la très lente adéquation au besoin par le recrutement, se traduisent par un accroissement des distorsions entre l’organisation et la gestion, tant aux niveaux géographique que fonctionnel, quantitatif que qualitatif. Autrement dit, un nombre significatif croissant d’agents civils ne travaille plus au bon endroit ou sur le bon poste, pendant que d’autres postes indispensables de PC demeurent vacants. Ce coût n’est pas pris en compte dans les coûts moyens. Le raccordement en 2015 du système d’information de gestion du PC à celui de l’organisation permettra désormais d’en prendre l’exacte mesure.

Au bilan, le « rééquilibrage PM-PC » repose sur une logique économiquement fausse puisqu’elle ne respecte pas le principe d’une comparaison menée « toutes choses égales par ailleurs ». Dès lors que l’on rétablit ce principe de bon sens, il apparaît au contraire que le personnel militaire coûte moins cher que le personnel civil. Il coûte surtout moins cher en considération de la variété et de l’étendue des missions qui lui sont confiées, avec toutes les sujétions associées à la spécificité de son état. Le rééquilibrage ne peut donc pas être fondé sur ce critère premier dont la seule prise en compte devrait plutôt inciter à une militarisation accrue des effectifs du ministère de la défense.

Un fondement contestable : le positionnement des curseurs fonctionnel, quantitatif et qualitatif

Sur un plan fonctionnel, le « recentrage des militaires sur les fonctions opérationnelles et la spécialisation des civils sur les fonctions administratives et de soutien » sont contestables : la politique RH ne peut  être fondée sur une simple répartition fonctionnelle des métiers militaires et civils, qui restreint la légitimité du militaire au seul service dans les forces, passe sous silence le besoin fonctionnel en militaires et cantonne la plupart d’entre eux à une unique première partie de carrière. 40% des postes de seconde partie de carrière des militaires du rang, 55% de ceux des sous-officiers et 75% de ceux des officiers du ministère se situent en effet dans l’environnement des forces.

Alors que l’on redécouvre l’importance de la masse critique des effectifs militaires  projetables et que les menaces se rapprochent, la réversibilité soutenants-combattants reprend tout son sens. Avoir un quart de personnel civil, par nature non réversible en combattants, dans un ministère aux effectifs désormais très réduits, est-ce encore la proportion adéquate ?

Sur un plan quantitatif,  les fortes déflations dans le soutien plus civilianisé aurait dû avoir pour conséquence logique une baisse naturelle de 6 000 PC, donc un taux PC de 21% en fin de réforme.

Le maintien du taux PC n’a en fait été possible qu’en réalisant des déflations PM supplémentaires dans les soutiens et l’administration centrale, qui ont été de facto civilianisés/démilitarisés. Le taux-cible annoncé de 25% de personnel civil, qui n’a jamais été atteint puisque le taux réel n’a pas dépassé 23,1%, ne peut donc pas être considéré comme un taux de référence dont la valeur aurait été démontrée. Force est plutôt de constater que le ratio PM-PC doit logiquement fluctuer en fonction des besoins des armées.

Sur le plan qualitatif, on constate un déséquilibre qualitatif global en net défaveur des officiers entre 2007 et 2015 : tandis que le nombre d’officiers diminuait de 10%, celui du personnel civil de catégorie A augmentait de 40%. Placés côte à côte (- 3 800 OFF, + 3 500 CAT A), les chiffres montrent clairement un remplacement quasi nombre pour nombre de postes d’officiers par des postes de catégorie A créés ex nihilo, entre 2007 et 2015, associé à un repyramidage. Le personnel civil de catégorie A occupe ainsi désormais 26% des emplois de conception alors que le personnel civil représente 23% de l’ensemble du personnel du ministère [2].

Au bilan, l’institution militaire découvre un changement de nature dans la ‘civilianisation’ par rapport à celle des années 1995-2002 consécutive à la fin du service militaire et à la professionnalisation : passage d’une ‘civilianisation’ perceptible à une ‘civilianisation’ rampante, d’une ‘civilianisation’ de postes d’appelés du contingent à une ‘civilianisation’ de postes de militaires d’active, d’une ‘civilianisation’ de postes d’exécution tenus par des militaires du rang à une ‘civilianisation’ de postes de conception et de direction tenus par des officiers, d’une ‘civilianisation’ de complémentarité à une ‘civilianisation’ de remplacement, d’une ‘civilianisation’ admise par tous et indolore à une ‘civilianisation’ imposée ayant un impact direct sur la condition militaire. Le terme sibyllin de ‘rééquilibrage PM-PC’ s’avère en réalité inapproprié, puisqu’il masque une seconde ‘civilianisation’ qui n’a plus grand-chose de commun avec la première.

Faute d’avoir pris la pleine mesure de la civilianisation déjà engagée lors de la première LPM, les curseurs de l’équilibre PM-PC ont manifestement été poussés trop loin, ce qui réduit la ressource militaire indispensable pour assurer dans la durée les engagements opérationnels et préparer l’avenir.

Des répercussions majeures incomplètement anticipées sur le fonctionnement du ministère et sur la condition militaire

La ‘professionnalisation des soutiens’ et la ‘civilianisation’ conduisent par « effet ciseaux » à une précarisation supplémentaire des militaires des forces opérationnelles : la ‘professionnalisation des soutiens’, réforme dans la réforme, a des répercussions croissantes et cumulatives avec la ‘civilianisation’ sur la seconde partie de carrière des soldats des forces opérationnelles, tout comme sur la place du personnel militaire féminin dans le soutien fortement féminisé qui représente 45% du personnel militaire dans les groupements de base de défense. De nombreux postes de commandement, d’encadrement ou d’exécution sont progressivement fermés aux militaires des trois armées (Terre, Marine, Air). La « politique RH 2025 » signifie aux officiers « un besoin désormais impératif de banalisation d’une seconde carrière hors de l’institution ». Est ainsi annoncé un taux-cible d’officiers sous contrat de 50%, contre 30% actuellement, ce qui correspond à un accroissement de 40% de leur précarisation. La ‘civilianisation’ des postes dans le soutien amplifie la précarité déjà hors norme du militaire dans la fonction publique [3].

Une civilianisation/démilitarisation de l’administration centrale, un affaiblissement des états-majors organiques militaires : le personnel civil de catégorie A+ occupe 50% des emplois fonctionnels de haute direction, niveau où sont prises les décisions, et 36% des 4 800 emplois de conception de l’administration centrale, niveau où sont préparées les décisions. Cette seconde civilianisation déplace progressivement le centre de gravité des organismes de la finalité opérationnelle vers la performance administrative et financière. Or, la présence de militaires à des postes non directement opérationnels s’impose précisément par leur expérience de la finalité opérationnelle. Pour le militaire des forces, la certitude de se savoir entendu et défendu en état-major constitue aussi une condition de sa confiance et de son efficacité.

Des conditions de reconversion dégradées pour les militaires des forces : le double phénomène de civilianisation et de ‘professionnalisation’ des soutiens réduit drastiquement pour les militaires des forces les possibilités d’acquisition des compétences transposables dans le civil. Or, celles-ci sont une condition essentielle à leur reconversion, tant interne au ministère sur un poste de personnel civil de la défense, qu’externe vers le monde du travail civil.

Une annulation progressive d’une part substantielle de la revalorisation indiciaire des militaires, dans l’indifférence : la précarisation plus grande conjuguée au ralentissement des perspectives d’avancement engendre une annulation progressive mais sensible de la revalorisation indiciaire intervenue depuis 2009, pour tous les militaires. La plupart des militaires du rang et des sous-officiers ne servent pas assez longtemps pour bénéficier pleinement des revalorisations indiciaires des fonctionnaires de catégorie B et C (les ‘nouveaux espaces statutaires’ NES B et NES C) et un nombre croissant d’officiers va percevoir la même solde qu’auparavant mais avec un grade de moins. Cette évolution est généralement perçue comme la rétention interne au ministère, de la revalorisation indiciaire obtenue en interministériel. La relative indifférence avec laquelle semble être admise la nette détérioration des perspectives de carrière de tout l’escalier social et de la méritocratie militaire est inéluctablement mise en parallèle avec l’attention portée à l’amélioration de celles du personnel civil.

En résumé, à la traditionnelle précarité des militaires, liée à l’impératif de jeunesse dans les forces opérationnelles, nécessaire et comprise par tous, se rajoute désormais une nouvelle précarité, liée à une modification de l’équilibre PM-PC et à la ‘professionnalisation’ des soutiens. Elle est perçue comme une conséquence de choix non dictés par l’opérationnel, donc moins légitimes. Le ratio PM-PC ne peut pas être la clé de lecture unique de l’équilibre RH global du ministère.

Les répercussions sur le fonctionnement du ministère et sur les militaires des trois armées sont majeures, dès lors que l’on prend le soin de les examiner dans leur globalité. Amplifiant la précarisation déjà grande des militaires, réduisant objectivement l’attractivité de leurs carrières, amputant partiellement les contreparties allouées aux sujétions militaires inhérentes à leur état, annulant les effets positifs de leur revalorisation indiciaire et dégradant les conditions de leur reconversion, cette seconde ‘civilianisation’ conduit en fait à une détérioration sensible de la condition militaire et à une rigidification de l’organisation du ministère de la défense.

En conclusion, le « rééquilibrage PM-PC », fruit de décisions politiques dont la bonne foi n’est pas en cause, a été décidé en 2008, confirmé en 2013 et 2015, sans étude d’impact, sur la base d’une analyse technique RH contestable et incomplète, « aveuglée » par un taux PC qui n’augmentait pas et un coût PM avec pensions qui croissait proportionnellement aux déflations. Polarisée sur ce double problème, sans pour autant en avoir toutes les clés de lecture, toute la sphère RH a été mobilisée pour dégager les solutions à mettre en œuvre. Le traitement de ce dossier complexe a subi en outre, plus que tout autre, les conséquences de la réorganisation profonde de la chaîne RH depuis 2010.

L’institution militaire découvre un changement de nature dans la ‘civilianisation’ par rapport à celle des années 1995-2002. Ses répercussions, qui touchent tous les militaires, sont démultipliées pour le personnel de l’armée de Terre qui combine le triple handicap d’une base de pyramide RH très large, d’une armée de première partie de carrière moins technique, et de projections opérationnelles plus nombreuses et plus usantes.

Au gré des déflations successives, le soldat, qu’il soit terrien, marin ou aviateur, est devenu une ressource de plus en plus rare à protéger. L’étude d’impact RH de la ‘civilianisation’ sur les parcours professionnels militaires, prévue ab initio mais non encore réalisée faute d’un référentiel en organisation cible à cinq ans, est donc plus nécessaire et urgente que jamais.

L’opération Sentinelle fait émerger la nécessité de replacer le soldat au cœur de la politique RH ministérielle : l’augmentation des recrutements militaires dans les forces, pour des postes de première partie de carrière, affectera en proportion les perspectives de seconde partie de carrière dans l’institution, particulièrement celles des terriens. Les mesures d’urgence étudiées, pour positives qu’elles soient, ne suffiront pas pour répondre au nouvel enjeu majeur : la capacité des armées à mobiliser durablement des effectifs importants sur le territoire national. Sans regain d’espoir offert aux soldats de la ‘génération du feu’ et de souffle au système méritocratique militaire, cette opération pourrait rapidement devenir une gageure.

Les préoccupations fortes exprimées par le CSFM lors de la 92e session de novembre 2014 reposent donc sur des fondements suffisamment sérieux pour être pris en considération et il n’est dès lors pas étonnant que ses membres en fassent état. Une réponse ministérielle de fond semble par conséquent nécessaire pour témoigner de la considération accordée au personnel militaire et de la place reconnue à la concertation. « Le combat est le but final des armées et l’homme est l’instrument premier du combat » disait Ardant du Picq. Du moral et de la résilience des hommes dépend ainsi la résilience des armées. C’est la raison pour laquelle la fonction RH reste toujours par sa nature une prérogative essentielle du commandement.

Sur un dossier aussi sensible, il semble préférable d’adopter une approche prudente plutôt que ‘volontariste’ L’opportunité offerte par la moindre réduction des effectifs militaires qui vient d’être décidée, pourrait donc être saisie pour enclencher une révision de la politique RH du ministère dans ce sens et replacer les curseurs à leur juste niveau d’équilibre.

Cette réflexion personnelle, objectivement critique sur le phénomène de ‘civilianisation’, ne saurait toutefois se conclure sans rendre un juste hommage au personnel civil, hommes et femmes qui œuvrent avec cœur et énergie, pour le plus grand bénéfice de l’institution militaire depuis tant d’années. La complémentarité PM-PC est indéniablement nécessaire. Répondre à leurs aspirations en leur offrant les meilleures perspectives de carrière compatibles avec le besoin des armées et leur mode de gestion propre demeure sans conteste une ardente exigence.

L’équilibre PM-PC à définir est déjà complexe en situation stabilisée ; il devient une gageure en période de restructurations et de réduction des postes supérieurs. Mais les départs massifs à la retraite du personnel civil dans les dix prochaines années offrent l’opportunité de dessiner les contours de l’équilibre ministériel à l’horizon de vingt ans, commun entre les militaires des trois armées, ceux des corps de soutien et les civils. Ce nouveau modèle RH viserait d’abord à répondre au besoin des armées, ensuite à maximiser les forces et minimiser les faiblesses des différentes catégories de personnel, et à offrir enfin à tous les meilleures perspectives possibles sur le long terme.

[1] Sources majeures : bilans sociaux de la défense 1990 à 2013, mémentos de coûts moyens PM et PC 2012, rapports du Haut comité d’évaluation de la condition militaire, référentiels d’effectifs en organisation, rapports et auditions parlementaires de la commission de la défense nationale et des forces armées.
[2] NDLR : certains militaires bénéficient dans le cadre de la reconversion, d’une possibilité d’intégration comme personnel de catégorie B ou A au sein du ministère de la Défense.
[3] 53% du personnel militaire sert sous contrat (70% dans l’armée de Terre), mais seulement 13% pour le personnel civil du ministère de la défense.

dimanche 20 décembre 2015

Jihâd au Sahel-un livre de Olivier Hanne et Guillaume Larabi

Résumé

Depuis la chute du colonel Kadhafi en octobre 2011, le Sahel est devenu l'une des plus grandes zones de déstabilisation du monde : essor des trafics, enlèvements, attentats. Les groupes terroristes, impulsés par le jihadisme international, ont fait des pays du Sahel leur terrain de contrebande et de violence, jusqu'à envahir le nord du Mali en 2012. 

Face à des États africains défaillants, des sociétés fractionnées et des armées locales mal préparées, les jihadistes ont pu s'installer durablement dans la région. En dépit des dernières opérations françaises, leurs capacités de nuisance ne sont nullement détruites. Pourtant, depuis 2014, en raison des dangers qui les menacent, les pays du Sahel ont lancé avec le concours de la France une coopération régionale qui se démarque des démarches antérieures infructueuses et tentent d'élaborer une ambitieuse stratégie de contre-terrorisme. 

Malgré ses difficultés et sa discrétion, ce front commun peut, à terme, constituer une clé de pacification pour toute l'Afrique. L'ouvrage rappelle les facteurs qui ont amené à la déstabilisation sahélienne, identifie les menaces et décrit comment les États et les armées locales, en lien avec la France, organisent le contre-terrorisme. 

Olivier Hanne est agrégé et docteur en Histoire, chercheur-associé à l'université d'Aix-Marseille, il travaille comme expert auprès des Écoles militaires de Saint-Cyr-Coëtquidan et à l'École supérieure internationale de Guerre de Yaoundé (Cameroun). 

Guillaume Larabi est Saint-cyrien, issu des troupes de Marine, il a mené de nombreuses missions en outre-mer, au Tchad et en République démocratique du Congo. Il est actuellement instructeur à l'École supérieure internationale de Guerre de Yaoundé (Cameroun).

mardi 15 décembre 2015

Pour une guerre de corsaires contre Daesh

Version 15/12/2015

Voilà maintenant quinze mois que la France est en guerre contre l’Etat islamique. Pour l’instant entre, d’un côté, les attentats du 13 novembre et les actions sporadiques revendiquées auparavant par l’EI et, de l’autre, les 312 frappes françaises (au 3 décembre et sur plus de 8 000, rappelons-le, sans parler des frappes russes), il est probable que ce sont les premiers qui ont eu le plus d’impact stratégique. Nous sommes sans doute plus affectés et troublés par leur action que l’inverse. Autrement-dit, pour l’instant c’est plutôt l’Etat islamique qui l’emporte. Au final, même si certains de ses membres le croient, Daesh ne détruira évidemment jamais la France mais il peut espérer l’obliger à se retirer du Levant, ce qui constituerait déjà une victoire considérable.

Cette guerre est également la première de toute l’histoire de notre pays où aucun soldat français n’est tombé sur une si longue durée. Cela serait heureux s’il était aussi difficile de tuer des civils français que des soldats, or visiblement ce n’est pas le cas et cette guerre est donc aussi la seule où, jusqu’à présent, toutes les pertes ont eu lieu dans la population. Un phénomène similaire s’était déroulé en Israël après l’attaque du Hezbollah en juillet 2006. Tsahal avait alors d’abord misé sur l’arme aérienne pour à coup de milliers de frappes tenter de disloquer le Hezbollah et faire pression le gouvernement libanais. Les effets visibles tardant à venir et les roquettes du Hezbollah continuant à pleuvoir sur le nord du pays, de nombreux civils israéliens en étaient venus à interpeller le gouvernement et l’état-major et demander s’il était tout à fait normal que les militaires prennent apparemment moins de risques que ceux qu’ils étaient censés protéger. Tsahal avait alors engagé des opérations terrestres, par ailleurs fort maladroitement l’habitude ayant été perdue.

Encore une fois, la politique du « zéro mort » et du « zéro risque » pour les militaires, qui est aussi souvent celle de « zéro décision » (au double sens de choix et de victoire), ne peut se concevoir que si on ne risque pas de rétorsion sur son propre territoire. C’est ce qui se passe actuellement pour les Américains, très large leader de la coalition (pléonasme). Ce n’est pas notre cas. Nous, nous sommes désormais dans une impasse et ce n’est pas simplement en augmentant les doses de bombardement que nous en sortirons. L’épuisement touchera plus vite notre stock de bombes que l’ennemi. Il est donc temps d’innover autrement que pour la recherche de financements.

Si nous voulons faire plus de mal à l’Etat islamique, tout en restant dans le cadre général de cette stratégie de « frappes et soutien », il est nécessaire de prendre aussi plus de risques et d’engager des moyens supplémentaires et complémentaires. Les plus évidents sont nos hélicoptères d’attaques. Rappelons que lors de l’opération Harmattan  en Libye et alors que la situation opérationnelle paraissait bloqué l’engagement d’un groupement aéromobile de 18 hélicoptères à partir d’un Bâtiment de projection et de commandement (BPC) a permis de réaliser la destruction d’environ 500 cibles en seulement un mois. L’intérêt n’est pas tant ce nombre ajouté que le caractère différent des cibles. Les hélicoptères peuvent fournir efficacement l’appui rapproché demandé par les troupes au sol et compenser en partie la « stratégie quantitative » de l’ennemi (multiplier les cibles à bas coût pour les rendre peu rentables pour des frappes par chasseurs-bombardiers) par des destructions nombreuses de petits objectifs, comme des véhicules légers. Pendant ce temps, les moyens aériens disponibles peuvent se dégager des missions d’appui proche - le cercle extérieur des « cercles de Warden » - pour se concentrer sur les cibles à forte valeur ajoutée. Compte tenu de l’engagement en cours au Sahel et du faible nombre d’hélicoptères modernes (et de leur faible taux de disponibilité), il parait difficile d’engager plus d’un groupement d’attaque de plus d’une douzaine de Tigre et des moyens de sauvetage. Ce groupement devra par ailleurs être basé à 400 km maximum de la zone d’action. On notera cependant que l’introduction des hélicoptères, s’il a fortement troublé l’ennemi en Libye, n’a pas amené non plus son effondrement et que là encore un processus d’adaptation a pu être observé.

Nous pouvons faire encore plus mal en y ajoutant des raids au sol, raids blindés ou raids aéromobiles d’infanterie légère et d’artillerie ou encore de forces spéciales pour des cibles précises et importantes. Ces raids peuvent partir de bases permanentes relativement proches d’un grand aéroport comme Erbil, Bagdad ou Nadjaf pour faciliter le soutien ou de bases avancées plus petites dans la province d’Anbar, comme par exemple à Hannabiyah sur l’Euphrate, où se trouve déjà une unité de Marines américains, ou dans le Kurdistan syrien  dans la région de Tall al Abyad ou de Ras al Ayn. Avec une dizaine d’avions de transport tactiques, il peut aussi être possible de créer des bases temporaires (quelques jours) dans les zones désertiques à une centaine de kilomètres de l’ennemi, plots de carburant pour hélicoptères ou points de départ de raids blindés légers.

A condition de réduire drastiquement l’opération Sentinelle et de relever des forces dans certaines opérations, en République centrafricaine et au Liban, les moyens actuels peuvent permettre de mettre en place trois ou quatre groupements tactiques interarmes (GTIA). Ces forces peuvent être renforcées de forces recrutées localement et formées, équipées, encadrées par des Français. Pour le prix du surcoût de l’emploi du groupe aéronaval pendant deux semaines (dix millions d’euros), il est possible de solder,  d’équiper et surtout d’employer un bataillon franco-kurde ou franco-arabe complet pendant un an. Ces forces, sous contrat le temps de la guerre, permettront de compléter et d’amplifier l’action des GTIA et surtout de faciliter la greffe au sein d’un pays étranger et face à un ennemi lui-même mixte, à la fois local et étranger par ses nombreux volontaires extérieurs. La division aéroterrestre française ainsi constituée pourra être appuyée par les moyens alliés, européens ou américains, afin de combler nos faiblesses capacitaires, en moyens de transport lourds inter-théâtres notamment. Il sera sans doute nécessaire, et nous touchons là les limites et les faiblesses de notre politique de défense, de se doter en urgence de moyens qui nous manquent depuis des années comme des hélicoptères lourds, achetés d’occasion ou loués, ou de drones armés. Faire la guerre sérieusement à un coût.

Avec cette division aéroterrestre mixte, il ne sera pas question d’occuper le terrain mais de faire mal à l’Etat islamique comme jamais aucun adversaire ne l’a fait jusqu’à présent. Par des centaines de raids et de frappes, des milliers de combattants ennemis (dont un certain nombre de traîtres) seront tués, le commandement sera paralysé, la logistique, en particulier vers la Turquie, sera entravée. Daesh sera sous pression et sans doute en recul, ce qui peut entraîner un effritement de ses soutiens et allégeances surtout s’il existe une offre politique et administrative de substitution. La guerre ne se fait pas seulement par les armes.

Au sein de la coalition, la France aura le premier rôle dans la destruction de Daesh tout en gardant suffisamment de distance pour aider aux évolutions nécessaires sans s’enliser. Au regard des conflits précédents dans la région entre des armées occidentales ou israélienne d’une part et des organisations armées d’autre part, cette guerre contre l’EI durera sans doute plusieurs années, à moins d’un effondrement toujours possible. Cela coutera à la France plusieurs milliards d’euros et surtout plusieurs dizaines voire centaines de soldats français tués ainsi que des milliers de blessés.

Maintenant la question est de savoir si nous voulons vraiment faire la guerre à Daesh ou si nous voulons continuer à faire semblant.

lundi 7 décembre 2015

Bloody sunday ou de l'emploi délicat de la force armée en sécurité intérieure

A l’occasion de la parution du billet de l’ami Abou Djaffar sur Bloody Sunday, l’excellent film de Paul Greengrass (à lire ici), je reprends ici et développe une fiche écrite pour le chef d'état-major des armées en 2008 : Engager l’armée en sécurité intérieure : le cas irlandais.

Le 1er août 2007, l’opération Banner en Irlande du Nord a officiellement pris fin après trente-huit ans. A une époque où la tentation est forte de plus intégrer les forces armées dans la sécurité intérieure, il n’est peut-être pas inutile de revenir sur cette période de « troubles », où sont tombés plus de soldats britanniques que pendant tous les combats réunis des Malouines, de la guerre du Golfe, des Balkans et de l’Irak.

L’histoire de l’intervention militaire britannique en Irlande du Nord

L’Irlande du Nord vit depuis 1921 sous un régime particulier qui lui assure une certaine autonomie politique mais qui a très rapidement abouti à la prise de contrôle de toutes les institutions politiques et économiques du pays par la majorité protestante au détriment d’une forte minorité catholique. L’ensemble représente 1 100 000 protestants pour 700 000 catholiques sur 14 000 km2 dans les années 1960.

A partir d’avril 1969, après l’échec des tentatives de réforme du gouvernement O’Neill, sapées par l’intransigeance de l’aile dure des unionistes, les organisations catholiques se détournent des solutions politiques classiques jugées vaines. Les manifestations se multiplient qui se heurtent de plus en plus violemment à des contre-marches loyalistes. Il y alors trois bataillons d’infanterie en garnison en Ulster, qui ne participent jusque là en rien aux missions de maintien de l’ordre. Un d’entre eux est engagé pour protéger des sites sensibles, sans que les armées envisagent une intervention plus poussée.

Tout bascule le 12 août 1969, à l’occasion du défilé orangiste (radicaux protestants) annuel des « Apprentice Boys » à Londonderry. Le défilé provoque une violente réaction catholique et en retour une répression très dure de la police locale, la Royal Ulster Constabulary (RUC), à recrutement presque exclusivement protestant. Les violences durent plusieurs jours, provoquant la mort de dix civils et cent cinquante blessés ainsi que l’incendie d’une centaine d’habitations catholiques. Le 14 août, elles s’étendent à Belfast, la capitale. Devant la gravité de la situation et le rejet complet de la police par la population catholique, l’inspecteur général de la RUC adresse une « demande d’aide au pouvoir civil » (military aid to the civil power, MACP) au commandant des forces armées en Irlande du Nord. Un bataillon est déployé à Londonderry puis un autre à Belfast. Au 1er septembre, il y a 6 000 soldats sur le territoire puis 11 000 au printemps 1970.

Le cadre légal de l’intervention militaire…

Les cas prévus pour l’assistance militaire aux autorités civiles sont peu différents des autres pays démocratiques occidentaux. En revanche la mise en œuvre de la MACP est très particulière puisque sa conception date du XVIIIe siècle, c’est-à-dire une époque où il était impossible d’attendre les instructions de Londres pour agir. Selon la loi, c’est le chef de la police locale qui fait directement appel aux troupes dans son secteur, le gouvernement ne donnant qu’ensuite son accord. Cela correspond aussi à une vision libérale où le maintien de l’ordre est une obligation des citoyens, déléguée pour des raisons pratiques à une police très autonome d’un pouvoir central toujours suspect, puis éventuellement en cas d’urgence à des forces militaires sous le commandement de leur chef local. En théorie, celui-ci est indépendant du gouvernement le temps du rétablissement de l’ordre normal.

Dans la pratique, c’est néanmoins le ministre de la Défense du cabinet Heath qui ordonne de

« restaurer la loi et l’ordre, en se plaçant impartialement entre les citoyens des deux communautés ». Pour cela, il fixe trois missions :
• dans le cadre de la loi et en faisant un usage minimal de la force, arrêter et remettre à la police tout suspect soupçonné de détenir des armes, des explosifs ou des munitions ;
• gêner et des dissuader les mouvements des paramilitaires des deux communautés par des postes de contrôle et des patrouilles ;
• restaurer la confiance au sein de la population locale par une présence quotidienne non agressive mais dissuasive.

…et ses ambiguïtés 

Dans les faits, les soldats sont placés dans une situation très ambiguë. Plus qu’une aide limitée dans le temps à l’autorité civile, la perte totale de légitimité et la faible efficacité de la RUC font qu’on assiste plutôt, comme pendant la bataille d’Alger, à une suppléance. C’est donc l’officier général commandant en Irlande du Nord qui prend la responsabilité du contrôle général des opérations de sécurité, le chef de la police lui étant subordonné le temps que celle-ci retrouve une crédibilité.

Tout en restant soumis à la loi générale du pays ( common law ) et donc susceptible d’assignation que devant les tribunaux civils, le commandant des forces est soumis à une double hiérarchie civile, celle de l’Irlande du Nord et celle du cabinet de Londres. Mais la première ne veut en rien s’attaquer aux causes profondes du problème alors que la seconde hésite fortement à s’impliquer, tout en refusant toute intrusion de l’Eire ou de l’ONU, qui proposent d’envoyer des troupes. Ainsi quand le ministre parle de rétablir la loi et l’ordre, les soldats ne savent pas trop de quel ordre il s’agit. S’agit-il de l’ordre de l’Ulster et de sa majorité protestante ou de l’ordre du Royaume-Uni sur une de ses provinces ? Dans le premier cas, par exemple, l’Ulster Defence Association (UDA), organisation paramilitaire loyaliste protestante, apparaît comme légale ; dans le second cas, elle ne l’est pas plus que l’Irish Republican Army (IRA). Les forces armées se targuent de leur impartialité politique mais dans les faits, elles sont obligées de collaborer avec le gouvernement de l’Ulster et la RUC.

Tous ces éléments font qu’on ne sait pas vraiment si l’armée fait respecter la légalité. Face à des atteintes flagrantes à la loi, les troupes elles-mêmes ne savent souvent pas quoi faire, ni si elles seront soutenues dans leur action. Au lieu de constituer une donnée constante, une structure solide à l’intérieur de laquelle les différentes parties devraient manœuvrer, la loi et l’ordre deviennent ainsi un élément flexible au milieu des relations complexes entre les différents acteurs. Avec le temps, « restaurer la loi et l’ordre » devient plutôt « maintenir l’ordre » puis « maintenir la violence à un niveau acceptable ».

La « lune de miel »

De fait, l’armée est engagée dans une mission de maintien de la paix sur son propre territoire et bien que se targuant de professionnalisme (on est revenu à l’armée de métier huit ans plus tôt) et d’une forte expérience opérationnelle, elle n’est aucunement préparée à cette mission. Le général Freeland, premier commandant de l’opération Banner, déclarera plus tard : « Nous n’aurions pas pu nous trouver plus en dehors du coup ».

Remplaçant au pied levé une police qui a disparu des rues catholiques, les militaires ont le plus grand mal procéder à des arrestations dans les formes légales. La plupart des suspects sont ainsi relâchés faute de preuve. Ils réussissent mieux dans leur mission d’interposition entre les communautés, en multipliant les points de contrôle et en édifiant un mur à l’intérieur de Belfast. Dans un premier temps, baptisée la « lune de miel », cette inexpérience de l’armée est cependant compensée par une bonne image auprès de la population catholique, d’autant plus que les militaires se sont opposés d’emblée à une manifestation protestante. Les militaires y font alors preuve d’une grande discipline, subissant un millier de coups de feu et vingt-deux blessés avant de recevoir l’autorisation de tirer et de tuer deux activistes armés.

Comme en Irak en 2003, cette fenêtre d’opportunité se referme au bout de quelques mois seulement. Les hésitations du cabinet de Londres ne permettent pas de trouver de solutions politiques, ce qui entraîne une radicalisation des deux communautés, avec la montée en puissance de Ian Paisley du côté protestant et la création en janvier 1970 de la Provisional Irish Republican Army (PIRA). La PIRA a finalement profité de la disparition de la police et de l’interposition de l’armée pour s’implanter dans des quartiers catholiques qui sont devenus autant de zones de non droit. Devant l’inaction des autorités, elle a pu développer un discours qui dépasse les simples revendications sociales et politiques pour prôner la lutte armée contre l’occupant anglais.

L’armée face à la PIRA

Dès lors, les affrontements se multiplient, d’autant plus que l’armée a été obligée en février 1970, d’imposer un contrôle plus strict des manifestations pour empêcher les affrontements. Le 30 mars 1970, une première manifestation catholique est organisée pendant trois jours contre l’armée. Du 3 au 5 juillet 1970, l’armée impose un couvre-feu et une fouille dans un secteur sensible de Belfast. Cinq civils sont tués dans cette opération et dix-huit militaires y sont blessés. La « lune de miel » est terminée et désormais les missions s’effectueront dans une ambiance d’insultes et de jets de pierre.

En 1971, la PIRA profite de ce climat dégradé pour lancer une offensive sur trois axes : le contrôle de la population catholique, le harcèlement des troupes britanniques par sniping, embuscades, mortiers ou engin explosif improvisé (EEI) et le « chaos », en faisant exploser deux à trois bombes chaque jour. Le 6 février 1971, le premier soldat britannique est tué en service à Belfast. Au mois d’août, ils sont déjà treize à être tombés et les troupes commencent à éprouver un profond sentiment d’impuissance. Le 9 août 1971, contre l’avis des militaires, le ministre de l’Intérieur décide d’autoriser la détention sans jugement (ou Internment) et lance une immense rafle de suspects. Le principe même de l’internment, les nombreuses erreurs dans les arrestations et les conditions des interrogatoires suscitent une immense réprobation. Pour aggraver encore la situation, les activistes loyalistes de l’Ulster Volunteer Force (UVF) se lancent aussi dans une campagne d’attentats, avec l’emploi, pour la première fois, d’une voiture piégée (quinze morts dans un bar catholique, le 4 décembre 1971).

Le 30 janvier 1972, un bataillon parachutiste ouvre le feu sur une manifestation catholique illégale. Treize civils, pour la plupart mineurs, sont tués dans ce « Bloody Sunday », inaugurant l’année la plus meurtrière des « troubles ». Le désastre dans l’opinion est immense d’autant plus que les militaires communiquent très maladroitement sur cet événement refusant d’assumer leurs responsabilités dans l’évènement. Durant cette année 1972, cinq bombes explosent en moyenne chaque jour et un soldat britannique est tué tous les trois jours.

Le gouvernement de Londres décide de prendre l’initiative. L’administration directe sur l’Ulster est instaurée le 28 mars 1972 et les forces britanniques sont portées à 17 000 hommes auxquels il faut ajouter les 9 000 réservistes irlandais de l’Ulster Defence Regiment (UDR), créé depuis peu. Le 31 juillet 1972, avec l’opération Motorman toutes les « zones de non droit » catholiques sont investies et un quadrillage complet de la province est mis en place, en particulier le long de la frontière avec l’Eire, refuge de la PIRA. Tous ces efforts, une organisation du renseignement enfin efficace et le désarroi d’une population de plus en plus horrifiée par les attentats aveugles (près de 200 civils tués en 1975) permettent finalement, vers 1976-1977 de prendre l’ascendant sur la PIRA. Celle-ci abandonne alors sa structure militaire pour une organisation plus clandestine en cellules terroristes autonomes.

L’armée de terre sous tension

A ce moment-là, l’armée de terre britannique est aussi soumise à une très forte tension. Ses effectifs sont alors de 155 000 hommes dont environ 10 % sont en permanence en Irlande du Nord. Mais comme elle entretient aussi un corps d’armée complet en Allemagne et que certaines unités comme les Gurkhas ou les bataillons irlandais (jusqu’en 1992), ne sont pas envoyés en Ulster, la pression est énorme sur les bataillons stationnés au Royaume-Uni et particulièrement les bataillons d’infanterie. Entre 1989 et 1992, par exemple, l’un d’entre eux effectue quatre missions en Irlande.

Pour faire face au problème, on fait passer le nombre de bataillons permanents de trois à six (pour deux ans de présence) tandis que les séjours des unités tournantes passent de quatre à six mois. Les bataillons d’infanterie sont ensuite renforcés de bataillons de marche issus de toutes les armes et  même de la Royal Air Force. Tous cela désorganise les grandes unités, d’autant plus qu’à l’intérieur même des bataillons, certaines cellules, comme le renseignement, font des séjours décalés et plus longs que ceux des unités de combat.

A une époque où le Pacte de Varsovie est une menace majeure, les compétences tactiques nécessaires aux combats de haute intensité déclinent dangereusement d’autant plus que les rengagements chutent et que le budget est ponctionné par le surcoût de l’opération en Irlande (environ 20 000 euros actuels par homme déployé) et les incitations financières nécessaires pour compenser un recrutement  en grande difficulté. Pendant plus de dix ans, la British Army on the Rhine (BAOR), fer de lance de l’armée de terre, ne fait plus d’exercice à grande échelle. Cela n’empêche pas les Britanniques d’effectuer une brillante campagne aux Malouines en 1982 mais qui tient plus aux qualités de base du soldat britannique et à la faiblesse de l’ennemi qu’à la virtuosité de la combinaison des feux et des mouvements.

Le retour de la police au premier plan

L’internment et l’administration directe sont abandonnés en 1975 sans avoir donné les résultats escomptés. Mais en 1977, l’amélioration relative de la situation, avec la raréfaction des manifestations de masse et des affrontements armés, permet de redonner la primauté à une police restructurée et à l’UDR. La chef de la RUC prend la direction des opérations et la province est découpée en zones réservées à la police, à l’armée et à la police appuyée par l’armée. Ce transfert d’autorité ne se fait toutefois pas sans réticences ni sans de nombreux problèmes de coordination.

Le conflit entre alors dans une phase d’endurance de vingt ans. Après un premier attentat à Birmingham avait déjà fait 21 morts  et 200 blessés en 1974, la PIRA multiplie les actions en Angleterre et met en place des attaques plus rares mais très sophistiquées comme celle de Warrenpoint en août 1979 où dix-huit soldats sont tués par deux explosions successives. L’armée riposte aussi durement avec des opérations très ciblées (huit activistes abattus en mai 1987 à Loughall) et réussit à contenir la violence à un niveau « acceptable » en attendant l’arrivée de solutions politiques. Au début des années 1990, la lassitude des populations permet finalement l’amorce de négociations secrètes, internes aux mouvements catholiques d’abord, puis étendues aux loyalistes. Le 10 avril 1998, le Belfast agreement est signé puis approuvé par référendum simultané en Ulster et en Eire. Le dernier soldat britannique est tombé un an plus tôt. En 2005, les effectifs militaires sont revenus à ce qu’ils étaient avant les troubles et depuis l’été 2007, l’armée n’a plus aucun rôle en matière de maintien de l’ordre.

Au total, 691 soldats ont été tués par la PIRA (dont 197 UDR)  et 6 par les loyalistes protestants. De leurs côté, les militaires ont abattus 121 PIRA, 10 loyalistes et 170 civils. La PIRA a tué 1457 civils dont, par règlements de compte, 162 autres « républicains » (c’est-à-dire plus que l’armée), et 28 loyalistes. Ces derniers ont tués 1071 civils.

Les enseignements que l’on peut tirer de cette expérience

• Même dans un régime démocratique, une partie de la population peut se sentir exclue et ne percevoir aucun espoir dans le processus politique. Cette frustration renvoie à d’autres formes d’expression qui deviennent de plus en plus violentes si aucun problème de fond n’est résolu. Il y a certaines analogies entre la frustration des quartiers catholiques d’Ulster dans les années 1960 et la situation de certaines banlieues françaises.

• En Irlande du Nord, il a suffi de deux ans pour passer d’une situation de violences sporadiques et inorganisées à une guérilla urbaine. Le moteur de cette montée aux extrêmes très rapide furent les affrontements intercommunautaires (inconnus en France à cette échelle mais que l’on ne peut exclure) mais aussi la perte de légitimité de la police, détestée par la communauté en colère (ce qui est plus proche de la situation française).

• Inversement, l’armée britannique, professionnalisée depuis huit ans, donnait une image de discipline, d’impartialité et de maîtrise de la force. Son engagement parut donc susceptible d’apaiser les tensions. Au-delà du degré de gravité de la situation, le décalage d’image dans les banlieues françaises « difficiles » entre militaires et policiers-gendarmes pourrait aussi constituer un critère supplémentaire d’engagement de l’armée.

• Une telle situation placerait l’armée devant le dilemme d’agir seule pour maintenir les tensions au plus bas mais sans avoir de compétence policière ou d’agir avec la police et donc de subir la même réprobation. Les soldats britanniques ont choisi la première option mais, sans préparation, ont dû se contenter de s’interposer entre les communautés. Ils ont ainsi contribué à la formation de zones de « non droit » dans lesquelles les organisations extrémistes ont prospéré. Comme aucune volonté politique n’est venue soutenir leur action, ils sont devenus à leur tour la cible de violences. Une intervention militaire dans une opération de sécurité intérieure ne peut se faire qu’avec des compétences adéquates, soit acquises en propre, soit obtenues par la coopération avec les forces de police. Elle doit être accompagnée de décisions politiques sous peine d’augmenter les tensions après les avoir diminué un temps.

• Face à une guérilla urbaine devenue extrêmement dure, la victoire militaire est vite apparue comme impossible tant que les terroristes bénéficiaient d’un soutien d’une partie importante de la population. Pour parvenir à simplement « maintenir la violence à un niveau acceptable » dans une population de 700 000 habitants, il a fallu déployer pendant trente ans un militaire ou un policer pour trois catholiques d’âge militaire, passer par des tâtonnements meurtriers, accepter de perdre l’équivalent d’une brigade en tués et blessés et plus encore en « pertes indirectes » (chute du recrutement et des rengagements), voir l’image de l’armée se dégrader et perdre de nombreuses compétences tactiques en matière de guerre de haute-intensité.

Fiche au CEMA, 2008. Res Militaris.

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