jeudi 19 janvier 2017

Les armées africaines face aux groupes irréguliers armés

La conflictualité de la période de la mondialisation se caractérise par une décrue du nombre de conflits interétatiques et une multiplication des conflits intérieurs. Ces derniers sont favorisés par les tensions de tous ordres provoqués par l’ouverture économique et politique et la formation de « poches de colère » favorables au développement d’organisation irrégulières, criminelles et/ou politiques. Ces groupes eux-mêmes se trouvent plutôt renforcés par les ressources de l’énorme économie grise que cette ouverture à favorisé et notamment les trafics d’armes légères alors qu’inversement les Etats se trouvent souvent plutôt affaiblis dans leur capacité à assurer la sécurité.

Depuis la fin de la guerre froide, la plupart des Etats africains sub-sahariens souffrent particulièrement de ces tensions. Les groupes armés, seigneurs de la guerre, milices de défense ethniques, armées privées d’exploitants illégaux, pirates, sécessionnistes, bandits, s’y sont multipliés selon une logique de prédation qui remplace, à l’exception des groupes islamistes, les projets politiques des anciens groupes marxistes ou réformistes. Ces groupes irréguliers sont très divers avec comme principal point commun de contester le monopole étatique de l’emploi de la force et de disposer de moyens de le faire. Ils sont, en effet, désormais capables de constituer des armées irrégulières de quelques centaines à quelques milliers de combattants et d’un rapport coût/efficacité inédit grâce à la combinaison de l’armement léger ex-soviétique, désormais facilement disponible à bas coût, de véhicules tous terrains militarisés comme les pick-up armés et d’un peu de technologie civile comme les smartphones, les systèmes de géolocalisation ou les instruments de vision nocturne.

Certains de ces groupes disposent de quelques moyens antiaériens, comme ces voleurs de bétails qui ont abattu un hélicoptère de la police kenyane en 1996 ou ceux qui ont lancés deux missiles SA-7 contre un avion israélien à Monbasa en 2001 [1]. D’autres utilisent des avions légers pour s’approvisionner ou parfois se déplacer. Certaines enfin, comme les forces du général Nkunda dans l’Est RDC disposent de matériels lourds, en l’occurrence quelques T-55 et pièces d’artillerie. Elles ne disposent cependant pas pour l’instant de moyens antiaériens et antichars modernes et ne constituent donc pas de techno-guérillas, à l’instar du Hezbollah, du Hamas ou de l’Etat islamique [2]. Ces forces sont de motivation et de qualité tactique variable mais elles sont souvent très mobiles, difficiles à déceler dans des milieux difficiles ou densément peuplés et parfois capables de manœuvres efficaces de raids ou d’embuscade.

Défis et contraintes

La plupart des Etats africains manquent de forces adaptées pour faire face à ces menaces. Les ressources financières sont faibles, le total des budgets de défense de l’ensemble des pays d’Afrique subsaharienne est inférieur au seul budget de défense de la France. Trois d’entre eux seulement disposent de budgets dépassant l’équivalent d’un milliard d’euros. Il s’agit donc d’assurer la sécurité de pays peuplés en moyenne de 20 millions d’habitants, avec des budgets de police et de défense de l’ordre de quelques centaines de millions d’euros.

Cette contrainte financière fait que les forces ne peuvent y être organisées et surtout équipées de la même façon que dans les armées à haute densité technologique des grandes puissances militaires. Ces armées, particulièrement européennes et américaine, sont fondamentalement conçues pour des affrontements interétatiques et poussées vers toujours plus de couteuses densité technologique au prix le plus souvent d’une perte de masse. Le coût d’emploi des 3 500 hommes de la force française Barkhane au Sahel a été équivalent en 2015 à celui des budgets de défense des cinq Etats dans lesquels elle est déployée. Cette force qui est un grand complexe de reconnaissance-frappes (et les raids terrestres ou aéromobiles sont des formes de frappes) exerce une pression utile sur les groupes armés djihadistes en empêchant les concentrations de force mais elle ne contrôle pas le terrain, n’empêche pas les infiltrations et les attaques sur la population ou les forces locales. Le rapport coût d’emploi/combattant ennemi (un tous les deux jours en moyenne) y est de l’ordre d’un million d’euros pour un.

Une armée africaine ne peut être organisée de cette manière et doit fonctionner de manière plus efficiente, ce qui peut par ailleurs, à la manière de l’ « innovation jugaad » des pays émergents, peut également être en retour une excellente source d’inspiration pour des armées comme celles de la France [3].

Relever le défi des armées irrégulières suppose au préalable de trancher plusieurs dilemmes. Le premier est celui de la dichotomie entre guerre et police, les deux emplois possibles du monopole étatique de la force. Le premier est un dialogue violent entre deux entités politiques, étatiques ou non, qui se termine par la soumission ou, plus rarement, la destruction de l’autre. Le second est une mission permanente de maintien de l’ordre et de neutralisation, par remise à la justice, des contrevenants à cet ordre. Il n’y a là aucun dialogue et négociation possible et il s’agit d’une mission sans fin.

Le problème est désormais que les moyens de coercition de la police sont insuffisants face à ceux des groupes armés irréguliers et que les armées, qui disposent de moyens plus puissants, ne sont pas forcément bien adaptées à la lutte contre ces mêmes groupes. Forces en attente d’hypothétiques affrontements contre des forces régulières de même type, peu employées, assurant parfois plus une fonction de représentation et de prestige, elles ne sont pas forcément structurées pour les affrontements intérieurs au cœur des milieux complexes. De l’armée sierra léonaise face au Revolutionary United Front (RUF) en 1991 jusqu’à l’armée camerounaise face par Boko Haram en 2014, les exemples sont nombreux d’armées conventionnelles africaines surprises et mises en difficulté par des milices armées mobiles, motivées et souvent plus expérimentées au combat.

Il s’agit donc d’admettre la nécessité de disposer de forces contre-irrégulières (FCI) professionnelles qui à l’instar des groupes armés, combinent la puissance des forces armées et la capacité de renseignement et de présence de la police, au détriment par exemple d’équipements lourds qui apparaissent peut-être prestigieux et offrent un statut mais n’ont guère de probabilité d’emploi. Pour reprendre l’exemple du Cameroun, le bataillon d’intervention rapide (BIR), aux missions polyvalentes et d’abord anticriminelles s’est révélé finalement la meilleure unité de combat africaine contre Boko Haram [4].

La lutte contre les organisations armées ne relève pas seulement de l’action de force, elle suppose, en particulier face à des organisations politiques, de comprendre et de traiter les causes de la séduction que ces groupes peuvent exercer sur certaines populations, délaissées ou brimées, d’adosser cette action à un système judiciaire solide et d’une manière générale à la légitimité de l’Etat et de son administration. Sans cet environnement, il est probable que l’action de force, même si elle obtient des succès tactiques restera vaine.

Dans ce cadre, l’action de force elle-même doit obéir à des contraintes particulières. Ces contraintes sont d’abord socio-culturelles, la FCI doit agir nécessairement au milieu des populations. Elle doit absolument y être perçue favorablement, comme un allié, une protection et non comme une menace supplémentaire. Cela suppose un recrutement particulier et surtout une formation où l’aide à la population ainsi que la connaissance des cultures et dialectes sont considérées, au même titre que les compétences techniques et tactiques, comme des éléments essentiels de la réussite.

Cette nécessité de confiance est également valable vers le « haut » politique, une force armée efficace ne doit être perçue comme une menace que par l’ennemi. La discipline et l’honnêteté, ce qui induit des salaires corrects, réellement payés, et des conditions de vie convenables, sont également importants. Là encore, sans l’adossement à une administration militaire fiable et solide rien d’efficace n’est vraiment possible dans la durée. Les groupes irréguliers ne sont vraiment forts que parce que les institutions chargées de les combattre sont faibles.

Traquer et détruire

C’est sur ces fondements nécessaires qu’il est possible de concevoir une FCI efficace, dont on peut, même si les situations sont très diverses, définir les contours généraux. Le premier principe est celui de l’adaptation à l’ennemi. Celui-ci peut porter son effort sur le contrôle de la population, à l’instar des groupes révolutionnaires qui cherchaient à constituer des zones libérées et à les administrer suffisamment bien pour en faire un contre-modèle attractif et in fine une nouvelle source de forces. L’effort contre-révolutionnaire doit alors porter aussi sur cette population qu’il faut détacher des rebelles par une action sociale, économique et politique forte (s’attaquer aux raisons qui font que l’on peut soutenir la rébellion) tout en la contrôlant/protégeant. Les groupes islamistes sont cependant actuellement les seuls, et les plus dangereux, à s’inscrire dans cette optique [5].

Tous les autres groupes armés, même s’ils partaient au départ d’un souci de défense de certains groupes défavorisés comme l’ethnie Acholi, en Ouganda pour l’Armée de résistance du Seigneur (LRA pour Lord's Resistance Army), ou les Ijaws et Ogonis pour le Mouvement pour l’émancipation du delta du Niger, dérivent rapidement en banditisme meurtrier dont les exactions se retournent souvent contre ceux qu’elles sont censées défendre. Ces groupes ne veulent pas forcément prendre le pouvoir comme les mouvements rebelles de la génération précédente, ni même souvent rallier la population. Ne pouvant plus recruter des volontaires, la LRA s’est mise à enlever des milliers d’enfants pour en faire des soldats ou des esclaves. Ne dépendant pas comme au moment de la guerre froide, de l’aide de sponsors étrangers qui imposaient un comportement et une centralisation, ces groupes, qui se fragmentent facilement, se financent par prédation et trafics, comme celui des diamants ou de la drogue.  Ils n’ont pas de programme politique et n’administrent pas, laissant faire les organisations non gouvernementales s’occuper de la population à leur place et ponctionnant parfois une partie de leurs ressources.

Ces groupes prédateurs doivent être combattus directement et de manière impitoyable. Il n’est pas possible de négocier avec les seigneurs de guerre, il faut les capturer ou les tuer. L’UNITA, qui avait dérivé d’une guérilla anticoloniale d’inspiration marxiste à un pur groupe criminel utilisant la famine comme arme et concentrant ses efforts sur les mines de diamant, a disparu avec la mort de Jonas Savimbi, son leader historique. Il faut l’arrestation de Foday Sankoh en 2000 et la fuite de Charles Taylor du pouvoir pour obtenir la paix au Sierra Leone et au Libéria après dix ans de massacres. Il est probable que la LRA ne survivra pas non plus à l’élimination de Joseph Kony [6]. 

La FCI doit donc plutôt être organisée pour traquer et détruire des bandes armées et plus particulièrement leurs chefs. Son action doit reposer sur la combinaison étroite et permanente du renseignement et de l’intervention. D’une manière générale, dans la lutte contre des groupes armés furtifs toute action doit soit s’appuyer sur des renseignements précis, soit avoir pour objet d’obtenir des renseignements. Il faut donc qu’il y ait une structure du renseignement à l’intérieur des forces et jusqu’à l’échelon le plus bas et capables, à la fois d’informer sur l’évolution de la situation locale et de déceler et suivre les objectifs tactiques. Les différents capteurs, informateurs, pisteurs, moyens de surveillance technique (écoute, surveillance aérienne par avion léger ou drone à bas coûts) doivent être rassemblés et mis en œuvre par une unité de renseignement, à la fois rattachée au bataillon de secteur et reliée à l’échelon national.

Pour la structure d’intervention, le premier principe tactique consiste à aller traquer l’ennemi sur son propre terrain, ce qui suppose une forme d’imitation [7]. Les bandes irrégulières sont réfugiées dans les forêts ou dans des agglomérations denses, il faut y être et donc posséder les compétences particulières pour évoluer dans ces milieux complexes. Les bandes sont légères, mobiles et furtives, il faut l’être aussi. La principale difficulté, après l’acquisition de ces compétences, consiste ensuite à avoir un rapport de forces suffisant au moment du contact avec l’ennemi. Les qualités nécessaires à la traque, furtivité et mobilité, sont en effet rarement compatibles avec le volume et la puissance de feu. Il est donc d’abord nécessaire d’évoluer avec les unités tactiques de la taille minimale pour être capable de surmonter des petites bandes mais surtout capables de résister à des bandes d’une centaine d’hommes, si possible en les fixant, jusqu’à l’arrivée de renforts. La taille de cette unité élémentaire dépend de la qualité intrinsèque de ses membres, de son commandement, en particulier à l’échelon sous-officier, ainsi que de la proximité des renforts. L’échelon de la section renforcée ou demi-compagnie semble être une moyenne.

Le renforcement peut-être numérique, par voie routière ou par les airs. Or, dans des zones à contrôler souvent très grandes (500 000 km2 en moyenne pour des forces armées de quelques dizaines de milliers d’hommes) avec des grandes élongations et une faible infrastructure routière. Il est donc nécessaire à la fois de décentraliser les moyens sans les diluer et de pouvoir les renforcer rapidement, donc par voie aérienne, à partir d’une réserve centrale. Ce renforcement peut être aussi qualitatif. Il est en fait utile d’établir une symétrie pour la recherche du renseignement et de la rompre au moment du moment, en introduisant des éléments dont l’ennemi ne dispose par : appui d’artillerie, d’un ou deux engins blindés à forte puissance de feu ou d’un appui aérien, avion ou hélicoptère d’attaque. Une force d’infanterie légère peut faire face à des moyens d’appui seuls, en refusant le combat, se dispersant ou en s’imbriquant dans un milieu protecteur. Elle peut faire face à une autre force légère en manœuvrant et en concentrant ses feux. Elle peut difficilement faire face simultanément aux deux. Un groupe armé, surtout s’il est sans assise populaire, se révèle alors très vulnérable à une force professionnelle efficace.

Une armée contre-irrégulière

L’unité de base de la lutte contre les irréguliers est le bataillon de secteur, de taille et de composition variable en fonction de la dimension et du type de l’espace à couvrir. Il est constitué d’unités élémentaires capables d’opérations très mobiles, à pieds ou à base de véhicules légers 4 x 4 armés, réparties à partir de bases de compagnie ou de demi-compagnies. Le bataillon doit disposer d’une unité de blindés légers simples et peu couteux, plateformes de feux, canons ou mitrailleuses, et transport, susceptibles de venir renforcer par paires les sections engagées. Il doit disposer en propre de ses moyens de renseignement [8].  

Une force aérienne est indispensable dans le combat contre-irrégulier (CCI) sur de grands espaces. Elle seule permet, à l’échelon opérationnel, de surmonter le problème des élongations et, à l’échelon tactique, de permettre des concentrations rapides de feux et de forces, de contribuer à la recherche du renseignement d’objectif, d’assurer la logistique de points isolés, de faciliter enfin le commandement et les communications. Pour être vraiment efficace la composante aérienne de la force doit comprendre, à la manière de la force française au Tchad en 1970, cinq capacités : transport intra-théâtre, transport tactique, appui feu, renseignement et commandement. Disposer d’une telle composante suppose de surmonter deux défis.

Le premier est celui des coûts. Pour le prix des 12 chasseurs Sukhoi Su-30 K acquis par l’Angola, soit environ 400 millions d’euros, d’une probabilité d’emploi très faible, il est possible de se doter d’une cinquantaine d’avions turbopropulseurs ou d’hélicoptères à bas coût, d’attaque (type EMB-314 Super Tucano, hélicoptères Bell 407 MRH), de transport (Casa 212 ou 235 par exemple ou hélicoptères AW109, Bell 412 ou Mi-17), de surveillance (AHRLAC) et liaison. Le deuxième défi est celui de la mise en œuvre et du maintien en condition de cette flotte, avec des matériels les plus homogènes possibles, qui suppose un personnel de plusieurs centaines de pilotes et de techniciens de haut niveau et une organisation précise du soutien avec un budget, dix à vingt moins importants que pour des appareils de dernière génération, mais non négligeable. A condition de surmonter ces deux défis, et de maintenir une disponibilité de 80 % des équipements, il doit être possible de déployer sur n’importe quel point du théâtre en quelques heures, soit directement, soit par le biais de bases avancées, et en coordination avec les forces locales, un détachement d’intervention aéroporté/aéromobile de la taille minimum de la demi-compagnie et deux appareils d’attaque. Les appareils d’appui doivent avoir une capacité air-air afin de pouvoir intercepter les éventuels aéronefs ennemis [9].

Les six Groupes spéciaux d’intervention (GSI) mauritaniens formés à partir de 2008 avec l’aide de la France pour traquer les groupes djihadistes sont un bon exemple de ce type d’unité. De 2008 à 2012 et grâce à la « possibilité de poursuivre » dans les Etats voisins, ces petits bataillons très mobiles (sur pick up armés) et appuyés par une aviation légère et variée d’une trentaine d’aéronefs (dont des appareils d’attaque EMB 312 Tucano) parviennent à démanteler plusieurs groupes de trafiquants et à détruire les bases et les forces d’AQMI dans la zone spéciale du nord. Le Bataillon d’intervention rapide (BIR) du Cameroun, déjà cité, constitue également une autre réussite. Formé en 1999 pour lutter contre le grand banditisme et la surveillance des frontières, le Bataillon léger d’intervention, devenu BIR en 2008, a vu ses effectifs et ses moyens s’accroître jusqu’à former une brigade 4 000 hommes avec cinq unités dont une spécialisée dans le contrôle de la presqu’île de Bakasso (BIR Delta) qui dispose d’un navire-base et de patrouilleurs armés. Le BIR a lutté avec succès à la fois contre les coupeurs de routes et les bandes de la Séléka ou de Boko Haram qui ont pénétré sur le territoire camerounais.

Un autre exemple plus ancien de FCI « low cost » est la force française qui lutte de 1969 à 1972 au Tchad contre le front de libération nationale (Frolinat). A son maximum, la force est constituée de cinq compagnies d’infanterie légère et d’une compagnie d’automitrailleuses. Elle compense son petit volume par une grande mobilité, à pied, motorisée ou héliportée, et une logistique légère qui lui permet de rester longtemps sur le terrain. Les appuis et le soutien sont presque entièrement aériens, avec une escadrille de six à neuf AD-4 Skyraider (4 canons de 20 mm et 3 tonnes de munitions) et un hélicoptère armé, une capacité de transport aéromobile d’une compagnie, plusieurs monomoteurs de reconnaissance et de commandement, une petite flotte de transport aérien avec les 12 DC-3 Dakota et le DC-4 tchadiens, la dizaine de petites Nord 2501 qui sert un peu à tout (largages par air, sauts opérationnels, éclairement nocturne) et enfin de 4 C-160 Transall. Les trois états-majors de bataillon sont également capables d’intégrer des compagnies de l’armée nationale tchadienne au fur et à mesure de leur formation. Fort de 5 000 combattants en 1969, le Frolinat en a perdu les trois-quarts trois ans plus tard et n’a plus de capacité militaire [10].

Cette force polyvalente et mobile peut être secondée efficacement dans les secteurs les plus menacées par des forces d’autodéfense, comme Executive Outcomes avec les milices Kamajors au Sierra Leone ou la force française au Tchad avec les milices villageoises. Dans une formule idéale, comme celle des Combined action platoons au Vietnam ou des Village Stability Operations en Afghanistan, des groupes professionnels peuvent être associés en permanence avec les forces d’autodéfense ou de réserves. Ces modules de forces qui connaissent bien le terrain doivent alors être assez résistants pour constituer des pions tactiques élémentaires. Cette solution suppose est consommatrice de personnels de qualité en particulier de cadres [11].

Les mêmes principes s’appliquant aux forces maritimes et fluviales. La flotte doit être capable de surveiller les ports et les lieux de pêche avec des patrouilleurs très légers équipés d’armes légères et de la technologie minimale notamment pour agir de nuit. Elle doit disposer de navires plus endurants pour lutter contre la contrebande et la protection des actifs offshore et de la zone économique. L’aviation légère de reconnaissance et d’appui doit être capable de collaborer aussi avec cette force. De même que le BIR est financé avec l’aide de la société nationale des hydrocarbures, la flotte peut être aidée par les sociétés pétrolières qui en sont les premières bénéficiaires.

Conclusion

L’adaptation des forces à la menace irrégulière est une nécessité. Elle est en cours dans la plupart des pays africains mais en rencontrant de nombreuses difficultés car elle s’oppose à une vision classique de l’emploi « en attente » de forces armées dont l’Etat comme la population se méfient souvent pour des raisons différentes. Cette transformation est une véritable révolution qui suppose un choix stratégique clair en direction de la sécurité intérieure et l’optimisation de la structure des forces de cette mission. Cette optimisation induit de privilégier le qualitatif en préférant quelques unités aéroterrestres ou aéromaritimes professionnelles bien formées, équipées, soutenues logistiquement et administrées, plutôt qu’à des volumes médiocrement formés et équipés.

Sources
[1] Helmoed Heitman, « Optimiser les structures des forces de sécurité africaine », Bulletin
de la sécurité africaine n°13 mai 2011, Centre d’étude stratégique de l’Afrique.
[2] Voir Joseph Henrotin, Techno-guérilla et guerre hybride : Le pire des deux mondes, Nuvis, 2014 ou David E. Johnson dans Hard Fighting: Israel in Lebanon and Gaza, 2012, http://www.rand.org/pubs/monographs/MG1085.html.
[3] Navi Radjou, Jaideep Prabhu, Simone Ahuja, Jean-Joseph Boillot, Innovation Jugaad. Redevons ingénieux !, DIATEINO, 2013.
[4] Philippe Susnjara, « Révolution dans les affaires militaires africaines », in Revue Défense Nationale n° 792, été 2016.
[5] William Reno, Warfare in Independent Africa, Cambridge University Press, 2011.
[6] Jeffrey Gettleman, « Africa's Forever Wars », in Foreign Policy, 11 févr. 2010.
[7] Sur le concept d’imitation, voir Ivan Arreguin-Toft, How the Weak Win Wars, Cambridge University Press, 2005.
[8] Helmoed Heitman, « Optimiser les structures des forces de sécurité africaine », Bulletin
de la sécurité africaine n°13 mai 2011, Centre d’étude stratégique de l’Afrique.
[9] Jean-Louis Promé, « Quel type d’avion pour la lutte anti-guérilla », in Défense et sécurité internationale n°34, février 2008 et Joseph Henrotin, Contre-insurrection aérienne : vers un tournant, in Défense et sécurité internationale n°34, février 2008.
[10] Michel Goya, L’intervention militaire française au Tchad (1969-1972), Lettre du retex-Recherche n°6, Centre de doctrine d’emploi des forces.
[11] Michel Goya, La guerre au milieu des populations, l'exemple des CAP au Vietnam, Lettre du retex-Recherche n°13, Centre de doctrine d’emploi des forces.

jeudi 12 janvier 2017

Les publications de la Voie de l'épée


Les articles sont des développements (de 4 à 9 pages) de billets de la Voie de l'épée. Comme toutes les autres publications qui suivent, ils sont, pour la plupart, disponible ici en format Kindle (lisible aussi sur ordinateur sans liseuse Kindle avec une application gratuite).

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Ce sont des études d'environ 10 000 mots (soit environ 20 pages).















La série Nouveaux conflits est consacrée à l'analyse militaire de conflits récents. Ce sont des études d'environ de 10 000 mots (soit environ  20 pages). 



















La série Notes opérationnelles est consacrée à des sujets militaires variés. 







Il existe enfin deux compilations d'article de la Voie de l'épée, la première consacrée au fonctionnement d'organisations militaires et la seconde aux organisations civiles. 



mercredi 4 janvier 2017

Les griffes du Tigre


En mars 2016, lors d’un débat télévisé consacré à la guerre contre l'Etat islamique la question fut posée de la suite des opérations après la reprise de Ramadi puis de Palmyre. Je me montrais à l’époque beaucoup plus prudent que ceux qui voyaient un assaut imminent sur Deir ez-Zor et sur Mossoul, ne serait-ce, dans ce dernier cas, que pour offrir une victoire majeure à la fin de Présidence Obama. 

J'avais tort, les exigences politiques l’ont emporté en Irak sur la prudence militaire. Depuis sa prise par l’Etat islamique en juin 2014, Mossoul a toujours été  le centre de gravité des opérations militaires en Irak. Pour les Américains, leader de la coalition formée à ce moment-là et plutôt adeptes de stratégie directe (surtout quand il s’agit de rester le moins possible sur un théâtre), la reconquête de cette grande ville devait être la priorité. Le gouvernement irakien de son côté était plus prudent, considérant les menaces plus immédiates envers Bagdad notamment depuis l’Euphrate, la complexité politique des provinces du nord et aussi la faiblesse des moyens militaires disponibles. En Irak, l’Etat islamique se trouvait entouré des armées du Parti démocratique du Kurdistan (PDK), de l’Union populaire du Kurdistan (UPK), des milices chiites regroupées dans les unités de mobilisation populaire (UMP, Hachd al-Chaabi) et des ministères de l’intérieur et de la défense. Si, après les défaites initiales et avec l’aide de l’Iran et de la Coalition américaine, chacune de ces armées pouvait résister, aucune d’entre elles n'était en mesure de reconquérir le terrain perdu. Tikrit avait bien été reprise en mars 2015 par les UMP mais avec de telles difficultés et de telles conséquences pour les populations, que cela avait plutôt dissuadé de recommencer l'expérience.

En l’absence d’unités de combat terrestres de la coalition, il fallut donc en passer par une nouvelle reconstitution des forces irakiennes régulières. En décembre 2014, le gouvernement américain décidait d’un plan de formation et d’équipement (Iraq Train and Equip Fund, ITEF) de 1,6 milliards de dollars pour un total estimé de 65 000 hommes. Les alliés, dont la France, contribuaient à ce plan avec des équipes de formateurs et la livraison de quelques équipements. Ce plan s’est révélé finalement beaucoup plus long à mettre en oeuvre que prévu et au bout d’un an, le fer de lance de la contre-offensive était constitué par les Forces spéciales irakiennes, élevées au niveau d’une division (la division d'or, au sens strict la 1ère brigade des trois du Counter Terrorism Service, CTS) forte en théorie de 13 000 hommes. Cette unité est une unité d’élite bénéficiant des meilleurs personnels et abondamment équipée de matériels individuels ou de véhicules modernes comme les M-ATV. En deuxième échelon, plusieurs divisions régulières irakiennes comme les 6e, 15e, 16e et 9e blindées ont également été partiellement reformées et rééquipées. Le ministère de l’Intérieur dispose également d’une division d’intervention rapide (RID) ou 5e division, en réalité une unité d’infanterie spécialisée dans le combat urbain. Au total, au bout de deux ans d’effort, on restait loin des 65 000 hommes prévus, et pour une qualité moyenne, hors unités d’élite, encore fragile. Depuis la contre-offensive sur Ramadi en décembre 2015 cette force, en particulier le CTS, est engagée presque sans discontinuer et peine à compenser ses pertes ou même à conserver ses soldats en fin de contrat. On a du mal ainsi à capitaliser et à simplement maintenir une force opérationnelle de 40 à 50 000 hommes. 

C’est donc cet instrument fragile qui a été lancé à l’assaut de Mossoul dès la fin de la conquête de Falloujah, car au sein de la coalition des quatre armées réunies autour de la troisième ville du pays, c’est bien cette force régulière qui a, seule, la charge de s’emparer de ce nouvel objectif. Or, celui-ci est d'une autre ampleur que les combats menés jusque-là.

Sans surprise, l’Etat islamique a profondément organisé la défense de cette ville grande comme cinq fois Paris intramuros. Dans les localités autour de Mossoul, un premier dispositif visait avec quelques équipes légères voire des combattants isolés, à freiner et désorganiser les colonnes adverses. Surtout, à l’intérieur même de la ville, 5 000 combattants (sans certitude) soit 3 à 4 fois plus qu’à Ramadi ou Falloujah, peuvent s'appuyer sur une forte densité de population civile, qui, contrairement à ces deux localités largement désertées, leur sert de bouclier. Ils ont surtout eu le temps de mettre en place un réseau de points d’appui et de tunnels souterrains ou inter-bâtiments qui leur permet de circuler sans être vus, ils ont aussi eu le temps de préparer des centaines de véhicules-suicide qui leur servent de missiles de croisière en appui d’un combat décentralisé « en essaim » très efficace.



Face à cette organisation prévisible, il aurait été logique de faire pénétrer simultanément dans la ville les quatre divisions régulières prévues (CTS, 16e, 9e et RID). Cela n’a pas été le cas. Par optimisme ou désir d’obtenir une victoire rapide, la division CTS a reçu l'ordre de pénétrer dès le 4 novembre dans les faubourgs est de Mossoul. Pendant tout le mois de novembre, la division CTS a progressé de plus en plus méthodiquement, s’efforçant de préserver la population, qui lui a fait bon accueil, et d’étanchéifier son dispositif face aux infiltrations de l’Etat islamique. En pointe du dispositif, les forces spéciales ont cependant du faire face au gros des forces ennemies qui qui ont multiplié les attaques suicides (plusieurs par jour) et les harcèlements. Un bout d’un mois, la division d'or n’a finalement libéré qu’un dixième de la ville au prix de près de 2 000 pertes. La 16e division est venue au nord appuyer les Forces spéciales mais avec peu de forces en première ligne. Deux brigades ont été engagées également au sud-est sous le commandement de la 9e division blindée. Ne possédant pas les compétences d’infanterie des Forces spéciales, la 9e division a été lancée le 4 décembre dans un raid en direction de l’hôpital Salaam, point d’appui de l’Etat islamique près de l’Euphrate. Le 6 décembre, une colonne de la division atteignait bien l’hôpital mais tombait dans une grande embuscade, encerclée par des sections infiltrées de l’Etat islamique. Une centaine de soldats ont été tués et des dizaines de véhicules détruits. Il a fallu l’intervention d’avions de la coalition sur l’hôpital (sans présence de civils) et des Forces spéciales pour sauver la 9e division en repli. Les 4 000 hommes de la division d’intervention rapide de la police, qui devaient être engagés au sud-ouest sur l’aéroport sont envoyés en renfort à l’est. Le terrain perdu est en partie regagné puis les opérations sont stoppées à la mi-décembre avant de reprendre dix jours plus tard.

La situation est désormais bloquée et c’est une mauvaise surprise. Je pensais pour ma part que l’offensive était prématurée, qu’il aurait fallu disposer d’un meilleur rapport de forces en troupes compétentes et avoir nettoyé la poche de Hawija entre Mossoul et Bagdad. J’estimais cependant que les forces irakiennes seraient capables d’atteindre le centre de la ville à la fin novembre avant de mener un combat de nettoyage pendant plusieurs mois. Les forces irakiennes, hors de la division d’or qui avaient assumé la majeure partie des combats de Ramadi et Falloujah, étaient plus faibles que je ne le pensais et en plus, elles étaient mal coordonnées.

Alors que plusieurs centaines de milliers de civils sont encore présents, l’Etat islamique conserve encore au moins 70 % de ces forces et le centre-ville est encore plus facile à défendre que la périphérie. Les gains en prestige de la résistance héroïque commencent à compenser la perte, inéluctable, de Mossoul. L’Etat islamique, qui est encore moins inquiété du côté de Raqqa malgré, là encore, une offensive lancée à grands renforts de communiqués début novembre, conserve des capacités d’action comme en témoignent la reprise de Palmyre et les attaques sur Bagdad.

Débloquer la situation implique maintenant de changer le rapport de forces. Les marges de manœuvre de l’armée régulière sont limitées. La 15e division, présente à l’ouest de Mossoul est disponible, au risque de laisser les UMP s’emparer de la ville de Tal Afar, et la 16e division a encore été peu engagée. Cela risque d'être insuffisant. Il est possible de faire venir encore quelques unités en provenance de Bagdad mais au risque de dégarnir la capitale et l’Euphrate face aux possibles retours offensifs de l’Etat islamique. La deuxième option est d’engager les UMP dans Mossoul. Le Premier ministre Abadi s’y refusait jusqu’à présent, cantonnant les UMP dans une mission de cloisonnement des abords ouest de la ville mais il subit désormais de fortes pressions pour engager au moins les milices Badr et Kaitaib Hezbollah. 

La troisième option consiste à modifier les règles d’engagement des moyens d’appui feux en particulier ceux de la coalition. Il est difficile d'obtenir des effets tactiques avec des frappes aériennes contre un adversaire retranché dans un milieu urbain complexe surtout si la population civile y est encore présente en nombre et que l'on a le souci de la préserver. Même ainsi et avec l’emploi systématique de munitions aériennes de précision, le site Airwars recense 73 cas de frappes ayant provoqué des pertes civiles en Irak durant le seul mois de novembre (contre, si on veut comparer, 215 en Syrie pour les seuls Russes qui emploient beaucoup moins de munitions guidées et ont moins de scrupules), ce qui en fait déjà à cet égard le mois le plus meurtrier depuis la création de la Coalition. Des règles d’engagement moins restrictives, faciliterait la progression des troupes au sol mais multiplieraient ces pertes civiles. Avec l’engagement de milices chiites, la bataille prendrait un tour beaucoup plus sanglant pour la population et se rapprocherait de ce qui se fait en Syrie. Outre que cela nuirait passablement à l’image de la Coalition, cela engagerait aussi très probablement l’avenir politique de cette région sensible, alors même que les forces régulières se trouveraient affaiblies par rapport aux milices de tous les camps. 


La bataille de Mossoul a été mal engagée. Elle sera gagnée malgré tout mais la manière de parvenir à la victoire influencera fortement l’avenir, alors même que la disparition territoriale de l’Etat islamique est loin d’être achevée et que les causes qui ont provoqué sa renaissance au sein de la population arabe sunnite locale sont encore largement présentes.