mercredi 22 mars 2017

Petit tuto à l’usage des balafrés qui ne veulent pas se baisser devant les balles

Une balle de fusil se déplace à une vitesse qui dépasse largement celle du son (340 m/s au niveau de la mer). La 7,62 M43 de la Kalachnikov AK-47 a une vitesse initiale (car bien sûr elle diminue au cours du déplacement) de 720 m/s, ce qui est plutôt lent comparé, par exemple, à la 5,56 F1 du Famas qui part à 930 m/s. Il existe bien sûr des projectiles subsoniques, pour des usages spécifiques et avec certaines contraintes mais c’est rare. Je n’en parlerai pas.

Comme tout objet supersonique cette balle déplace autour d’elle une onde de surpression de l’air qui se matérialise par un « bang » violent. Contrairement à une légende, cela ne correspond pas à au franchissement du mur du son. C’est un phénomène qui accompagne l’objet tout au long de sa trajectoire supersonique. J’ai toujours eu beaucoup de mal à savoir jusqu’à quelle distance le bang d’un petit objet comme de fusil pouvait être audible, sur des centaines de mètres certainement mais vraiment fort sur quelques dizaines de mètres.

Le problème est que ce  « bang » ressemble beaucoup  à celui de la détonation de départ, qui elle-même provoque une onde qui se déplace…à la vitesse du son. Pour compliquer le tout, le tir du même projectile va entraîner un troisième bruit : un sifflement provoqué par le cône de vide juste derrière la balle. Là encore, je ne connais pas la distance maximale pour ce sifflement (tous les avis experts seront appréciés).

Une balle provoque donc trois bruits que nous baptiserons : TAC pour le claquement du bang, SI pour le sifflement et TO pour la détonation de départ. Ces trois bruits de base peuvent être pollués par d’autres, des échos sur des bâtiments par exemple ou des chocs lorsque les balles rebondissent. Ils sont normalement assez caractéristiques et je n’en parlerai pas non plus. En revanche, la connaissance des interactions des trois sons directs produits par une balle constitue un paramètre important de la survie sur le champ de bataille. Imaginons quelques cas de figures.

Un tireur perché sur en haut d’un bâtiment à 600 m, et tire dans votre direction, par très loin mais pas sur vous : vous aurez entendu successivement TAC et TO.

Si vous ne connaissez pas l’existence de l’onde de Mach et de TAC, vous le confondrez avec TO, la détonation de départ. Vous croirez qu’on vient de vous tirer dessus depuis un endroit très proche. Ce sera une erreur grossière, qui peut vous amener à des réactions dangereuses (vous poster et/ou riposter face à une mauvaise direction ; vous placer ainsi, immobile, dans une position où le tireur, où contrairement à ce que vous pensez, vous voit toujours). Vous entendrez le deuxième bruit qui vient à vous, TO donc si vous suivez, mais vous le négligerez probablement car plus sourd et surtout plus lointain, vous le considérerez comme un autre tir (d'où les comptes-rendus qui annoncent bien plus de tirs et de tireurs qu'en réalité) nettement moins dangereux. Dans tous, les cas vous serez perdu.

Si vous connaissez le phénomène, vous aurez compris qu’une balle est passée pas loin de vous et vous attendrez le TO (un bruit beaucoup plus sourd et qui se traîne à la vitesse du son) qui viendra un tout petit peu plus tard. Le décalage entre TAC et TO vous donnera un indice très grossier de la distance (n'oubliez pas que quand vous entendez le TAC, le TO s'est déjà déplacé). Retenez qu'avec un décalage d'une seconde environ vous êtes entre 300 et 600 mètres du tireur. Vous aurez surtout une meilleure idée de l'endroit où il se trouve. Vous pourrez donc réagir de manière plus judicieuse. 

Au passage, ne croyez pas comme le bang est puissant qu’il s’agit de munitions explosives, non c’est un bruit normal de projectile plein. C’est ce bruit fort et surprenant qui vous incite par réflexe à baisser la tête et les épaules, ce qui ne sert évidemment à rien car le projectile est déjà passé. Ce n’est pas tant l’habitude qui vous empêche d’avoir ce réflexe que l’attention. Si vous vous attendez à entendre ce bruit (ce qui, il est vrai, se confond souvent avec l’habitude), vous ne bougerez pas plus que ça. Sinon, surpris, même ancien, balafré et tatoué, vous sursauterez.

Si en plus vous entendez un SI juste après le TAC, cela ne change rien fondamentalement au phénomène sinon que vous savez que la balle est passée très près et que donc, information précieuse, c’est sans doute vous qui étiez visé. Rappelez-vous alors qu’à cette distance, les deux secondes nécessaires à la balle pour venir à vous, vous permettent de faire plusieurs mètres. Si vous ne pouvez pas vous mettre à l’abri, bougez ! Vous pouvez même vous baisser. Vous réduirez considérablement la probabilité d’être touché.

Variante : vous pouvez entendre TAC, TAC, TAC, etc…puis TO. Félicitations, vous êtes dans l’axe de tir d’une mitrailleuse. Le phénomène est le même. Le calibre est généralement plus important, les claquements sont plus forts (jusqu’à devenir un peu écrasants à force surtout lorsqu’ils passent au-dessus de votre tête) et la distance des projectiles par rapport à vous peut-être plus importante. Dans ce cas-là il faut attendre la fin de la séquence et, encore une fois, l’arrivée du TO pour avoir l’origine et la distance du tir. Petite particularité des tirs en rafales : vous pouvez aussi les voir arriver avant de les entendre (la lumière va plus vite que le son) si les balles touchent quelque chose en allant dans votre direction. Dans un tir unique, hors ricochet malheureux, le choc va neutraliser la balle et vous ne serez plus menacé par elle (mais d'autres peuvent venir et vous êtes averti). Pour un tir en rafales en revanche, voir des impacts ne signifie pas la fin du danger. Pour de nombreuses raisons, les balles ont plutôt tendance à partir plus haut qu'on ne voudrait, le mitrailleur peut donc tirer sciemment trop bas pour corriger cela et savoir où il tire. Cela vous donne en tout cas, de précieuses indications qui précédent celles que vous aurez par les oreilles, très (trop) peu de temps après.

Maintenant, vous ne pouvez entendre aussi qu’un seul bruit. Dans ce cas, soit, bonne nouvelle, vous n’êtes pas dans l’axe du tir (les TAC vont dans une autre direction et vous n’entendez que le TO, qui, lui, va dans toutes les directions) ; soit, et selon les situations cela peut-être une mauvaise nouvelle, vous êtes très proche du tireur (a priori moins de 300 mètres) et TAC et TO se confondent. Dans ce dernier cas, la confusion des sons peut même vous cacher l’origine des tirs et il faut utiliser la vue pour vous informer. Si vous n’êtes pas armé et que vous n’avez rien de particulier à faire dans le secteur, le mieux est de se retirer.

Voilà vous savez l’essentiel. La prochaine fois, on parlera des obus. 

Sinon allez voir dans Sous le feu-La mort comme hypothèse de travail, Tallandier, 2014.

vendredi 17 mars 2017

Le combattant rapproché comme priorité stratégique nationale-Intervention au colloque national de l'infanterie

16 mars 2017.

A l’été 2006, j’ai effectué une mission de retour d’expérience à Kaboul. A l’époque, la France venait juste de refuser d’envoyer son unique compagnie d’infanterie alors présente sur place en renfort des Canadiens qui venaient de s’engager dans la province de Kandahar et devaient y faire face à une résistance inattendue. En allant voir cette unité, je constatais qu’elle aurait eu, au regard de l’intensité des combats qui se déroulaient alors, de sérieuses difficultés et sans doute des pertes : le capitaine n’avait pas de véhicule de commandement, certains véhicules de la compagnie n’étaient pas blindés, les sections étaient réduites à 75% de l’effectif théorique, il n'y avait des munitions que pour un jour et demi de combat, il y avait très peu d’armes d’appui et pas de mitrailleuses 12,7 mm sur les VAB (Véhicules de l’avant blindés, qui, il est vrai, remplaçaient les camions depuis peu), etc. Tout avait été calculé au plus juste pour être présents  au moindre coût dans une opération de stabilisation. Je concluais mon rapport en disant que la foudre ne nous épargnerait pas éternellement et qu’il fallait se préparer beaucoup plus sérieusement à l’éventualité de combats violents. Je proposais notamment de regarder précisément ce que faisaient nos alliés alors engagés dans les zones de combat en Afghanistan. Quelques mois plus tard, le poste qui consistait justement à analyser ce que faisaient les autres fut supprimé par mesure d’économie.

Deux ans plus tard, alors au cabinet du Chef d’état-major des armées, je participais au groupe de travail analysant le combat de la vallée d’Uzbeen. Je constatais que rien n’avait vraiment évolué depuis. L’équipement et l’organisation de la section Carmin qui était tombée dans l’embuscade étaient les mêmes que celui des sections de 2006. Pire, cette section était quasi-identique à celle que je commandais quinze ans plus tôt à Sarajevo: même gilet pare-balles, conçu pour des missions statiques, même casque, même armement, même faible quantité de munitions, même nombre réduit.

Entre 1993 et 2008, la France avait pourtant produit pour environ 20 000 milliards d’euros de richesses nouvelles. Ne pouvait-on imaginer d’en consacrer un petit peu pour ses soldats de première ligne ? Alors certes, le programme Félin était en cours, j’avais même participé à certaines expérimentations dix ans plus tôt, et de nouveaux équipements avaient été demandés, en « urgence opérationnelle », comme les VAB téléopérés. Mais visiblement cela n’avait pas été assez urgent. Que de lourdeurs, de rigidités pour arracher quelques ressources. Ne pouvait-on imaginer d’équiper nos soldats plus vite de matériels plus performants ? Il suffisait bien souvent, comme nos ennemis, de les acheter sur le marché civil pour quelques centaines d’euros. Plus largement, ne pouvait-on imaginer de changer notre armement individuel ? Dix ans avant l’embuscade d’Uzbeen, j’avais assisté à une séance de tir où une section d’infanterie tunisienne nous avait humiliés avec ses fusils d’assaut à lunette Steyr AUG. Le tir avec cette arme, pourtant contemporaine du Famas, m’avait alors paru magique. En 2008, cela faisait déjà pratiquement trente ans que nous étions dotés du Famas. Trente ans, c’était le temps qu’il avait fallu justement pour passer la génération précédente -celle de la guerre d’Algérie : FSA 49/56, MAT 49, AA52- au fusil d’assaut.

Il n’était donc peut-être pas scandaleux d’envisager le remplacement de ce Famas dont par ailleurs l’entretien devenait si coûteux et l’approvisionnement en munitions de plus en plus dégradé. Si j’ai bien lu, son remplacement, en cours actuellement, va nous coûter environ 300 millions d’euros…300 millions d’euros, soit 0,68 % du programme Rafale (un total de 43 milliards d’euros de dépenses pour la France au dernier pointage lu). Avec le prix de deux avions Rafale, on pouvait rééquiper tous nos soldats débarqués. Pour la moitié du prix d’un avion, on pouvait remplacer le gilet pare-balles conçu dans l’urgence par ce qui se faisait de mieux au monde. Le Rafale est un merveilleux appareil mais la position stratégique de la France se serait-elle trouvée compromise avec quatre avions Rafale de moins, au profit d’une infanterie beaucoup mieux équipée ? La destruction de la section Carmin n’était pas seulement une question d’équipements mais avec des nouvelles armes individuelles dont un bon pistolet automatique en double dotation, une centaine de munitions en plus, des gilets plus ergonomiques, autant de soldats débarqués que la structure réglementaire, elle aurait peut-être pu tenir jusqu’à l’arrivée des renforts. Cela n’a pas été le cas, la section d’infanterie débarquée n’était pas une priorité pour la nation ou même le ministère de la Défense, comme bien souvent dans notre histoire.

Le fantassin oublié

La section d’infanterie française prend sa forme moderne dans les années 1916-1918. Elle est alors équipée de fusils-mitrailleurs, de fusils lance-grenades et parfois de fusils semi-automatiques (FSA) dont certains avec lunette. Chaque demi-section (puis tiers de section à la fin de la guerre) n’est alors pas très différente dans ses équipements, son organisation et son fonctionnement du groupe de combat actuel. Autour des sections d’infanterie, on invente aussi les sections et compagnies d’appui avec mitrailleuses, mortiers de 81 mm et canons de 37 mm. Le saut qualitatif a été énorme de 1914 à 1918. Le problème est qu’il n’avait pas besoin d’être réalisé car tous ces équipements existaient avant guerre à l’état de prototypes. Il suffisait de les développer. On ne l’a pas fait.

On ne l’a pas fait parce que tout cela n’est pas très valorisant, à tous les sens du terme. Dans le monde économique, l’intérêt des ingénieurs et des comptables se porte beaucoup plus facilement sur les grands et beaux systèmes. Les chantiers navals ou, plus tard, l’industrie aéronautique, ont plus de visibilité, de poids médiatique que les entreprises plus modestes qui servent l’armée de terre et parmi ces dernières, les producteurs de véhicules, l’emportent sur ceux qui fournissent les petits équipements des soldats à terre. Dans l’offre industrielle, le fantassin au sol est le plus mal servi, surtout lors des périodes de disette budgétaire lorsque les gros programmes maigrissent alors que les maigres meurent. Ce phénomène pousse d'ailleurs paradoxalement les armées à soutenir les premiers (les gros et coûteux) plutôt que les seconds pour mieux défendre leurs budgets. 

Du côté des politiques, là où se font les choix budgétaires, on est aussi évidemment plus sensible à ces grands industriels, pour des raisons parfois personnelles mais aussi pour soutenir l’activité et les exportations ou encore parce que ces grands engins sont plus utiles pour des effets démonstratifs. Avant 1914, on dépense des fortunes pour les dirigeables ou les cuirassés de type Dreadnought. Un simple transfert des ressources de ces projets vers les fantassins de 14 aurait sauvé des centaines de milliers de vie et changé l’Histoire.

Il est vrai aussi que le fantassin apparaît aussi bien petit voire simple. Considérée comme moins technique que les « armes savantes » où même la cavalerie, c’est bien souvent dans les rangs de l’infanterie que sont affectés les recrues les moins qualifiées. Recrutés « dans la partie la plus vile de la nation » selon l’Encyclopédie au XVIIIe siècle, tirés au sort tout au long du XIXe siècle (avec possibilité d’exemption pour la bourgeoisie moyennant finance), le fantassin français est réputé brave mais peu instruit. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, on considère généralement qu’il faut au minimum deux ans de service pour faire un soldat. La réduction du service militaire à un an en 1928 est considéré comme une catastrophe par l’Etat-major qui estime que l’on ne peut plus dès lors mener de grandes opérations offensives (jugées les plus complexes). Si, en 1934, le colonel de Gaulle demande des soldats de métier pour servir dans les corps blindés-mécanisés qu’il décrit dans Vers l’armée de métier, c’est parce qu’il ne croit pas que des appelés à un an de service puissent le faire. Au-delà des technologies, sur lesquels presque tous les regards se portent, c’est bien souvent dans le changement des perceptions que se trouvent les innovations les plus fertiles. En regardant les hommes différemment on aurait pu considérer avant 1914 que les fantassins pouvaient utiliser des armes automatiques sans gaspiller des munitions, l’argument premier de l’époque. L’invention du chef de groupe en 1917 est une innovation majeure qui permet de résoudre le problème que l’on se pose dans l’infanterie depuis l’apparition en masse des fusils à âme rayée (qui ont une portée pratique beaucoup plus importante que les armes précédentes). Pendant des dizaines d’années, on a hésité entre la dispersion des hommes qui protège du feu mais éloigne des officiers et la concentration, aux effets inverses. Il a fallu finalement changer de regard sur les sergents en 1917 et considérer qu’ils pouvaient aussi prendre des décisions tactiques autonomes pour résoudre le problème en créant des cellules semi-concentrées. Une des innovations majeures de l’infanterie durant ces deux derniers siècles a donc procédé d’un simple changement de perception.

On retrouve le même phénomène pendant la Seconde Guerre mondiale. Les sections d’infanterie de 1940 n’ont pratiquement pas bougé depuis 1918. Pas d’armement nouveau, hormis l’excellent fusil-mitrailleur FM 24/29. Il n'y a pas de fusil semi-automatique (le MAS 36 est encore à répétition manuelle et il ne sort qu’au compte-goutte au début de la guerre) et on est incapable de produire un pistolet-mitrailleur (PM) efficace. Non seulement, l’armement et l’équipement du fantassin ne constituent pas une priorité, mais on n’a pas réfléchi non plus à l’évolution des structures et des méthodes. Il y avait pourtant, là aussi, un potentiel caché qui ne s’est révélé que plus tard. Deux ans après le désastre de 1940, à Bir Hakeim, une brigade de cinq bataillons d’infanterie et de quelques unités d’appui tenait tête à une division blindée italienne puis à deux divisions allemandes tout en étant plus frappée par les Stukas que les forces soviétiques à Stalingrad. Cette 1ère brigade française libre (BFL) était pourtant encore largement équipée de matériels français ou d’équipements facilement disponibles avant 1939. Elle avait simplement inventé de nouvelles méthodes et de nouvelles structures. Avec sensiblement les mêmes moyens, elle se battait beaucoup mieux et plus durement que les unités équivalentes de 1940 et on se plait à rêver à ce qu’aurait pu être alors le combat en France ou en Belgique avec des centaines de 1re BFL.

Retenons bien ces leçons. Dans l’allocution des ressources le petit fantassin aura tendance à être le dernier servi, surtout lorsque ces ressources sont rares, jusqu'au moment où arrive le moment où il faut combattre. Comme l’air, on s’aperçoit alors que l’infanterie existe lorsqu’on en manque, qu’elle est vitale et finalement toujours trop rare et trop négligée. On s’aperçoit aussi, leçon interne de l’armée de Terre et de l’infanterie, que, focalisés aussi sur les ressources venues du haut dont il est toujours facile d’accuser le manque, qu’il y avait une productivité sous-exploitée.

Tâtonnements fantassins

Les choses ont-elles vraiment changé depuis ? L’infanterie à pied a bénéficié de deux grandes périodes d’effort après 1945 : pendant la guerre d’Algérie et dans les années 1980 au moment de la petite guerre froide. Il y avait alors un besoin urgent, pour faire une guerre en cours ou pour se préparer à une autre qui menaçait, et des ressources importantes étaient consacrées à l’outil de défense (y compris dans la situation économique difficile des années 1980). 

Dans le premier cas, en Algérie, la priorité est donnée à l’infanterie à pied (« légère ») et à la puissance de feu antipersonnel. On refuse la solution du fusil d’assaut et on prolonge les concepts du début de la Seconde Guerre mondiale mais avec la génération des FSA, PM et fusil-mitrailleur AA52, on dote nos fantassins d’une puissance de feu nettement plus importante que celle de nos adversaires (il est vrai mal équipés). Dans le deuxième cas, en France et en Allemagne, l’accent est mis sur la mobilité et la capacité antichar. L’infanterie, portée sur VAB ou AMX10P est dotée de lance-roquettes, roquettes jetables de 112 mm et de toute une panoplie de missiles : Hot, Milan, Eryx. Pendant le même temps, la capacité antipersonnel évolue peu. En 1978, les soldats largués à Kolwezi et engagés au Tchad ou au Liban sont encore équipés comme à l’époque du plan Challe, face à des combattants équipés de fusils d’assaut FAL ou de la panoplie soviétique : AK47, lance-roquette RPG, fusil à lunette SVD, fusil-mitrailleur RPD. On achète alors en urgence des fusils suisses SIG 540 avant, dernière armée moderne à le faire, de se doter d’un fusil d’assaut avec le Famas.

La fin de la guerre froide nous surprend dans cette posture. Politique inconséquente et à très courte vue, on n’ose supprimer ou transformer aucun des grands programmes lancés à la fin de la guerre froide mais on s’empresse en même temps de réduire les moyens qui auraient permis de financer ces mêmes grands programmes. Depuis, les armées sont plongées dans une profonde crise organique. Autour des grands programmes, tout fond. Dans l’armée de l’air, tout tombe en ruines autour du Rafale, autour du groupe aéronaval la flotte perd des milliers de tonnes chaque année et dans l’armée de terre, le nombre de chars est divisé par six en vingt-cinq ans, les canons par quatre et les hélicoptères par deux. L’infanterie n’échappe pas au phénomène. Il y avait 48 régiments ou bataillons de chasseurs endivisionnés en 1986, il n’y en a plus que vingt aujourd'hui.

Pour autant, avec la multiplication des « gestions de crise » après la guerre froide, on s’aperçoit que l’on a besoin d’hommes sur le terrain, pas forcément de combattants, car on n’y combat que rarement et ponctuellement (à Sarajevo ou à Mogadiscio par exemple) mais plutôt de « gardiens de la paix » ou de « gardes internationaux ». Des unités d’infanterie sont évidemment capables de jouer ce rôle mais il est possible de faire appel aussi pour ce que l’on croit être des missions simples (jusqu’à ce qu’il faille combattre et là c'est plus compliqué) à des unités de marche ou Proterre. Dans ces conditions, finalement plus encombrée qu’aidée de cet armement antichars dont on continue à l’équiper malgré tout (pour quelques missiles tirés, le programme Eryx aura coûté deux fois le coût du remplacement du Famas), recevant au compte-gouttes des crédits de développement, l’infanterie évolue lentement parfois encore empêtrée dans des procédures interminables.

Il aura fallu quand même deux ans après le rapport du général Vezio en 1986 pour choisir entre la roue et la chenille pour le futur Véhicule blindé de combat d’infanterie (VBCI), puis encore dix ans pour ne pas se mettre d’accord avec les voisins européens sur un projet commun et enfin refuser en 2002 les déplorables premières maquettes proposées par l’industriel, avant de voir enfin arriver en 2008 le VBCI dans les unités (pour finalement un nombre inférieur à la commande initiale et pour un prix total du programme plus élevé). En 1916, il n’avait fallu que dix mois pour former la toute première unité de chars français de l’histoire en partant de rien. Il est vrai que dès la génération suivante, là où le général Estienne et l’infanterie demandaient un petit engin d’accompagnement à deux places et transportable par camions (le FT-17) le service automobile du ministère et l’industrie proposaient plutôt un monstre mécanique beaucoup plus sophistiqué, coûteux et lent à produire (et au bout du compte inutile).

Pour le fantassin débarqué, le combattant rapproché d’une manière générale, c’est l’urgence qui a commandé pour faire à la menace de tous les malfaisants qui s’acharnaient mystérieusement contre les soldats de la paix. On a assisté à une pulsion d’acquisitions au début des années 1990 : Minimi, fusil Mac Millan, gilets pare-éclats, pare-balles, casque, optronique ou des transferts, VBL, VAB canons de 20 mm. Cela a été bienvenu et a sauvé un certain nombre de vies mais pour le reste, hormis la professionnalisation complète de l’infanterie, on connaît peu d’évolutions dans les structures, les méthodes ou les perceptions jusqu’à l’engagement en Kapisa-Surobi en 2008, occasion d’une nouvelle pulsion réactive.

Le fantassin stratégique

Ce qui me frappait le plus en faisant le retour d’expérience de l’embuscade d’Uzbeen était ce décalage flagrant entre les effets, très clairement stratégiques, des combats, et la faible priorité accordée à nos fantassins. Il faut être cohérent : si l’engagement d’une seule section d’infanterie peut avoir des effets stratégiques, alors la section d’infanterie doit recevoir une attention stratégique, c'est-à-dire au niveau politico-militaire le plus élevé. Cela paraît relever de l’évidence biblique.

Ce sont les combattants rapprochés qui payent le prix fort. Il serait intéressant d’analyser qui étaient et comment sont morts précisément les 400 soldats tombés pour la France depuis 1962. Les Américains, eux, ont fait ce genre d’études. Ils ont établi que dans les conflits du XXIe siècle, les fantassins représentaient 81 % des pertes, que 90 % d’entre eux étaient morts à moins de 400 m d’une route et pour 52 % en cherchant l’ennemi. Les statistiques françaises doivent être assez proches. Une arme qui représente en France peut-être 5 à 6 % des hommes et des femmes en uniforme supporte au moins 70 % des pertes, les autres sont essentiellement des sapeurs (les sapeurs-combat peuvent revendiquer légitimement aussi l’appellation de combattants rapprochés) et des logisticiens.

Dans l’immense majorité des cas, ces hommes ont été tués dans des combats d’ampleur limitée par d’autres combattants rapprochés toujours irréguliers, soit par le feu d’armes légères, soit par des engins explosifs et obus. Dans ces combats, les soldats français sont presque toujours sortis vainqueurs, et c’est encore le cas finalement à Uzbeen au bout de deux jours, mais il suffit que quelque uns d’entre eux tombent pour que cela deviennent un événement à l’ampleur exponentielle par rapport au nombre de pertes. En Afghanistan, l’embuscade d’Uzbeen a provoqué une grande émotion, la sidération du ministre et le déplacement d’un Président de la République puis les deux attaques-suicide du 13 juillet 2011 et du 20 janvier 2012 (dix soldats français tués au total) ont provoqué à leur tour de telles mesures de prudence qu’elles ont largement paralysé l’action en Kapisa-Surobi avant de finalement provoquer un retrait anticipé. Ces opérations tactiques voire micro-tactiques apparaissent donc rétrospectivement comme de grandes victoires rebelles.

Cette très faible résilience politique incite à une réticence à l’engagement de troupes terrestres, surtout de soldats débarqués, apparemment si vulnérables. Le problème est que les effets décisifs ne peuvent être obtenus qu’au sol, là où vivent les gens, et par des combattants qui plantent des drapeaux et contrôlent des zones. Cela est d’autant plus vrai que l’on combat, ce qui est la norme depuis cinquante ans, surtout des organisations armées au milieu de populations. Ces organisations ont peut les bombarder pendant des semaines, des mois et même des années maintenant comme l’Etat islamique, s’il n’y a personne au sol pour les dominer au plus près et contrôler le terrain et la population, cela ne donne pas grand chose. On peut bien sûr faire confiance aux Alliés locaux pour cela mais en se souvenant que s’ils ont fait appel à nous, c’est qu’ils sont inférieurs à leur adversaire. Les résultats sont souvent très aléatoires. Nous voilà donc soumis à un dilemme fondamental : engager des combattants rapprochés, avoir plus de chances de l’emporter mais voir fatalement certains d’entre eux tomber, ou ne pas les engager, et donc imiter les pertes, mais voir les chances de succès diminuer.

Faire en sorte que le politique n’ait plus peur d’engager des combattants rapprochés au contact de l’ennemi.

Il n’y a qu’une manière de sortir de ce dilemme : faire en sorte que le politique n’ait plus peur d’engager des combattants rapprochés au contact de l’ennemi. On l’aura compris, cette ambition dépasse largement le cadre de l’infanterie. Le Livre blanc de 2008 expliquait qu’il fallait apprendre à la nation à être plus résiliente car les engagements à venir seraient plus durs. C’était une erreur, d’une manière générale l’opinion publique s’avère souvent bien plus prête à accepter les pertes que ne le croit l’échelon politique. C’est ce dernier qui soit apprendre la résilience, ou plutôt doit la réapprendre. En juillet 1961, le général de Gaulle engageait les forces françaises pour dégager la base de Bizerte, acceptant la perte de 27 hommes (pour 30 fois plus dans l’armée tunisienne). En 1978, le Président Giscard d’Estaing engageait quasi-simultanément deux opérations audacieuses au Tchad et à Kolwezi : 33 soldats français mourraient en quelques semaines mais nos ennemis étaient écrasés. Pendant la guerre du Golfe, on avait cru et admis qu’il y a aurait possiblement des centaines de victimes.

Et puis on a surtout hésité, dès l’engagement au Liban en 1978 en fait, à combattre directement pour finalement quand même perdre des hommes sans avoir beaucoup de résultats. Il faut l’engagement des forces spéciales dans le sud afghan en 2003, puis la Kapisa-Surobi et l’opération Serval au Mali pour renouer avec le combat…avant d'hésiter à nouveau. La guerre contre l’Etat islamique est ainsi la première de notre histoire ou, en presque trois ans, les pertes civiles sont très largement supérieures à celle d’une armée que l’on ne veut pas engager directement contre l’ennemi.

Cette ambition concerne aussi l’armée de Terre et l’infanterie. On peut, comme je l’entends dans ce colloque se satisfaire de tout et estimer que l'on fait le maximum. On peut considérer aussi qu’on peut aller beaucoup plus loin. Alors que, depuis la fin de la Guerre froide, nous avons une supériorité totale dans les airs et sur les mers, n’y craignant plus que les concurrents commerciaux, le combat des petites cellules tactiques terrestres n’a guère varié depuis des dizaines d’années. Malgré ses équipements électroniques ou de protection, une section d’infanterie française moderne aurait des difficultés à vaincre, sauf sans doute de nuit, une section de panzergrenadiers allemands de 1944 (et ses quatre à six MG-42 à 1000 coups-minutes). Dans les combats d’Uzbeen, une section a été détruite et une autre fixée par des combattants rebelles bénéficiant certes de la surprise et de la supériorité numérique mais sans gilets pare-balles et équipés d’armements des années 1960. On n’imagine pas une patrouille d’avions Rafale, même surprise, être battue par une escadrille de Mig-15 et encore moins de Focke-Wulf 190. C’est possible dans le combat terrestre et plus particulièrement le combat débarqué.

On peut rétorquer que cela ne s’est plus reproduit depuis 2008. C’est vrai et les combats, très intégrés entre le sol et les appuis, en Kapisa et plus encore au Mali ont été menés de manière remarquable mais en déployant des moyens importants et au prix de 200 000 euros par combattant ennemi tué. C’est certes inférieur aux coûts d’une campagne aérienne mais quand même. On se gargarise avec les principes de la guerre de Foch, mais parmi eux il y a « l’économie des forces ». Nous pouvons gagner tous les combats mais combien pouvons-nous gagner de combats de ce type quand les appuis-canons, hélicoptères d’attaque, chasseurs-bombardiers- se comptent en dizaines seulement et quand les Américains ne sont pas là pour les fournir ? On doit se féliciter de la réussite de Serval mais il ne faut pas oublier que nous avions en face de nous 3 000 combattants légers équipés de pick-up et d'armes légères soviétiques, et que nous avons (avec nos camarades tchadiens) tué 10 % de cet ensemble. La France seule face à l’Etat islamique, on fait comment ? C’est une superpuissance militaire, l’Etat islamique ? Il y a 99 ans, nous étions la première armée du monde, nous disposions de l’infanterie la plus forte et la plus moderne et pas seulement dans ses équipements. En 1924, la France épuisée par la guerre envoyait quand même 100 000 soldats au Maroc vaincre une force rebelle comparativement très supérieure à ce que représente l’Etat islamique aujourd’hui.

Révolution

A dépenser tellement d’énergie pour sauver les programmes en cours, à gratter quelques crédits, on en vient à se satisfaire de pouvoir gagner simultanément quelques combats de petite ampleur (qui, il est vrai, ne le sont jamais pour ceux qui les vivent) ? Ce qu’il faut atteindre, c’est la certitude qu’une section isolée soit invincible face à un adversaire équivalent en nombre, qu’elle soit capable de résister face à trois ou quatre fois plus de combattants jusqu’à ce que des renforts ou des appuis arrivent. Il faut bien sûr diminuer par tous les moyens le risque pour chacun de nos soldats mais aussi et surtout augmenter considérablement le risque pour nos ennemis. Pour chaque combattant rapproché qui tombe, 20 ennemis doivent mourir lorsque la section combat seule et 40 lorsqu'elle peut bénéficier d'appuis proches. C’était finalement la norme de Serval mais il faut atteindre cette norme avec les moyens de l’infanterie seule (ce qui n’empêche évidemment pas de faire parfois appel aux autres) et surtout la multiplier. Ce n’est pas 400 sections dont la France a besoin mais de 800 super-sections d'un standard se rapprochant de celui des Forces spéciales. C’est irréaliste ? De la même façon que les généraux de 1914 auraient considérés comme irréalistes ce que l’on a été capable de faire seulement quatre ans plus tard et que ceux de 1940 auraient jugés ridicule le compte-rendu de Bir Hakeim.

Pour y arriver, il faut bien sûr commencer par dépasser le seul cadre de l’infanterie, de l’armée de Terre et même des armées pour secouer plus haut et placer le politique devant ses responsabilités et ses contradictions. On ne peut impunément déclarer être en guerre et ne pas sérieusement la faire. On peut se féliciter de la modification de la loi de programmation mais cela est encore loin d’être suffisant, ne serait-ce que pour résoudre la crise en cours. Imagine-t-on par ailleurs le général de Lattre entendre avant de débarquer en France que seul le tiers du surcoût des opérations de la Première armée serait financé et qu’une partie de son budget serait gelé, car vaincre l’armée allemande c’est bien mais réduire les dépenses publiques, c’est mieux ? Imagine-t-on le général Pétain à Verdun recevoir des directives de l’Union européenne lui rappelant l’obligation de créer des représentations professionnelles et de faire respecter strictement les temps de repos des fonctionnaires ? C’est aberrant, c’est pourtant ce que nous faisons. En face, l’Etat islamique, al-Mourabitoune, AQMI ou Boko Haram ne sont pas soumis au code des marchés publics, n’ont pas mis en place des bases de défense et n’ont pas adopté le logiciel Louvois. Cela leur donne de gros avantages que l’on n’est pas obligé de leur accorder éternellement.

Mais on peut se regarder aussi. N’y-a-t’il rien à faire en attendant les sacro-saints Scorpion et Félin V2 ? Attention, ces programmes sont remarquables mais il ne faut pas qu’ils nous hypnotisent. Peut-être que dans le futur Félin nous permettra d’établir enfin d’établir la suprématie en combat rapproché mais ce n’est encore le cas et pour l’instant le bilan est négatif puisque, effet d’éviction, avec les 42 000 euros que coûte chaque panoplie on aurait pu faire mieux et surtout beaucoup plus vite en en se contentant d’acheter sur étagères. Peut-être faut-il d'ailleurs accorder et de ressources plus de liberté aux brigades et régiments pour acheter (et même revendre) dans le marché civil ce dont elles ont besoin, hors armement bien sûr ? Les tenues ne seront pas forcément tout à fait toujours les mêmes mais quelque chose me dit que nos soldats seraient sans doute mieux équipés, plus vite et pour un coût global inférieur pour le budget du ministère.

Dans cette journée, j’ai entendu dire plusieurs fois qu’il ne fallait jamais oublier l’homme. C’est très bien mais concrètement, cela signifie quoi ? Si on se souciait vraiment des hommes, on ne se réjouirait pas de l’opération Sentinelle. Peut-être qu’on si on maintenant un peu plus de stabilité dans nos unités au lieu de conserver la même gestion des mutations que pendant l’armée de conscription on obtiendrait plus de cohésion et d’efficacité sans dépenser un euro de plus (en fait en en dépensant moins). 

On sait que les meilleurs soldats ont entre 28 et 32 ans. Ils ont peut-être un peu moins de souffle qu’à 20 ans mais ils ont en revanche beaucoup plus de maturité. Un général israélien m'a confié un jour que ce qu'il nous enviait le plus, c'était nos vieux caporaux-chefs qui restent calmes dans les situations difficiles. Il m'expliquait que pour les missions les plus complexes ils préféraient engager des réservistes que des unités d'active, où la moyenne d’âge, cadres compris, tourne autour de 21 ans. Les hommes des forces spéciales sont plus âgés que les autres, ce n’est pas pour rien. Les unités d’intervention de la police et de la gendarmerie recrutent aussi des hommes déjà formés et avec quelques années d’ancienneté. Pourquoi ne pas faire de la spécialité de combattant rapproché, une spécialité de deuxième temps de carrière ? On aura des hommes mûrs, expérimentés et qui auront acquis d’autres compétences utiles. 

Ces hommes et ces femmes précieux, notre trésor national, ne doivent pas non plus être gaspillés. Leur temps doit être partagé entre entraînement-alerte, opérations et repos. Tout le reste, le gardiennage, les gardes d’honneur, les servitudes diverses, etc. doit être réduit au maximum ou effectué par d’autres. Peut-être alors que l’on considérera que l’on se soucie vraiment des hommes et que le temps moyen d’engagement des militaires du rang sera supérieur à six ans.

Est-on par ailleurs obligé d’avoir des structures différentes de section pour chaque théâtre d’opération ? Pourquoi faut-il une organisation différente pour le 9e RIMa ou le 3e REI sur le même territoire guyanais ? Pourquoi avoir conçu une section à 40 hommes pour ne jamais l’utiliser et, à la place, bidouiller, parfois pour respecter à l’homme près un chiffre politique (« ne pas dépasser 4 000 hommes en Afghanistan ! », comme si on demandait au porte-avions Charles de Gaulle de ne fonctionner qu’avec 1 000 hommes) ? Outre que ces changements de structure sont « déstructurants », on en arrive ainsi à avoir seulement 23 hommes à terre à Uzbeen au lieu de 31.

Puisqu’on parle de structures, pourquoi, hormis le retour (heureux) du troisième tireur de précision, n’avons-nous pas fait évoluer la structure décrite dans l’INF 202 de 1999 (qui lui-même ne modifiait la version de 1986 qu’avec le chapitre consacré au groupe ACCP) ? Il y a douze ans, les fantassins israéliens m’expliquaient avoir abandonné le trinôme par son incapacité à absorber les pertes. En ajoutant un seul homme, l’équipe devenait plus résistante et plus souple. Il y a un consensus international et historique là-dessus, nous persistons pourtant. Pourquoi attendre encore avant de constituer des groupes d’appui dans les sections, avec du 7,62 mm, des tireurs de précision avec fusils HK417 et pourquoi pas des lance-roquettes Carl Gustav au lieu (ou en plus) des AT-4 ? J’ai expérimenté de 1993 à 1999, une organisation de la section directement inspirée des sections d’assaut allemandes de 1944 avec un groupe appui-feu, regroupant les armes tirant à 600 m, et deux ou trois groupes d’assaut équipés simplement de Famas. Dans la majorité des cas, cela fonctionnait beaucoup mieux qu’en les répartissant dans les groupes (dans l’embuscade d’Uzbeen, hormis un tireur de précision et une seule grenade LGI lancée, les armes portant à 600 m n’ont fourni aucune plus-value réparties dans les groupes).

Pourquoi conserve-t-on douze cadres d’ordre réglementaires pour le chef de groupe ? Lorsque j’étais chef de groupe, je les ai remplacés par un cadre d’ordre unique : OPAC (objectif-observation/position/action), inspiré des modes de communication entre équipages de chars. Ce simple changement, expérimenté de multiples fois, a eu pour effet d’accélérer considérablement à la fois la vitesse et la qualité de fonctionnement du groupe et des équipes. Dans un combat d’infanterie où l’initiative du feu et la vitesse de commandement sont essentielles, cela apportait un avantage énorme (et là encore sans dépenser un euro). Pourquoi persiste-t-on dans la lourdeur quand on peut faire mieux ?

L’homme n’est pas seulement un être obéissant, c’est aussi un être pensant. La « section fantôme », celle qui pourrait être plus efficace sans dépenser beaucoup plus, voire rien, elle se crée par l’expérimentation, les idées, les débats. On a modifié la politique de tir grâce à l’initiative (et l’opiniâtreté) de quelques-uns. On peut faire mieux. Où sont, hormis en partie le site Pensée Mili-Terre, les centres de réflexions, les espaces critiques, les Forum, où on peut s’exprimer librement (c'est-à-dire sans censure préalable ou convocation) ? Je me souviens avoir lu de vigoureux et passionnants débats tactiques dans des revues militaires soviétiques (traduites). Les Américains font ça plutôt bien. Où est l’équivalent français ?


En conclusion, il est essentiel pour la France qu’une section (ou n’importe quelle autre unité tactique élémentaire que l’on définira) d’infanterie ou de combat rapproché si on préfère (intégrant aussi des sapeurs, des cavaliers ou des observateurs) soit capable d’écraser n’importe quel adversaire équivalent. Il est essentiel pour la France de disposer en plus grande nombre de telles unités de choc. Si nous parvenons à cela, le politique aura moins peur d’engager des soldats français au combat direct et s’il engage des soldats au contact, les probabilités de victoire augmenteront considérablement. C’est ainsi que l’on retrouvera vraiment des effets décisifs dans les guerres que nous menons réellement et pas dans celles que nous fantasmons. Tout cela demande un effort considérable, financier, matériel mais ainsi et peut-être surtout de l’imagination. Il y a un potentiel stratégique énorme dans nos combattants rapprochés, il faut l’exploiter si nous voulons rester une puissance. 

mercredi 15 mars 2017

Action terrestre future

L’état-major de l’armée de Terre a publié en septembre 2016 ce qui se veut comme le guide pour l’emploi des forces terrestres pour les dizaines d’années à venir, sans horizon bien défini. Il décrit en réalité surtout ce qui se passe depuis au moins vingt ans (et risque donc de perdurer) et les faiblesses actuelles de notre modèle de force face à cette situation.

Dans la préface d’Action terrestre future (ATF) (on peut trouver le document ici), le chef d’état-major de l’armée de Terre (CEMAT) s’efforce de situer ce document dans une vision plus vaste incluant la réorganisation en cours de l’armée de Terre (le projet Au contact) et sa « recapitalisation » par le programme Scorpion. Le général Bosser y insiste sur deux points qui me paraissent en partie contestables. Il inscrit d’abord la vision dans celle décrite dans le petit opuscule du cabinet du ministre de la défense : Qui est l’ennemi ? (ici), dont le point clef est l’affirmation de la nouveauté du contexte stratégique par l’apparition des attentats terroristes, et notamment des attaques « militarisées », sur le sol national. Rappelons que cette « militarisation » (concrètement l’emploi de kalashnikov pour tuer des gens au lieu des seuls explosifs) est censée justifier l’implication permanente et massive du ministère de la défense et plus particulièrement de l’armée de Terre dans la sécurité intérieure, non plus seulement dans les « espaces fluides » aériens, maritimes voire électromagnétiques mais dans l’ « espace solide (en fait humain) » (selon les expressions de Laurent Henninger), jusque-là prérogative du ministère de l’intérieur.

On a déjà expliqué combien cette vision pouvait être factice : les attentats contre le sol français (en 1986 par exemple) ou contre des ressortissants français vivant à l’étranger ne constituent quand même pas une innovation stratégique et les rescapés des attaques commandos de Luxor (en 1997 !), Beslan, Moscou, Mumbaï ou Nairobi apprécieront le caractère nouveau, surprenant, voire inédit de telles actions. On l’a déjà expliqué, cette « militarisation » de la sécurité interne, soutenue pour des raisons différentes par le ministre et le CEMAT, est sans grand intérêt contre les organisations djihadistes mais d’un grand intérêt pour justifier l’arrêt de l’hémorragie de l’armée de Terre (et éviter à court terme son asphyxie). Le CEMAT n’a eu de cesse de recréer du lien et du lien visible (première phrase du document) entre l’armée de Terre et le reste de la nation, seul moyen selon lui et probablement avec raison de sauver cette armée, non plus attaquée (comme les autres armées) par un antimilitarisme marginalisé dans les franges rouges-vertes du pays mais rongée par les experts-comptables. Les attaques de 2015 ne constituent  ni une surprise (il suffit de lire les Livres blanc de la défense dont celui à peine refroidi de 2013), ni une nouveauté dans leur forme. Elles ont pourtant engendré, et il faut s’en féliciter, une modification de notre politique de défense, preuve de la supériorité de l’émotion politique sur la réflexion, du visible sur le discret. Le CEMAT joue désormais sur cette carte du visible et ce document contribue à cette politique d’influence considérée comme un « facteur de supériorité opérationnelle ». Une armée est comme une plante à la fois liée au sol par ses racines, la nation, et orientée vers le soleil, les missions face à un ennemi. Il est simplement surprenant de lire (ou relire) dans cette préface que ce lien, destiné d’abord à assurer la vie et la force des armées, contribue aussi à l'inverse à participer à « la robustesse de la nation » voire, en citant le général de Gaulle, « à la refonte de la nation ». Cela sous-entend la participation plus active à la vie de la nation mais sans que cela soit décrit plus en détail.

L’introduction cherche ensuite à justifier l’exercice de prospective par le succès des tentatives précédentes et notamment le document Engagements futurs des forces terrestres de 1999 qui aurait imaginé par la « manœuvre vectorielle » le combat des futures unités « infovalorisées » Scorpion. C’est peut-être un héritage de la longue bataille menée pour sauver le programme Scorpion (car, rappelons-le une nouvelle fois, la principale menace contre l’armée de Terre est bien plus interne qu’étrangère et armée) mais c'est surtout maladroit. Outre qu’il est un peu singulier de se féliciter de la prédiction de ce qui n’est pas encore arrivé, la lecture de ce document de 1999, qui ne traite pas par exemple de contre-insurrection, est surtout un bel exemple de la vanité de vouloir prédire l’avenir. De fait, tous les documents s’y sont plus ou moins essayés depuis 1945 jusqu’au dernier Livre blanc de 2013 constituent une belle collection de ratages. Ces documents officiels, évidemment biaisés par le besoin de justifier des choix internes faits ou désirés, sont au mieux de bons exposés des situations actuelles.

Assez prudemment donc, ce document parle peu d’avenir mais beaucoup du passé récent et de l’actuel, même s’il est peu cité d’exemples, et c’est évidemment bien plus solide ainsi. Si le futur n’existe pas, le passé lui a existé. Quand on veut imaginer, par exemple ce qui sera publié dans cent ans, il vaut souvent mieux regarder ce qui se publie déjà depuis cent ans que les best sellers du moment…tout en gardant à l’esprit qu’il y aura aussi beaucoup de choses que l’on ne peut pas prévoir. La seule attitude prospective efficace consiste à poursuivre ou s’adapter à ce qui se fait depuis longtemps et se préparer à compenser ou exploiter l’inattendu plus (inconnues connues ou hypothèses, comme le résultat d’un dé) ou moins prévisible. 

ATF est donc surtout un rappel, en particulier dans la première partie : Le besoin en armée de Terre. Ce rappel sur les caractéristiques du milieu d’emploi, solide et humain (et même, par le développement urbain, de plus en plus solide et humain) et les particularités conséquentes des forces « aéroterrestres » (« aéro » pour insister sur le fait que l’action ne s’y limite pas au sol, l’armée de Terre n’est pas l’armée du sol mais celle des espaces humains). Rien de nouveau mais toujours important à rappeler, ainsi et peut être surtout le fait que les forces aéroterrestres sont nécessaires à la victoire. L’idée que l’on puisse gagner des guerres par l’extérieur du milieu humain, par des frappes ou des raids, n’est pas complètement un leurre. On peut imposer de cette manière une modification du comportement de l’ennemi jusqu’à la négociation mais cela reste très aléatoire et dépendant malgré tout de la présence d’une force terrestre périphérique, en bouclage ou en menace. L’action à l’intérieur du milieu complexe (et notamment si elle s’effectue en coordination avec l’action extérieure) est incomparablement plus décisive.

Le problème est évidemment que cette « action à l’intérieur » est actuellement la seule où les soldats français tombent ce qui déplaît au décideur politique, sensible à la fois à la possibilité inédite d’un petit groupe (les familles des soldats) de le remettre en cause et à l’idée, en réalité très incertaine, de la faible résilience collective aux pertes humaines. C’est sur ce rapport à la mort des soldats que se joue en réalité souvent la décision. Le succès ou l’échec de nos opérations depuis 1962 (le temps des opérations n’a pas commencé en 1990) a au moins autant dépendu de degré de risque accepté par les politiques que de l’action militaire proprement dite. Il n’y est guère fait allusion dans ce document sinon par l’idée que les engagements à venir seront forcément plus coûteux.

L’exposé des caractéristiques générales des forces aéroterrestres et de leur milieu d’emploi, se prolonge par l’idée que ce besoin « en armée de Terre » va s’accroître (mais imagine-t-on un document de l’EMAT disant le contraire ?). Ce besoin accru est d’abord justifié par la redistribution de la puissance entre les nations qui multiplierait les foyers d’instabilité et le retour des conflits entre Etats. C’est en partie contestable. Si le passage d’un Nouvel ordre mondial, dominé et policé par les puissances occidentales (en fait les Etats-Unis) à une forme multipolaire est évident depuis plusieurs années, il n’est pas aussi évident que cela aboutisse à un accroissement des conflits entre ces nouvelles puissances, que l’on semble finalement considérer comme moins « sages » que les puissances occidentales. Le document oublie aussi de rappeler le facteur militaire encore essentiel de la dissuasion qui limite drastiquement la possibilité de conflits entre puissances nucléaires. 

Depuis la fin de la bipolarité et le règne de la mondialisation, la très grande majorité des conflits sont des conflits internes entre d’un côté des groupes armés, qui, comme cela est bien expliqué, bénéficient pleinement des flux de la mondialisation (notamment en armement léger) tout en s’appuyant sur ses perdants économiques et de l’autre côté des Etats dont les capacités à assurer la protection de leurs citoyens sont de plus en plus contraintes. Les armées « techno-professionnelles compactes » conçues pour des actions limitées et périphériques sont mal taillées pour de tels adversaires. Il n’y a,  là non plus, rien de nouveau. Il suffit de regarder le bilan depuis 2001 de l’action des forces armées occidentales ou de l’armée israélienne, ou même de toutes les armées étatiques face aux groupes armés dans le Grand Moyen-Orient ou en Afrique, voire en Amérique latine et dans certains pays asiatiques pour le constater. Il est bon cependant, une nouvelle fois de le rappeler, afin de justifier les adaptations nécessaires.

Un paragraphe de ce chapitre (p.14), sur la nécessité de la supériorité technologique m’a interpellé dans la mesure où il fustige certains commentateurs qui prôneraient un « modèle militaire low tech, rustique, voire rétif à la technologie ». Je ne sais pas si je dois avoir la prétention d’être classé (avec le général Desportes je suppose) parmi ces commentateurs. C’est en tout cas, une remarque inutile sinon stupide, ne connaissant pour ma part personne de rétif à la technologie. Il n’y pas de high ou low tech, il n’y a que des ressources à optimiser en vue d’atteindre un résultat (on peut appeler cela aussi la productivité tactique). On peut se féliciter par exemple du système Félin (Fantassin à Équipements et Liaisons Intégrés) qui en train d’équiper notre infanterie. On peut estimer aussi qu’avec les 42 000 euros que coûte chaque panoplie, il aurait été peut-être plus productif, pendant les vingt ans qu’il a fallu pour concevoir le système, d’utiliser cette somme à doter les fantassins des meilleurs fusils d’assaut du moment, de systèmes de communications disponibles, de gilets pare-balles plus efficaces, etc. Peut-être que dans l'avenir, ce système permettre enfin d'obtenir une suprématie dans le combat débarqué. Pour l'instant, par effet d'éviction (mais avec un petit effort on aurait sans doute pu concilier les deux), ce programme a surtout affaibli l’infanterie française et causé des pertes. On peut se féliciter des avancées remarquables du programme Scorpion (a prori, la décision est acquise et il désormais inutile de continuer à en faire la promotion), on peut aussi se demander s’il n’était pas plus utile, pour le même prix, de disposer de quatre véhicules CRAB de Panhard (même infovalorisés) que d’un seul engin Jaguar. On notera au passage que les mêmes rédacteurs font appel quelques pages plus loin (p.42) au concept d’ « innovation frugale » qui est exactement l’idée que l’on peut faire des choses efficaces avec des moyens peu coûteux. On notera également (p. 19), l’appel à reconsidérer l’organisation territoriale des forces, autrement dit à revenir sur les folles réformes technocratiques qui ont profondément déstructurée les forces.

Dans un deuxième grand chapitre : Demain dominer l’adversaire, ATF détaille les actions à mener pour pouvoir vaincre dans le contexte décrit. L’élément le plus original et le plus intéressant de tout le document est finalement le concept de facteurs de supériorité opérationnelle (au passage, quand dépasserons nous enfin les trois principes « de la guerre » définis à la fin du XIXe siècle pour décrire la manœuvre d’un corps d’armée ? Ce n’est pas parce qu’ils ont été écrits par Foch copiant Bonnal qu’ils doivent être inscrits dans le marbre pour l’éternité). Ces huit FSO (compréhension, coopération, agilité, masse, endurance, force morale, influence, performance du commandement) sont en réalité les qualités qu’une armée doit posséder et cultiver pour être efficace, en particulier dans le contexte actuel. On notera parmi des choses évidentes (mais qu’il est toujours bon de rappeler) comme la force morale, des axes plus originaux sur la culture de la compréhension à développer, la nécessité (enfin exposée) du nombre et des possibilités de l’acquérir dans un contexte démographique contraint (et surtout dans le cadre d’une armée professionnelle), le besoin conséquent d’un sur-encadrement pour faire face à une montée en puissance ou à l’assistance militaire (allez faire comprendre le contexte de redondance à Bercy !), la gestion du tempo des opérations, l’endurance, etc. Tout cela reste évidemment plutôt abstrait dans ce genre de document mais intéressant et surtout opératoire.

Au bilan, ATF est évidemment bien plus un point de situation de la conflictualité au XXIe siècle qu’un exercice de prédiction, et c’est mieux ainsi. Il témoigne finalement surtout en creux des faiblesses actuelles de notre modèle de forces, « techno-pro-compact », au regard des conflits de la mondialisation, qui ne se résument pas comme on l’avait cru à de la « gestion de crises » mais bien à des guerres, essentiellement contre des groupes armés. On sent bien, éternelle tension, que ces conflits n’apparaissent pas assez structurants et on agite bien toujours la possibilité de conflits conventionnels interétatiques (merci à la Russie d’exister). On n'insulte pas l'avenir et cela permet mais aussi d’attirer vers le haut, budgets et programmes (ou l’inverse). Pour autant, il n’est pas inutile de rappeler, qu’hormis à Bouaké en 2004, aucun soldat français n’a jamais été tué par une balle ou un obus d’une armée régulière ennemie depuis 1961, ou que la plupart des quelques conflits interétatiques auxquels la France a participé sont survenus dans la période de liberté d’action diplomatique des Etats-Unis (1990-2011), période qui semble clairement se terminer et constitue le fait nouveau essentiel de la conflictualité. En cela l’opération Serval au Mali est bien plus un retour en arrière (aux années 1970), avant l’époque du « soldat de la paix » puis celles des coalitions de l’OTAN ou, ce qui revient au même, des Etats-Unis. La guerre est chose politique et, on peut le regretter, la politique (comme les évolutions écologiques ou celles des ressources énergétiques) est bien absente de ce document, où on évoque bien une « menace » abstraite. Cette menace, c’est en réalité la guerre en cours contre des organisations djihadistes et cette guerre risque de durer encore longtemps, l’Action terrestre future est donc d’abord la continuation de cette lutte jusqu’à la victoire. 

mardi 14 mars 2017

Le principe de confiance

Publié le 27/05/2013

Le jeu de l’investissement a été inventé par le sociologue américain par Joyce Berg en 1995. Son principe est simple : un « investisseur » A et un « mandataire » B, qui ne se connaissent pas, ne se voient pas et ne se rencontreront pas après l’expérience, reçoivent chacun 10 euros de participation forfaitaire. A peut décider de garder son argent ou d’en donner tout ou partie à B (par exemple 5), sachant que la somme est alors triplée (les 5 deviennent 15) et que B peut, à son tour, renvoyer de l’argent à A (par exemple 7 sur les 15 reçus).

Si les individus sont des homo economicus froids et rationnels, B n’a aucun intérêt à rendre de l’argent et de ce fait A n’a aucun intérêt à lui en envoyer et chacun part avec ses 10 dollars de départ, soit un gain collectif de 20 euros. Comme d’habitude la réalité est un peu différente. Dans l’expérience réalisée par Berg seuls 2 « investisseurs » A sur 32 n’ont rien donné et un tiers des B a donné nettement plus que ce qui avait été reçu de A et un tiers n’a rendu qu’un euro ou moins. Pour une moyenne de 5 euros donnés, chaque A a reçu 7 euros. Au bilan, les A font très largement confiance aux B et ceux-ci honorent cette confiance par un acte réciproque. Chaque paire repart avec un gain moyen exact de 30,3 euros (ref). S’il aboutit parfois à des échecs individuels, le principe de confiance est collectivement nettement plus performant que le principe de précaution.

Cette expérience de l’investissement a été modulée ensuite en fonction de différents paramètres. On a ainsi démontré que les hommes A prenaient assez nettement plus de risques avec des inconnus que les femmes A mais qu’en revanche les femmes B étaient plus généreuses que les hommes B. Les paires hommes « investisseurs » et femmes « mandataires » se sont avérés nettement plus performantes que les paires inverses et surtout plus que les groupes unisexes. Une autre expérience a montré qu’en faisant respirer de l’ocytocine aux A on faisait augmenter de 17 % le niveau moyen d’investissement (ref). La confiance est donc aussi une donnée chimique.

C’est aussi une donnée culturelle puisqu’on constate des différences assez nettes entre les pays. En France, si le nombre de A qui font confiance est aussi important qu’aux Etats-Unis le montant moyen accordé à B y est inférieur (4,66 euros) et la proportion de retour du même niveau. Le gain moyen des paires n’est plus que de 28,47. En Allemagne, en revanche, les A donnent en moyenne 6,6 euros et les retours sont supérieurs. Le gain moyen est de 33,27 euros. D’une manière générale, les pays du nord de l’Europe font plus confiance que ceux du sud. On retrouve logiquement cette tendance dans leur capacité à mettre en place des organisations horizontales importantes réunissant des inconnus comme les corporations, les syndicats ou les partis politiques et dans la capacité à se réguler par le dialogue, là où les pays du sud fonctionnent sur l’association souvent conflictuelle de petites cellules de confiance (la famille, les bandes, etc.) et de structures très hiérarchisées. Ces différences se retrouvent dans les performances économiques comme dans la consommation d’anxiolytiques.  

L’absence de confiance dans l’avenir mais aussi et surtout les uns dans les autres est le poison qui tue lentement une société et de ce point de vue la France actuelle ne se porte pas très bien. Pour autant, la mort n’est pas irrémédiable. On a vu des retournements spectaculaires. La France des trente glorieuses n’était plus celle des années trente et le Royaume-Uni de la Brit pop était autrement plus dynamique que celui des années Clash. Une nouvelle « aventure française » est non seulement obligatoire, elle est même possible à condition d’avoir confiance dans la confiance. 

jeudi 2 mars 2017

Les épées-Le temps des centurions ou l'évolution de l'armée française au cours de la guerre d'Algérie

Dans le prolongement du billet précédent, Le temps des centurions est une analyse sur l'évolution de l'armée française au cours de la guerre d'Algérie.

Cette analyse (25 pages) est disponible sur demande en format pdf (ou Word sur demande) à goyamichel@gmail.com.

Il est possible ensuite mais en aucune façon obligatoire de faire un don en appuyant sur le bouton paypal en haut à droite sur ce blog (et il n'y pas besoin d'avoir soi-même un compte paypal). 

Le temps des centurions
est disponible aussi ici 
en format Kindle (lisible aussi sur ordinateur sans liseuse Kindle).