vendredi 21 avril 2017

Plus forts

De septembre 1940 à mai 1941, l’Allemagne nazie a organisé contre le Royaume-Uni la première campagne systématique et à grande échelle de terrorisation de la population par les bombardements (le « Blitz »). Le pire cauchemar imaginé par le gouvernement et l’état-major impérial se réalisait. Avec, au total, plus de 43 000 morts et 90 000 blessés graves, dont la moitié à Londres, un million d’habitations détruites, les souffrances et les dégâts furent immenses. Pour autant, à la surprise générale, la réaction de la population ne fut pas du tout celle qui était anticipée. Il n’y eu pas d’effondrement. Les hôpitaux psychiatriques qui avaient aménagés en périphérie des grandes villes restèrent largement vides, l’absentéisme dans les usines n’augmenta pas (au contraire la productivité augmenta) et il n’y eut aucune révolte contre le gouvernement. Ce pays, où en 1933 les membres de la prestigieuse Oxford Union votaient qu’en « aucun cas cette Maison [l’université d’Oxford] ne se battrait pour le Roi et la Patrie », était en fait devenu le plus dur et le plus mobilisé d’Europe, bien plus que la dictature nazie.

Cette résistance inattendue à une campagne massive de terreur a été étudiée, sur le moment même, par le Canadien John Mc Curdy qui a montré que cette expérience traumatisante avait en réalité des effets contradictoires. Elle détruisait des vies, en ravageait beaucoup d’autres parmi ceux qui avaient été touchés par la mort d’un proche ou par le spectacle de l’horreur. Mais elle avait aussi tendance à renforcer les autres, ceux qu’il appelait les « épargnés », qui développaient plutôt un sentiment d’invulnérabilité au fur et à mesure que la mort les évitait. L’étude de Mc Curdy est pleine de témoignages de peurs, d’abattements mais encore plus de solidarités, d’envies de vivre et même de joies. L’expérience a été très dure et tout le monde à a applaudi à la fin de la guerre, mais beaucoup, au moins parmi les « épargnés », ont rejoint les sentiments de soldats avec cette nostalgie de la force qu’ils avaient découvert en eux, de celle des rapports humains en situation difficile et du sentiment d’œuvrer ensemble pour un grand objectif. On ne sort pas forcément traumatisé d’une expérience collective traumatisante.

Mais si la population britannique a résisté dans son ensemble, c’est aussi parce qu’elle trouvait une réponse à ses attentes de la part de ses dirigeants. Elle voyait, physiquement avec les avions dans le ciel et les canons, que l’on ne se contentait pas de subir (la plus stressante des situations) mais que l’on combattait aussi fortement un ennemi qui subissait aussi de lourdes pertes, que l’on organisait la défense civile à laquelle elle participait souvent, que l'objectif était clair (la capitulation de l'Allemagne et la fin du régime nazi) et que l'on n'hésitait pas à exiger d'elle (« du sang, de la sueur et des larmes ») pour l'atteindre.

Cette population a poussé aussi à la vengeance, ou plus exactement le gouvernement a cru qu’il était nécessaire de lui offrir des représailles. Cela a contribué à sortir de l’objectif premier de paralysie de l’économie adverse par les bombardements pour dériver vers celui de destruction pure et simple, par le feu, de toutes les villes allemandes afin de briser le moral de la population. C’était d’autant plus inhumain et stupide que l’on avait pu constater que cela ne fonctionnait pas mais on se réfugiait vers des arguments fallacieux (« le Britannique est plus résistant que l’Allemand ») et surtout on ne concevait pas qu’on ne puisse pas le faire. Ces bombardements en Allemagne, bien plus meurtriers que le Blitz, suscitaient à leur tour des frappes en particulier avec les armes V (pour Vergeltungswaffe : « arme de représailles ») tout aussi meurtrières et contre-productives.

Ce long développement pour parler évidemment de la France. Les attaques que celle-ci a subies et continue de subir, depuis 2012 et plus particulièrement depuis 2015 n’ont évidemment pas l’ampleur des bombardements de 1940 mais elles poursuivent un but similaire de décomposition morale. En cela si l’objectif est l’effondrement d’une société jugée faible, décadente et corrompue, il n’est pas plus atteint que dans tous les exemples précédents. Non seulement les Français n’ont pas cessé de vivre mais des choses encore impensables quelques temps plus tôt sont apparues. Le patriotisme n’est plus caché voire honteux mais assumé. Il est probable que l’on a plus chanté la Marseillaise et affiché de drapeaux tricolores depuis 2015 que pendant les trente années précédentes. Les engagements à servir sous l’uniforme ont considérablement augmenté. Et même si la guerre en cours n’est guère abordée dans cette campagne électorale, on y vu apparaître des choses, comme le retour à un service militaire, qui auraient paru incongrues dans la campagne de 2012.

Pour autant l’analogie avec la situation des Britanniques en 1940 a ses limites. La réponse actuelle des autorités, ou ceux qui prétendent exercer cette autorité, est bien plus ambiguë et timide qu’à l’époque. La posture paraît forte : on multiplie les conseils de défense, on déclare (au sens premier) la guerre ; on déclare aussi l’état d’urgence et on déploie entre 7 000 et 10 000 soldats dans les rues. Elle est en réalité surtout creuse. On ne dit pas vraiment à qui on fait la guerre et comment on conçoit la victoire (quel est notre équivalent de la capitulation de l’Allemagne ?), on ne voit pas très bien à quoi sert cet état d’urgence permanent et l’opération Sentinelle affaiblit bien plus les armées qu’elle ne protège.

La mobilisation des esprits, si elle n’est que posture ou gesticulation et ne se concrétise pas visiblement aura tendance à créer du stress inutile. Rappelons-le, le stress modéré est un préalable très utile à l’action mais encore faut-il qu’il y ait de l’action. Si on ne veut pas agir vraiment, il est préférable de ne rien dire.

Qu’avons-nous fait concrètement depuis la « déclaration » de guerre de 2015 ? Sur le front extérieur, on a un peu augmenté les doses de frappes aériennes au Levant et on y a déployé une batterie d’artillerie, on a un peu renforcé les moyens au Sahel…et puis c’est tout. L’essentiel de l’effort militaire a porté sur la coûteuse et bien peu utile opération de posture Sentinelle. Sur le front intérieur, les services de sécurité intérieure ont connu un regain très clair d’efficacité depuis les fiascos des débuts. D’une manière plus générale, le gouvernement, après l’avoir poursuivi jusqu’en 2015, peut se targuer d’avoir freiné la lente destruction des ministères régaliens (ici), ceux-là même qui assurent la protection (au sens large) des Français, mission première de l’Etat. C’est heureux mais on reste cependant loin du compte. La guerre ne se gagnera pas avec des services publics qui continuent de craquer de partout. C’est d’autant plus vrai que contrairement aux Britanniques, qui connaissaient certes des admirateurs de l’Allemagne nazie vite enfermés, réduits au silence ou simplement « retournés » par la guerre, la France actuelle est attaquée principalement par des traîtres. Les vecteurs de terreur ne sont pas visibles dans le ciel, ils peuvent surgir à tout moment à côté de soi.

Il faut combattre à l’étranger les organisations djihadistes. Les combattre vraiment, c’est-à-dire avec une vraie stratégie (quelles organisations combat-on précisément ? comment les réduire militairement ? Comment réduire les causes de leur existence ?) et avec de vrais moyens et en prenant de vrais risques, comme dans une vraie guerre en quelque sorte.  

Il faut combattre aussi en France et là aussi avec une vision correcte des choses (pourquoi secrétons-nous des traîtres ?) et une vraie stratégie qui dépasse la mission première de traque des réseaux pour reconquérir des espaces perdus. On parlait il y a quelques années d’une révolution dans les affaires militaires, c’est d’une révolution dans les affaires de sécurité intérieure dont nous avons besoin qui passe par des moyens et probablement des évolutions profondes de nos services de police mais aussi de nos lamentables prisons et de notre si lourde justice, tout en se gardant de l'honteux (on aurait pu parler par exemple du sort de la population japonaise aux Etats-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale). Comme pendant le Blitz, il ne faut pas hésiter à impliquer la population dans ce combat. Il y a dans ce pays, une somme de compétences, de connaissances, de bonne volonté dont on ne tire pas parti. Tout cela demande quelques finances, un peu d’audace et beaucoup d’imagination. Toutes ressources qui semblent visiblement manquer.

Il reste à savoir maintenant qui des djihadistes ou de la dette publique est le principal ennemi. On notera au passage que le Royaume-Uni et les Etats-Unis ont financé la Seconde Guerre mondiale par la dette publique (mais il est vrai que celle-ci était nationale et non pas détenue à 70 % par des institutions financières étrangères, le remboursement des Bons d’emprunt a même contribué à relancer l’économie après-guerre). Nos dirigeants semblent comme Gulliver, trop importants pour ignorer le problème face aux citoyens, trop faibles pour s’opposer à des contraintes ou des séductions extérieures qui les paralysent. Ils ressemblent bien plus à Albert Lebrun qu'à Winston Churchill.

lundi 17 avril 2017

Il y a cent ans, le premier emploi des chars français. Déboires, doute et rebond d'une organisation

Extrait de la Michel Goya, La chair et l'acier, Tallandier, 2004 (ou L'invention de la guerre moderne, Tallandier, Collection Texto, 2014)

Seize mois seulement après la naissance du concept et en partant de rien ou presque, les chars français sont engagés pour la première fois dans le cadre de l’offensive organisée par le général Nivelle. Le 16 avril 1917, l’attaque principale doit réussir la rupture entre Laffaux et le nord de Reims. La Ve Armée, à l’Est, renforcée des chars, doit se saisir des hauteurs de Craonne. La mission des chars est d’appuyer la progression de l’infanterie dans l’attaque des 3e et 4e positions ennemies. L’attaque est précédée d’une préparation d’artillerie de plusieurs jours, ce qui exclut toute surprise. Le terrain est bouleversé par les tirs d’artillerie et entouré de points hauts qui sont autant d’observatoires.

Le 16 avril, l’Artillerie spéciale (AS) engage 132 chars Schneider répartis en deux forces dirigées par les commandants Bossut (5 groupes) et Chaubès (3 groupes). Le groupement Chaubès vient buter en masse sur les fantassins à l’assaut de la première position et se trouve incapable ensuite de déboucher. Le groupement Bossut parvient péniblement à dépasser la deuxième position allemande pour se déployer en ligne d’attaque. Malgré la faible vitesse des chars (6 km/h au maximum), son infanterie d’accompagnement et les régiments d’attaque, battus par des feux allemands très violents, progressent difficilement loin derrière. Les  groupes abordent la troisième position allemande mais sont ravagés par des tirs d’artillerie très précis. L’ambiance à l’intérieur des chars combine les peurs des fortins :

Nous sommes là courbés, aspirant les relents de graisse et d’essence, dans le noir, sans rien voir ni savoir, entendant autour de nous, les explosions des obus, puis les coups de fouet des éclats cinglant notre carapace, attendant le coup inexorable qui doit nous réduire en bouillie. La tension nerveuse est à son paroxysme, on est là pantelant, le cerveau vide, rien ne venant distraire, ni devoir, ni action, de cette horrible pensée : « Je ne sers à rien et je ne puis rien contre le coup qui vient ». (Maurice Gagneur et Marcel Fourier, Avec les chars d’assaut)

et la fébrilité d’un atelier industriel :

Le tank est enfumé par son tir endiablé. Dans cette pénombre des hommes s’agitent, le visage taché d’huile. Sur la joue de Gorgit se fige un filet rouge et le canonnier sur ses écorchures porte un pansement déjà sali. Des relents âcres d’essence et de poudre piquent le nez et prennent à la gorge…Les obus surgissent des coffres. En un tour de main les fusées sont vissées ; les projectiles circulent de l’un à l’autre parmi ces corps accroupis ; les obus sont jetés dans le canon, sur lequel se referme en claquant la culasse. Et la mort s’élance. (Charles Maurice Chenu, Totoche prisonnier de guerre. Journal d’un chien à bord d’un tank)

Ils repoussent deux contre-attaques et parviennent à monter deux actions communes avec les quelques fantassins qui ont pu les rejoindre. A la tombée de la nuit, les chars survivants se replient, en subissant encore de nombreuses pertes, la plupart par pannes. Si les pertes humaines sont dans les normes de l’époque (25 %), les pertes en engins sont beaucoup plus élevées en proportion, puisque 76 chars sur 121 ayant quitté les positions d’attente sont perdus, dont 57 par l’action de l’ennemi. Ce taux de pertes de 63% équivaut, d’après les normes modernes, à une  destruction tactique », pour des résultats très médiocres.

Pour les artilleurs d’assaut, ce premier engagement, qui a détruit un tiers du potentiel matériel existant, est d’abord une source de déceptions et de doutes. Le premier doute concerne la fiabilité du matériel. Un engin sur quatre est tombé en panne dans la zone des combats pour des causes multiples, mais la grande surprise provient surtout des 35 chars incendiés. Charles-Maurice Chenu en a fait une description saisissante :

Ah ! les choses qu’on n’oubliera pas ! Les spectacles à jamais gravés dans les yeux, malgré tant d’horreurs qui déjà s’y sont burinés ! Le char de gauche, d’un coup, est devenu brasier. Devant lui fume encore l’obus qui vient de l’incendier. Et deux torches s’échappent, deux torches qui courent, éperdues, follement, vers l’arrière, deux torches qui se tordent, qui se roulent sur la terre (Charles Maurice Chenu, Du Képi rouge aux Chars d’assaut).

Dans ces conditions, l’enthousiasme faiblit devant la perspective de repartir au combat avec une possibilité sur quatre de brûler vif.

La deuxième surprise provient de l’artillerie allemande. Si la perte de 15 engins par tirs directs entrait dans les prévisions, la destruction de 37 chars par éclats est inattendue. Cette efficacité est due à la grande précision des tirs du fait des observatoires et des avions dont disposaient les Allemands face à des chars évoluant par colonnes compactes jusqu’à la deuxième position. L’aide de l’infanterie d’accompagnement a été pratiquement inexistante. Les équipages ne comprennent pas que le 17e Bataillon de chasseurs à pied, entraîné à cet effet, ait été remplacé au dernier moment par une unité sommairement formée.

En revanche, les résultats obtenus contre les troupes postées, la résistance aux armes légères et la facilité avec laquelle quelques chars ont eu raison des contre-attaques sont encourageants. Mais ces actions s’apparentent à des neutralisations qui nécessitent une exploitation immédiate par l’infanterie et donc sa proximité.

Dans les rangs de l’AS l’enthousiasme du début à fait place au réalisme. On renonce à poursuivre la production des chars moyens au-delà de la commande initiale. Porté par le commandant Bossut, tué au combat, le rêve cavalier d’une grande charge par surprise, suivie tant bien que mal par les « piétons », a fait long feu. Les hommes comprennent la nécessité d’une collaboration entre les armes. Cet échec initial montre également la difficulté à appréhender à priori toute la complexité de l’emploi d’un nouveau système tactique. L’échec semble donc être la norme dans l’emploi initial d’une arme de création trop récente. La gestion de cet échec initial est essentielle pour l’avenir de l’organisation.

Après l’action, les sentiments qui animent le reste de l’armée sont très variés. Pour Chenu, « l’armée à laquelle nous sommes rattachés fait mine de nous mépriser, d’avoir d’autres chats à fouetter ». Mais beaucoup, au contraire, sont enthousiastes comme Passaga, commandant le 32e corps d’armée, qui déclare que le char « doit permettre toutes les audaces, grâce à son effet de surprise et à sa puissance offensive ». A la 42e Division d’infanterie (DI)  « chacun attendait un grand effet de l’arrivée de ces engins nouveaux pour réaliser la destruction rapide des obstacles s’opposant encore à la marche de la DI et permettre à celle-ci la reprise du mouvement en avant » et lorsqu’ils interviennent, après plusieurs heures de combat éprouvant, ils sont « salués par les hurrahs des fantassins ». L’échec des chars est mal ressenti. Le général Deville, commandant la 42e DI, estime dans son rapport que : « l’apparition des tanks a été le signal d’un bombardement intense, qui a occasionné de lourdes pertes au 94e RI et surtout au 332e RI […] l’effet des chars a été plutôt nuisible ».

A un niveau plus élevé, l’AS est emportée par la désillusion de l’échec de l’offensive Nivelle. Certains attaquent Nivelle et rejettent d’un bloc tout ce qui semble lié à sa « méthode ». D’autres, hostiles depuis toujours à l’allocation de ressources à un système aussi audacieux, en profitent pour discuter à nouveau les crédits. Une ambiance irrationnelle se développe où les bruits les plus exagérés circulent et beaucoup d’artilleurs d’assaut sont persuadés qu’ils vont être reversés dans leur régiment d’origine. La production des Schneider est presque arrêtée. Du 1er juillet au 30 septembre, il ne sort des usines que 18 chars. Les premiers essais de chars légers Renault sont l’objet de rapports très négatifs qui servent de prétexte pour suspendre le programme. L’Artillerie d’assaut est alors fermement défendue par Pétain, nouveau général en chef, ancien supérieur d’Estienne, et qui attend les « Américains et les chars ». Du coté des Allemands, le succès du 16 avril confortent les premières impressions et ne les incitent guère à innover. Au contraire, les pièces antichars cachées, d’un emploi très stressant, sont plutôt négligées au profit des tirs indirects lointains, apparemment beaucoup plus efficaces.

La protection de Pétain acquise, il reste à rétablir la confiance générale dans l’utilité des chars. Pour cela, il faut des victoires, mêmes  modestes.

Le deuxième combat de l’AS, à peine deux semaines après l’échec du 16 avril, s’exécute de manière très différente, preuve des capacités d’apprentissage et d’innovation de l’organisation. Le groupement Lefebvre (3 groupes) est affecté à la VIe armée. Il doit participer, le 5 mai 1917, à la conquête du plateau de Craonne, aux alentours du moulin de Laffaux, non plus en « cavalier seul » mais en appuyant étroitement l’infanterie.

Pour cela, les batteries reçoivent la mission d’appuyer des unités nommément désignées, en neutralisant des objectifs précis ; les postes de commandants de groupe sont placés auprès des PC de division ; le groupement est échelonné en profondeur avec un élément en réserve à chaque échelon ; les tirs d’artillerie (aveuglement des observatoires, contrebatterie) sont préparés avec soin ; un avion d’observation, protégé par 6 chasseurs, est chargé de renseigner le commandement sur la progression des engins et de signaler à l’artillerie les pièces antichars et les chars sont dispersés par batteries dans des positions de départ près de la première ligne. 

Dans la soirée du 5 mai, les résultats de la VIe armée sont limités mais dus, pour une large part, à l’action des chars. Les interventions multiples de 12 Schneider jusqu’à plus de 3 kilomètres de la ligne de départ ont permis d’ouvrir des brèches dans les réseaux, de neutraliser de nombreuses mitrailleuses et de repousser plusieurs contre-attaques allemandes. Le 17e BCP, employé cette fois dans son rôle d’accompagnement, a été très utile. En revanche le premier engagement d’un groupe de chars Saint-Chamond a obéi au principe de l’échec initial. Pour aligner seize engins, il a fallu en « cannibaliser » autant au camp de Champlieu. Sur ce nombre, douze purent arriver en position d’attente, neuf prendre le départ et un seul franchir la première tranchée allemande. Si la proportion des pertes humaines est comparable au 16 avril, les pertes définitives en chars se limitent à trois engins. D’un point de vue psychologique, l’action n’avait pas une ampleur suffisante pour vaincre les dernières réticences mais elle a redonné confiance dans l’AS.

Tous les chefs de chars et les officiers des unités appuyées par eux remplissent, à l’issue des combats, des questionnaires qui aident le commandement à mettre en forme régulièrement l’« état de l’art » jusqu’à l’Instruction provisoire sur l’emploi des chars d’assaut du 29 décembre 1917, premier vrai règlement d’emploi. Les problèmes tactiques sont aussi appréhendés par la communication horizontale entre des combattants qui vivent tous au camp de Champlieu. Avant même de recevoir de sa hiérarchie les conclusions tirées des premiers combats, le capitaine Lefebvre avait discuté avec ses camarades engagés le 16 avril et déjà envisagé la plupart des innovations nécessaires pour l’attaque de Laffaux.

Enfin, à partir de l’été 1917, on améliore sensiblement le réalisme des entraînements. Par exemple, les tirs d’artillerie sont représentés à l’aide de lignes de toiles que l’on déplace suivant un horaire précis. Les problèmes techniques décelés sont pris en compte par le biais de commissions où apparaissent des combattants. Le problème des incendies est ainsi résolu rapidement et de nombreuses modifications sont apportées aux engins. Cette circulation efficace des informations est bousculée par l’action de l’ennemi qui s’ingénie à créer sans cesse des parades à l’action des chars. Il se crée ainsi une dialectique de parades et contre-parades. Lorsque Chenu apprend qu’un groupe a procédé à une  attaque : « nous allons le lendemain interviewer les survivants. Nous apprenons que l’ennemi a inauguré une nouvelle tactique contre les chars [les fantassins allemands se laissent dépasser et attaquent ensuite de très près] On nous enseigne alors une contre-tactique : ligne de chars en quinconce, se flanquant mutuellement, chacun tirant sur son voisin pour le débarrasser de ses agresseurs ». Lorsqu’on s’aperçoit que les Allemands saturent les fentes de visée des chars par des tirs d’armes légères, on peint de fausses fentes et on camoufle les vraies ; pour parer à l’élargissement des tranchées, on met au point des ponts de franchissement. 

Pour limiter au maximum la mise au point des parades on s’efforce de ne laisser aucun engin entre les mains de l’ennemi. A Laffaux, deux chars abandonnés sur le terrain sont détruits par l’artillerie française. Estienne propose la création d’un groupe spécialisé dans la récupération des épaves. Ce processus d’apprentissage permet de développer les idées initiées à Laffaux. Les bataillons qui doivent être appuyés par des chars accomplissent un stage d’une semaine de manœuvre avec les appareils. Les officiers de chars assistent aux répétitions d’infanterie. On améliore les liaisons entre les chars et les fantassins grâce à des pigeons, des panneaux manœuvrables de l’intérieur des engins et surtout 4 chars-TSF dont les appareils portent à 12 kilomètres. La planification est poussée au maximum grâce à l’analyse de photos aériennes et aux reconnaissances. La manœuvre de chaque engin est prévue à priori. 

Le troisième et dernier emploi des chars en 1917 a lieu le 23 octobre, à la Malmaison, avec l'engagement de deux groupements. Le groupement II (3 groupes Schneider, 2 chars TSF) doit, en deux phases (derrière l’infanterie, puis en tête) aider à réduire les résistances jusqu’à un objectif situé à trois kilomètres. Le Groupement X (2 groupes Saint-Chamond, 2 chars TSF) doit aider à la conquête du premier kilomètre puis se placer en surveillance face  aux contre-attaques.

L’exécution de ces missions est inégale suivant les groupes et sur 63 engins engagés, 20 seulement remplissent leur mission mais leur action est déterminante et les pertes sont limitées à 82 hommes et 9 chars.  L’intérêt majeur de la victoire de la Malmaison est la confirmation définitive de l’utilité des chars mais aussi des limites de cette « première AS ». 

Avec un total de 231 engagements de chars en 1917, on dispose désormais d’une solide capital d'expérience. Le problème d’emploi tactique est à peu près résolu mais on se heurte à des problèmes insolubles : un taux de pertes qui ne descend pas au dessous de 40% par combat, un taux de pannes qui ne descend par en dessous de 25% et une endurance qui se limite à une journée de combat sur au maximum quelques dizaines de kilomètres. Les équipages des chars ont beaucoup de mal à acquérir les objectifs en déplacement mais ils deviennent très vulnérables lorsqu'ils arrêtent les engins.La fin de l’année est consacrée à la mise au point des dernières innovations, avec la transformation du 262e RI en régiment permanent d’infanterie d’accompagnement.

Une innovation suit généralement une courbe en S : un départ assez lent suivi d’une phase de croissance rapide jusqu’à un palier à partir duquel l’efficacité n’augmente plus guère. Cette première génération obéit à cette loi. Pour relancer l’efficacité de l’AS il faut explorer des voies nouvelles. 

vendredi 14 avril 2017

Déclarer la guerre

La France est en guerre, elle est même en guerre quasi-perpétuelle. Selon les termes du droit international humanitaire (DIH), la guerre est un conflit armé entre Etats et/ou groupes politiques non-gouvernementaux. Le caractère politique de cette confrontation est, avec sa limitation dans le temps, ce qui la différencie de la mission de police, autre emploi possible de la force légitime qui ne considère que des contrevenants à l’ordre et à la loi et qui est une mission perpétuelle.

Selon cette définition, qui exclut donc les engagements militaires où aucun ennemi n’est désigné par « déclaration » et qui relèvent de la police internationale (missions par ailleurs tout aussi dangereuses), et en considérant seulement les confrontations qui ont occasionné des morts violentes, la France a mené plusieurs dizaines de guerre depuis 1962. Pour autant, bien peu ont été décrites comme telles, en grande partie parce qu’en France c’est l’exécutif qui en décide et selon deux critères : la répugnance ou non à considérer l’adversaire comme un ennemi (et donc lui donner un statut politique) et la volonté de mobiliser ou non l’opinion publique.

Une guerre contre un Etat tous les cinq ans

Dix de ces guerres que la France a mené peuvent être qualifiées d’« interétatiques », ou conflit « international » selon le DIH. Ce sont celles qui devraient poser le moins de problème de qualification puisqu’elles concernent normalement des acteurs équivalents en droit et en statut. Pour autant, il est des situations où la volonté commune de maintenir la confrontation dans un cadre très limité retient de lancer la mobilisation des esprits et des forces des nations dans une montée aux extrêmes.

Le premier de ces conflits a opposé la France à la Tunisie en juillet 1961 au sujet de la possession de la base de Bizerte. L’action de la force, justifiée par la « légitime défense manifeste », a été très violente mais aussi très limitée dans l’espace et le temps. Le deuxième Etat que la France a affronté est la Libye, de 1983 à 1988. La confrontation s’est limitée au territoire du Tchad et malgré la présence de forces aéroterrestres de part et d’autre, l’affrontement y a été très indirect, la France soutenant le gouvernement d’Hissène Habré et la Libye son opposant. Le colonel Kadhafi a finalement accepté un cessez-le-feu en 1988 mais organisé l’année suivante des attentats aériens où ont péris 54 Français.

Durant la même période, sur fond de contentieux financier et de volonté de présence au Proche-Orient, la France a aussi affronté la jeune République islamique iranienne et la Syrie. La confrontation est restée souterraine. La France a soutenu militairement l’Irak contre l’Iran qui ont riposté par le biais d’organisations armées qui frappaient durement au Liban et à Paris. En 1988, la France s’avouait vaincue, renonçait à certaines ambitions et remboursait le prêt octroyé par le Shah. Il y avait bien eu « lutte armée et sanglante entre groupements organisés » selon la définition de la guerre par Gaston Bouthoul mais sans qu’aucun des instruments de force ne soit apparus ouvertement. A une échelle bien plus réduite, il a en été sensiblement de même en Côte d’ivoire pendant quelques jours de novembre 2004 après l’attaque « accidentelle » de l’aviation ivoirienne et l’agression des ressortissants française par une milice politique « indépendante ».

La France a aussi été engagée dans cinq guerres dans le cadre de coalitions dirigées par les Etats-Unis : contre l’Irak (1990-1991), la République bosno-Serbe (1995), la Serbie (1999), le régime Taliban (2001) et la Libye (2011). Ces affrontements, où la France a été un acteur très minoritaire et où elle n’a perdu aucun soldat au combat, ont cependant été clairement des guerres, dans l’acceptation la plus restrictive qui puisse être.

Les institutions de la Ve République donnent un pouvoir discrétionnaire à l’exécutif pour engager la force armée. Jusqu’à la réforme de juillet 2008 qui impose d’informer le Parlement du déclenchement d’une opération et de demander l’approbation de sa poursuite au bout de quatre mois, le gouvernement a pu ainsi engager des guerres de fait sans même avoir à les « déclarer », voire même parfois à « en parler ». Alors que la dimension politique, rappelons-le condition sine qua non de l’état de guerre, y était souvent évidente, c’est finalement le besoin, ou l’obligation, de mobiliser les esprits qui a déterminé la décision de « déclaration » de guerre.

Certaines confrontations n’ont pas été avouées. D’autres très limitées et/ou relevant de la « légitime défense » n’ont pas eu besoin de beaucoup de soutien pour l’action déjà décidées par le Président de la République. Ce sont finalement les guerres en coalition, et plus particulièrement celle qui paraissait la plus difficile, contre l’Irak en 1990, qui ont suscité le plus de mobilisation, en partie sous l’influence de la manière américaine qui impose souvent une hystérisation préalable pour forcer un processus de décision d’entrée en guerre beaucoup plus rigide qu’en France.

Cette « guerre du Golfe » a d’ailleurs la seule, parmi ces dix conflits interétatiques à avoir été qualifiée de « guerre », sans que par ailleurs l’appel à l’article 35 de la Constitution, prévoyant un vote du Parlement soit envisagé. Un mandat des Nations-Unies ou la demande d’aide d’un Etat, voire l’invocation de l’article 51 de la Charte des Nations-Unies sur la légitime défense, remplacent désormais cette disposition. La dernière déclaration officielle de guerre, par le Président de la République, date donc de septembre 1939. Pour autant, la dernière guerre reconnue officiellement, en 1999, est une guerre contre une organisation non-étatique : le Front de libération nationale (FLN).

Les guerres à bas bruit

La quasi-totalité des soldats « morts pour la France » depuis 1962 sont tombés face à des groupes non-étatiques.

Certains de ces groupes étaient français : l’Organisation armée secrète (OAS) puis ses avatars Charles Martel ou Commandos delta pour l’extrême-droite, Action directe et quelques groupuscules pour l’extrême-gauche, Front de libération nationale corse et le Front de libération nationale kanak et socialiste pour n’évoquer que les groupes qui ont tué pour des raisons politiques. Du point de vue de ces cinq groupes ou mouvances, l’état de guerre ne faisait aucun doute mais aucun d’entre eux n’a accédé à la masse critique du FLN, d’abord contenu à la sphère criminelle avant de remporter la guerre en Algérie. En refusant de leur conférer une quelconque équivalence, l’Etat a maintenu tous ces groupes dans la criminalité. Leurs faibles capacités permettaient de les traiter avec les moyens de police (éventuellement renforcés de forces militaires) dans le cadre du droit pénal ordinaire. Tous ces groupes ont été détruits ou ont cessé le combat sans qu’il soit nécessaire de prononcer le mot de « guerre » pour décrire la situation ou pour mobiliser les esprits.

Les groupes armés les plus importants et dangereux que la France a affronté ont été étrangers. Jusqu’en 2013, il y a eu successivement l’Union des populations camerounaises (UPC) jusqu’en 1963, le Front de libération nationale (Frolinat) au Tchad de 1968 à 1979, les Tigres Katangais au Congo en 1977 et 1978, le Polisario en Mauritanie en 1977-1978, le Front patriotique rwandais (FPR) de 1990 à 1993, une coalition regroupant Al Qaïda, les Taliban et sans doute surtout le Hezb-e-Islami Gulbuddin en Afghanistan. La France est intervenue presqu’à chaque fois à la demande d’Etats locaux. Ceux-ci confinaient aussi leurs adversaires intérieurs à la criminalité (ou au « terrorisme ») et il apparaissait difficile pour la France de les qualifier autrement. Il n’apparaissait pas non plus nécessaire d’en parler beaucoup puisque les moyens engagés et les risques pris ne semblaient pas justifier d’un appel à la mobilisation. L’engagement limité au loin offre au moins la possibilité de se retirer éventuellement avant que la guerre soit terminée sans engager des intérêts vitaux. Dans ces conditions, la mobilisation, qui a pour effet de lier les actions à ce que l’on a annoncé et donc de diminuer la liberté d’action, n’est pas toujours nécessaire et peut même apparaître comme négative.

Ces conflits ont donc été engagés menés « à bas bruit », y compris en Afghanistan. Hormis l’engagement de Forces spéciales dans la province de Kandahar de 2003 à 2006, la véritable entrée en guerre contre les groupes armés à eu lieu en 2008 avec l’engagement en Kapisa-Surobi. Cette entrée en guerre, s’est faite de la plus discrète des façons, le Président de la République ne l’évoquant ni à la nation, ni même à ses représentants. Mais refuser de qualifier les choses et même de les évoquer n’empêche pas celles-ci d’exister et la guerre est un domaine d’action, non seulement violent mais aussi très incertain car dialectique. Les deux embuscades de Bedo au Tchad en 1970 et de la vallée afghane d’Uzbin en 2008, où tombaient respectivement 12 et 10 soldats français, ont constitué des révélateurs d’une situation qui contredisaient violemment la discrétion officielle, plaçant les autorités dans un grand embarras et devant la nécessité d’expliquer pourquoi elles avaient dissimulé l’état de guerre. Le terme de guerre est revenu très progressivement dans le discours politique sur l’engagement français en Afghanistan, témoignant de la difficulté à se dédire sans se renier.

La confusion du discours

L’engagement de janvier 2013 contre la coalition de groupes djihadistes au nord du mali, Ansar-Eddine, Mouvement pour l'unicité et le jihad en Afrique de l'Ouest (MUJAO) et Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI), a marqué un tournant car, pour la première fois sous la Ve République, un affrontement contre des groupes armés était d’emblée et ouvertement qualifié de « guerre » par le Président de la République. En réalité, il s’agissait d’une bataille puisque les ennemis existaient toujours après les combats au Mali. La guerre déclarée en 2013 (mais commencée en réalité vingt ans plus tôt avec le Groupe islamique armé) suit donc son cours sans que l’on puisse très bien imaginer comment elle se terminera.

Malgré cette guerre en cours, et une opération de stabilisation difficile en Centrafrique, on choisit ensuite de s’engager dans une autre guerre en rejoignant en septembre 2014 une nouvelle coalition américaine mais contre un groupe armé cette fois : l’Etat islamique. Comme dans les autres coalitions américaines, la France est un acteur mineur contraint à une mobilisation des esprits « à l’américaine » pour justifier son engagement et compenser les faibles moyens par une forte posture. Contrairement à la clarté de l’année précédente, on refuse la qualification d’ennemi aux « bouchers de Daech », réduits à une bande de criminels psychopathes qu’il s’agit simplement d’éliminer. On fait donc une guerre mais en la décrivant comme une opération de police. Dans la confusion, on en vient même à justifier les frappes françaises en Syrie en septembre 2015 à la fois par l’article 51 de la charte des Nations-Unies relatifs à la légitime défense des Etats et par le souci unique de démanteler a priori les réseaux terroristes prévoyant d’attaquer la France. Dans cette guerre qui se déroule à la fois à l’étranger et sur le territoire national, on avait oublié qu’entre la « zone des armée » et celle « des arrières », il était possible d’appliquer des droits différents, droit des conflits dans un cas, droit pénal ordinaire dans l’autre, y compris pour les traîtres, phénomène qui ne constitue pas une nouveauté ni historique, ni juridique.

Après les attentats de janvier 2015, le Président de la République a requalifié l’affrontement en cours de « guerre », surtout pour paraître à la hauteur de l’émotion, mais en hésitant toujours sur la désignation de l’ennemi. Par incompréhension, répugnance ou volonté de ne pas heurter, on est donc passé de guerre aux « terroristes », à « Daech » (en évitant donc de l’appeler par le nom que le groupe se donne), ou encore aux « Islamistes » mais sans nommer d’organisations précises. La déclaration de guerre reste toujours orpheline d’un ou de plusieurs ennemis politiques clairement désignés.

Décisions fortes qui engagent la nation dans un sens donné, il est difficile de revenir sur les qualifications des contextes d’emploi de la force. Il reviendra donc probablement au nouvel exécutif de dire clairement les choses. Qu’on le veuille ou non, la France est déjà en guerre contre des organisations armées précises : l’Etat islamique et la coalition des groupes djihadistes saheliens. Il conviendra de dire s’il faut qualifier d’ennemis d’autres groupes djihadistes, notamment ceux de la fédération Al-Qaïda, et si on veut en ajouter d’autres, éventuellement « tous » les groupes djihadistes du monde. Cette guerre aura forcément une fin, il serait bon aussi de préciser celle que l’on souhaite et comment on compte y parvenir. Il sera nécessaire enfin de dire comment on veut la faire et les moyens qui seront nécessaires pour l’emporter. Si on refuse ces moyens, il faudra sans doute revenir à la première étape. Il ne sert à rien de dire, comme le Président de la République juste après l’attaque du 13 novembre 2015, que l’on va « tout mettre en œuvre pour détruire l’armée des fanatiques qui a fait cela » et ne rien faire de sérieux ensuite. La guerre ne se déclare pas de manière floue, ni ne se conduit à la légère.

mercredi 12 avril 2017

La grande histoire des bides stratégiques : aujourd'hui les anticipations

L’illusion de la paix universelle prochaine :
« la paix est prévue par la sociologie depuis vingt-cinq ans…Aujourd’hui encore, elle la prévoit pour tout l’avenir de notre transition, au bout de laquelle une Confédération républicaine ayant uni l’Occident, il n’y aura plus lieu à aucun conflit les armes à la main. » Littré, Le National, 18 novembre 1850.
« La vie industrielle prédominera sur la vie militaire car elle a une tendance fondamentale à lier directement tous les peuples, malgré les diverses causes quelconques, mêmes religieuses, d’antipathie nationale. » Auguste Comte, Cours de philosophie positive, 1842, 56e leçon.
« L’hypothèse d’une paix universelle et définitive est légitime…parce qu’elle va dans le sens du progrès du droit et de la prépondérance de plus en plus acquise au travail dans la direction des sociétés. » Proudhon, La guerre et la paix, 1861.

Prévisions proches de l’événement : 
« Je ne crois, je vous le répète, à une guerre prochaine » Jules Simon, discours au Corps législatif, décembre 1867.
« Est-ce le chiffre de l’armée prussienne qui vous préoccupe ? L’armée prussienne est une armée essentiellement défensive » Emile Ollivier, discours au Corps législatif, 23 décembre 1867.
« Ce que je sais bien, c’est que les Allemands ne nous déclareront pas la guerre. Ce ne sont pas des idiots. Ils ne sont pas fous. Je vous le dis, ils ne feront pas la guerre. » Aristide Briand, ministre de la justice, le 31 juillet 1914.

« La paix est sauvée pour une génération ! » Sir Neville Chamberlain, Premier ministre, au retour de Munich en septembre 1938.
« Croyez-moi, l’Allemagne est incapable de faire la guerre » Lloyd George, Le Petit Journal, 1er août 1934.
 « Mr Hitler est par nature artistique et non politique et, une fois réglée, la question de la Pologne, il se propose de finir ses jours en artiste et non en faiseur de guerre » Sir Neville Chamberlain, déclaration après son entrevue avec Hitler à Berlin, 25 août 1939.
« Ni militairement, ni économiquement Hitler ne pourrait faire la guerre. L’Allemagne manque de cadres qualifiés dans tous les domaines » André Marty, Discours au Vel’d’Hiv, 19 février 1938.
« Une attaque japonaise sur Pearl Harbour est une impossibilité stratégique » Général G F Eliot, « The impossible war with Japan », in The American Mercury, septembre 1938.
« L’idée que les Arabes puissent franchir le canal de Suez est une insulte à l’intelligence. » Golda Meir, Premier ministre d’Israël, quelques mois avant la guerre du Kippour.

Plus tactique :
« Les armes sont si perfectionnées qu’un nouveau progrès [militaire] d’influence radicale n’est plus possible. » Engels, Théorie de la violence, 1878.
« La guerre de l’avenir verra se produire de très grandes charges de cavalerie » Général Bonnal, Journal des sciences militaires, 1903.
« Quant aux chars d’assaut qui devaient nous ramener à la guerre de mouvement, leur faillite est complète. » Général Chauvineau, Une invasion est-elle encore possible ?, 1938, préface du Maréchal Pétain.
« Je veux bien qu’on m’appelle Mayer si jamais un avion allié arrive à bombarder Berlin. » Hermann Goering

Prévisions géostratégiques :
« Si l’Europe perdait ses colonies, la dépression économique et sociale qui en résulterait la ramènerait aux stagnations franchies depuis plusieurs siècles en étiolant peu à peu son développement jusqu’à la paralysie de sa civilisation. » Albert Sarraut, Président du conseil, 1931.
« Les peuples révolutionnaires constituant plus des 9/10e de la population du monde, la victoire leur appartient. » Mao Tsé Toung, juin 1960.

Hors sujet, en passant  :
« L’antisémitisme d’Hitler ? Blague, blague, blague ! » Charles Maurras.

Et puisqu'on cite beaucoup le général en ce moment : 
« Perrin, la guerre atomique aura lieu. Je ne la verrai pas, mais, vous, vous la verrez. » Charles de Gaulle, à Francis Perrin, haut commissaire à l’énergie atomique, juillet 1959.
« L’année 1968, je la salue avec sérénité […] En considérant la façon dont les choses se présentent, c’est vraiment avec confiance que j’envisage pour les douze prochains mois l’existence de notre pays » Charles de Gaulle, vœux télévisés de nouvel an, 31 décembre 1967.

mardi 11 avril 2017

L'anti-fabrique des officiers


Publié le 8 mars 2014

« Commençons par faire de bons chefs de section 
avant de faire des ingénieurs »
Edward Luttwak

Existe-t-il un lien entre le niveau de l’enseignement supérieur d’une nation et sa prospérité économique ? Il semblerait bien que non sinon la Grèce, qui a à un taux d’inscription à l’université de 91 %, s’en sortirait bien mieux que la Suisse avec ses 47 %. De fait, l'augmentation du nombre et de valeur des diplômes universitaires dans un pays n'a aucun effet  vérifié sur sa croissance économique [1]

Existe-t-il un lien entre les études académiques qui sont imposées aux officiers et l’efficacité des armes de la France ? Je crois que s’il existe, il est négatif.

Lorsque je me suis présenté en 1980 dans un centre d’information de l’armée de terre en déclarant naïvement vouloir être « commando », on m’a rétorqué qu’avec mon bac je pouvais passer le concours de Saint-Cyr et être officier. Je me retrouvais ainsi en corniche à Aix-en-Provence sans comprendre vraiment en quoi l’étude de la versification du Rodogune de Corneille pouvait m’aider à devenir un bon soldat ou au moins à déceler les qualités d’un bon soldat. On me sortait les lieux communs habituels sur la culture (« ce qui reste quand on a tout oublié », « la vraie  école du commandement », etc.) dont je m’aperçois désormais combien ils étaient surtout des autojustifications pour ceux qui profitaient de ce système. Je m’ennuyais et échouais par deux fois, brisant ainsi d’emblée par carrière. Je croyais être né pour commander dans les batailles. Mon ratage à l’épreuve de maths (je ne sais plus de quoi il s’agissait) et dans l’interprétation d’une lettre persane démontraient que j’étais visiblement dans l’erreur.

Je décidais alors d’apprendre mon métier dans ce qui me paraissait être le plus dur en France. Je choisis le Groupement de qualification des sous-officiers de l’Ecole d’infanterie et je ne fus pas déçu. Au bout d’un an d’une sélection, non par concours mais sur dossiers puis surtout par l’épreuve, les 65 rescapés (sur 180 au départ) rejoignirent leurs régiments avec une très solide formation pratique et morale.

Je ne désespérais pas de devenir officier en passant cette fois un concours interne. Les épreuves écrites étaient toujours académiques mais au moins l'oral tenait compte des quelques années de métier que nous avions. Je préparais et réussissais le concours de l’Ecole militaire interarmes tout en commandant mon groupe de combat. A l’EMIA, on me fit comprendre que ce que j’avais appris comme sous-officier était nul et non advenu. Il fallait tout recommencer à zéro avec sur deux années dont une académique pour acquérir une équivalence de DEUG. Un jour je demandais en quoi les 24 disciplines que nous étudions, comme le droit administratif ou la comptabilité, pouvaient bien servir à un chef de section. Le directeur des études m’expliqua qu’il fallait bien avoir un diplôme pour exister dans la société et que ce diplôme ne pouvait sérieusement qu’être civil et universitaire. Devant mon scepticisme il ajouta que je comprendrai lorsque je serai au moins capitaine. Arrivé à ce grade, et alors que j’avais été un très bon élève à l’EMIA (quoique, ou parce que, très buissonnier) je ne conservais pas le moindre souvenir de ces centaines d’heures de bachotage. Je devais bien me rendre à l’évidence : cela ne m’avait servi à rien.

Au 2e Régiment d’infanterie de marine, je réussissais mon troisième concours militaire (toujours aussi académique) en 2001 et je m’engageais dans deux années de DEA d’Histoire qui avaient le très grand mérite d’une part et pour la première fois de m’initier à la démarche scientifique et d’autre part de me laisser beaucoup de temps libre que je consacrais à l’étude personnelle de l’art de la guerre et à l’écriture.

Au bilan, sur 34 ans de vie militaire, j’en ai passé environ 11 en écoles. Sur ces 11 années, 5 ont été consacrés à apprendre concrètement mon métier aux différents échelons de commandement. Je les ai trouvées remarquables. Les 6 autres années, 15 % du total, ont été purement académiques. Leur utilité a été bien mince. Elles auraient été évidemment bien plus bénéfiques pour moi, pour l’institution et pour le contribuable, si elles avaient été consacrées à l’apprentissage et l’accomplissement de mon métier.

Des milliers et des milliers d’années d’études académiques d’une utilité plus que douteuse ont été ainsi imposées depuis des dizaines d’années à des milliers de cadets, d’élèves-officiers et d’officiers. On en imagine le coût financier et surtout ce qui aurait pu être fait avec cette ressource en temps utilisé uniquement pour combler un complexe d’infériorité intellectuelle matiné de culpabilité. De même que le soldat devenait propre en devenant soldat de la paix, il fallait qu’il ait au moins un parchemin universitaire pour pouvoir être « considéré », comme si on imposait à des futurs médecins de passer aussi un diplôme de mathématiques parce que Médecine en soi c’est pas sérieux.

Maintenant, si j’ai peu apprécié les diplômes civils imposés et sans intérêt militaire, je suis quand même passionné par beaucoup de disciplines comme l’Histoire militaire, la sociologie des organisations, le management, les théories de l’innovation, le coaching sportif, etc. dont je pense qu’elles peuvent avoir un intérêt pour mon métier (il y en a d’autres qui m’intéressent aussi mais qui ne concernent que mon enrichissement personnel). Je suis intimement persuadé, par la lecture de l’Histoire justement, que les militaires, s’ils sont d’abord orientés par les missions à remplir et les ennemis à affronter, doivent aussi observer attentivement le reste de la nation, car c’est bien de là que viennent les ressources et les innovations, humaines et matérielles, actuelles ou potentielles. Chaque fois que nous nous en sommes désintéressés, nous avons été vaincus par ceux-là même qui au contraire avaient su innover à partir de ces observations. La culture est indispensable à l'officier (et pas seulement) mais sans doute pas de cette manière peu productive. 

Je pense qu’il ne faut plus désormais avoir honte de dire que la pratique de la guerre est une vraie discipline (c’est-à-dire à la fois un art évolutif et une science, comme la médecine) qui peut s’enseigner en soi. Pourquoi, comme cela se fait dans d’autres armées, ne pas intégrer toutes ces années d’école dans un cursus de « science militaire » (« discipline militaire » serait plus juste mais aussi plus ambigu), du Master 1 au Doctorat ? Ce cursus aurait un contenu essentiellement pratique et intégrerait, selon différentes filières et options, des éléments extérieurs, modules de sciences humaines et stages en entreprises, par exemple. Ces éléments extérieurs seraient d’ailleurs plus présents en deuxième partie de carrière qu’en première, où, outre les centres de formation les plus durs et l’apprentissage de son premier métier, on ferait des passages dans les différentes spécialités de son armée ou des autres armées plutôt qu’en université. Les concours, s’il faut absolument continuer à les passer, intégreraient ces connaissances et compétences militaires, y compris le concours initial (j’ai bien conscience de m’attaquer ici à des vaches sacrées comme Khâgne ou Maths spé).

Le cursus en écoles, allégé, devrait par ailleurs être complété par un processus d’auto-formation tourné vers l'extérieur du monde militaire (et pas limité à l'université) facilité par les moyens modernes d’autodidaxie et encouragé dans la notation et l’avancement. Nous en serions, j’en suis persuadé, globalement nettement plus efficaces tout en étant moins coûteux, ce qui pourrait, mais je rêve sans doute, peut-être éviter de tailler autant et de manière aussi suicidaire dans notre capital humain comme nous le faisons actuellement.

[1] Ha-Joon Chang, 2 ou 3 choses que l’on ne vous dit jamais sur le capitalisme, Seuil, 2012 et Lant Prittchett, « Where Has All the Education Gone ? » The World Bank Economic Review, 2001, vol 13 n°3.